OPINION. « L’après-Starmer : la prévisibilité à l’épreuve »

Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le 22 juin, Keir Starmer a annoncé sa démission de ses fonctions de Premier ministre britannique, moins de deux ans après la victoire historique du Parti travailliste, au terme de plusieurs mois de fragilisation politique. Les revirements sur des dossiers majeurs — immigration, protection sociale, aides aux retraités ou organisation des élections locales — ont nourri les critiques sur la cohérence de son action. Les polémiques autour de la nomination de Peter Mandelson, puis les interrogations suscitées par les révélations liées à Jeffrey Epstein, ont également affaibli son autorité politique. Quelques heures avant l’annonce officielle, Donald Trump avait lui-même affirmé publiquement que Starmer allait quitter ses fonctions, rompant avec les usages diplomatiques.
Les revers électoraux, les revirements successifs, les contestations internes et les polémiques ont progressivement entamé la crédibilité politique de Keir Starmer. Ces épisodes ont d’abord brouillé la lisibilité de son action. Lorsqu’une trajectoire politique devient moins lisible, la crédibilité du dirigeant s’érode. Cette perte de crédibilité affaiblit à son tour la confiance des partenaires, qui deviennent plus prudents et s’interrogent davantage sur la continuité des engagements pris. Les décisions apparaissent alors moins prévisibles, ce qui est susceptible de compliquer les coopérations de long terme. Il ne s’agit toutefois pas ici d’une imprévisibilité stratégique volontaire, qui peut ponctuellement constituer un levier de négociation ou de dissuasion, mais d’une imprévisibilité de gouvernance.
Or, dans un environnement marqué par la multiplication des crises, la prévisibilité devient une ressource stratégique. Les grands défis contemporains — sécurité, compétitivité, transition énergétique, intelligence artificielle ou résilience des chaînes d’approvisionnement — s’inscrivent sur des horizons qui dépassent largement la durée d’un mandat. Les partenaires n’évaluent donc pas seulement les capacités d’un État ; ils évaluent aussi leur confiance dans la continuité de ses engagements. Cette confiance accumulée dans le temps peut être appréhendée comme une forme de capital de prévisibilité. Cette confiance ne constitue pas seulement un avantage réputationnel. Elle réduit les coûts d’anticipation supportés par les partenaires lorsqu’ils planifient des coopérations de long terme. Plus la trajectoire d’un État apparaît stable et lisible, moins les autres acteurs ont besoin d’intégrer des scénarios de rupture dans leurs décisions diplomatiques, industrielles ou militaires. La prévisibilité réduit ainsi le coût stratégique de la coopération et favorise les investissements de long terme. Avec le départ annoncé de Keir Starmer, le Royaume-Uni s’apprête à connaître son septième Premier ministre en dix ans. La question n’est pas seulement celle de la succession, mais de la continuité : le prochain gouvernement poursuivra-t-il le soutien durable à l’Ukraine, le rôle du Royaume-Uni dans la Coalition des volontaires, ou encore le rapprochement engagé avec les partenaires européens en matière de sécurité ? Si cette continuité devait être remise en cause, le coût stratégique ne serait pas seulement britannique. Pour la France et ses partenaires européens, il pourrait conduire à réévaluer des coopérations de défense et de sécurité construites sur l’hypothèse d’une continuité des engagements britanniques, des accords de Lancaster House à la Coalition des volontaires.
L’incertitude fait désormais l’objet d’indicateurs dédiés, comme le Global Economic Policy Uncertainty Index. Le raisonnement devient alors symétrique : si l’incertitude a un coût, la prévisibilité constitue une ressource stratégique.
Les derniers indicateurs de gouvernance publiés par la Banque mondiale[1], qui couvrent les données jusqu’en 2024, ne décrivent pas un Royaume-Uni institutionnellement fragilisé. Le pays demeure l’une des démocraties les mieux classées en matière d’efficacité gouvernementale, avec un score situé au 84,4e percentile mondial. Ces indicateurs mesurent avant tout la qualité des institutions et de l’action publique. En revanche, les indicateurs d’incertitude disponibles en 2026 éclairent une autre dimension de la situation. L’Economic Policy Uncertainty Index[2] atteignait 315,5 au Royaume-Uni en mai 2026, contre 245,8 en avril, témoignant d’un niveau élevé d’incertitude entourant les politiques publiques. Les travaux du Fonds monétaire international[3] montrent précisément que ce type d’incertitude accroît les primes de risque, pèse sur l’investissement et renforce la volatilité financière. Le décalage est révélateur. Les indicateurs de gouvernance montrent que les institutions britanniques demeurent solides ; les indicateurs d’incertitude montrent que l’incertitude entourant les politiques publiques s’est fortement accrue. Ils ne mesurent cependant pas la même réalité : les premiers évaluent la qualité des institutions ; les seconds le coût de l’incertitude entourant les politiques publiques. Entre les deux demeure une dimension encore peu appréhendée : la confiance que les partenaires accordent à la continuité de la trajectoire stratégique d’un État. Cette confiance accumulée contribue à produire une forme de puissance structurelle en conduisant les partenaires à organiser une partie de leurs choix diplomatiques, industriels ou militaires autour de la continuité de ses engagements.
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Sources :
[1]: World Bank, Worldwide Governance Indicators (WGI), édition 2025
[2]: Baker, Scott R., Bloom, Nicholas & Davis, Steven J., Economic Policy Uncertainty Index (EPU), données Royaume-Uni, mai 2026
[3]: International Monetary Fund (IMF), World Economic Outlook, avril 2025