OPINION. « Mercosur : le risque oublié d’une nouvelle vague de délocalisations »

Daniel Bensaid
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Par Daniel Bensaid (*)
Le danger n’est pas seulement que le Mercosur exporte davantage de produits agricoles vers l’Europe. Il est que cette zone devienne progressivement une plateforme de production à coûts plus faibles pour des groupes internationaux exportant ensuite vers le marché européen.
C’est un point trop peu discuté. Un accord de libre-échange ne crée pas seulement des débouchés ; il modifie aussi les lieux de production. Lorsque les droits de douane baissent et qu’un espace à coûts plus faibles obtient un accès facilité à un marché riche et solvable, les entreprises les plus mobiles peuvent être incitées à y localiser certaines activités. Elles ne se contentent pas forcément d’y vendre : elles peuvent aussi y produire.
L’expérience historique devrait nous rendre prudents. L’entrée de l’Espagne dans la CEE avait été présentée en France comme un risque pour certaines productions agricoles, mais aussi comme une opportunité pour l’industrie française. Or l’Espagne a ensuite connu un important développement industriel, grâce aux investissements étrangers, à la modernisation de ses infrastructures et à son intégration aux chaînes de valeur européennes.
L’ouverture à l’Europe de l’Est a suivi une logique comparable. Elle fut souvent présentée comme l’accès à de nouveaux marchés. Elle a aussi entraîné d’importants mouvements de délocalisation ou de réorganisation productive vers des pays à coûts plus faibles, notamment dans l’automobile, les composants, la mécanique, l’électroménager, le textile et plusieurs activités industrielles intermédiaires.
On pourrait encore évoquer l’intégration de la Chine dans le commerce mondial, longtemps justifiée par la perspective d’un immense marché à conquérir, mais qui a surtout accéléré le déplacement mondial des lieux de production.
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Le Mercosur ne reproduira évidemment pas mécaniquement ces précédents. La distance géographique, l’instabilité monétaire et politique de certains pays, les infrastructures ou les règles d’origine constituent des différences importantes. Mais la logique économique de fond demeure : lorsqu’une zone à coûts plus faibles obtient un accès préférentiel à un marché solvable, les grands groupes arbitrent entre les lieux de production.
C’est pourquoi le Mercosur n’est pas comparable au CETA. Le Canada est une économie développée, à coûts salariaux et normes globalement proches des standards européens. Il ne constitue pas une base évidente de production à bas coûts pour réexporter vers l’Europe. Le Mercosur, au contraire, rassemble de grands pays agricoles et industriels, disposant de ressources naturelles abondantes, de coûts fonciers et salariaux plus faibles, de capacités agro-industrielles importantes et d’une présence ancienne de groupes internationaux.
Il serait donc naïf d’analyser l’accord uniquement comme une ouverture commerciale. Il pourrait aussi devenir un instrument de réorganisation des chaînes de valeur.
Les bénéfices industriels de l’accord sont souvent présentés à l’échelle européenne. Mais un gain agrégé pour “l’industrie européenne” peut masquer une réalité plus complexe : les principaux bénéficiaires ne seront pas nécessairement les territoires productifs européens, mais les groupes les plus internationalisés, capables d’arbitrer entre plusieurs lieux de production.
Un accord commercial ne profite pas automatiquement aux salariés, aux sous-traitants ou aux bassins industriels du continent. Il peut aussi offrir aux grandes entreprises une nouvelle option de localisation : produire ou transformer dans une zone à coûts plus faibles, puis vendre sur le marché européen dans des conditions plus favorables.
C’est précisément ce qui rend l’accord UE-Mercosur stratégique. Le risque n’est pas seulement une concurrence accrue entre producteurs européens et sud-américains. Il est que certains segments de production soient progressivement déplacés ou développés dans la zone Mercosur pour servir ensuite le marché européen.
Dans ce scénario, les bénéfices seraient captés par des entreprises capables de recomposer leurs chaînes de valeur à l’échelle mondiale, tandis que les coûts seraient supportés par les territoires européens où subsistent encore des activités agricoles, agro-industrielles ou industrielles vulnérables.
La France, déjà fragilisée par la désindustrialisation, serait particulièrement exposée. Mais l’enjeu dépasse la France : il concerne la capacité de l’Europe à préserver une base productive réelle, au lieu d’organiser elle-même les conditions d’une nouvelle externalisation.
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(*) Né en 1957, Daniel Bensaïd a intégré l’ENSET de Cachan après son passage en classes préparatoires scientifiques. Agrégé de mathématiques, il a enseigné l’essentiel de sa carrière au Lycée international de Strasbourg. Ses centres d’intérêt personnels l’ont conduit à suivre de longue date les questions historiques, économiques et internationales.