OPINION. « France-Maroc : la future visite de Mohammed VI en France acte le retour du réalisme stratégique »
latribune.fr
Le roi du Maroc, Mohammed VI, et le président français, Emmanuel Macron, lors de leur rencontre au Palais royal de Rabat. M. Macron est arrivé dans la capitale marocaine le 28 octobre pour une visite d'État de trois jours visant à apaiser les tensions...
Alors que le Moyen-Orient traverse l’une des périodes les plus dangereuses et les plus instables de ces dernières décennies, entre guerre régionale, tensions énergétiques, menaces sur les routes commerciales et retour brutal des logiques de puissance, la France redécouvre plus que jamais l’importance de ses partenaires historiques dans le monde arabe et le bassin méditerranéen. Le Maroc fait incontestablement partie de ceux-là.
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’annonce officielle d’une future visite d’État du roi Mohammed VI en France dans les prochains mois. L’annonce a été faite mercredi 20 mai à Rabat par les ministres des Affaires étrangères marocain et français, Nasser Bourita et Jean-Noël Barrot. Plus encore, les deux capitales ont confirmé la préparation d’un futur traité maroco-français présenté comme un texte politique et juridique inédit, destiné à structurer les relations bilatérales « pour les décennies à venir ». Une réunion de la haute commission mixte franco-marocaine doit également se tenir à Rabat en juillet prochain, signe supplémentaire d’une accélération spectaculaire du rapprochement entre les deux pays.
Cette annonce intervient un an et demi après le déplacement d’État effectué par Emmanuel Macron au Maroc, du 28 au 30 octobre 2024, à l’invitation du souverain marocain. Accompagné d’une importante délégation politique, économique et culturelle, le président français avait alors cherché à ouvrir un nouveau chapitre dans la relation franco-marocaine après plusieurs années de refroidissement diplomatique. Cette visite avait surtout marqué le retour d’un réalisme stratégique assumé et vital entre Paris et Rabat, dans un contexte international où les alliances fiables deviennent de plus en plus rares et précaires.
Le retour du réalisme stratégique entre Paris et Rabat
À Rabat, les deux chefs d’État avaient signé une déclaration consacrant un « partenariat d’exception renforcé » entre les deux pays. Derrière la formule diplomatique d’usage, il s’agissait déjà d’un véritable traité politique exclusif, novateur et profondément structurant pour l’avenir des deux États. L’annonce récente d’un futur traité bilatéral franco-marocain vient désormais confirmer cette volonté de bâtir une relation stratégique durable dépassant largement les simples coopérations sectorielles classiques.
Sécurité, investissements, transition énergétique, Afrique, immigration, infrastructures ou encore coopération industrielle : autant de dossiers que Paris et Rabat ont clairement décidé de remettre au centre de leurs priorités respectives. Le ministre français Jean-Noël Barrot a d’ailleurs lui-même souligné que ce futur traité serait le premier accord de ce type conclu par la France avec un pays non européen, preuve du caractère exceptionnel désormais accordé à la relation avec le royaume.
Cette dynamique témoigne aussi d’un changement profond dans la vision stratégique française. Dans un contexte où l’Union européenne peine souvent à parler d’une seule voix sur les grands enjeux internationaux, la France a tout intérêt à construire avec le Maroc un pont stratégique direct, en dehors des lourdeurs communautaires, notamment sur les questions sécuritaires, économiques, énergétiques et migratoires. Paris sait désormais que Rabat représente bien davantage qu’un simple partenaire régional : il s’agit d’un point d’ancrage stratégique indispensable entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
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Un an plus tard, les effets commencent déjà à apparaître concrètement. Le premier marqueur fort reste évidemment le repositionnement progressif de la France sur la question du Sahara marocain. Après plusieurs années d’ambiguïtés diplomatiques et de tensions silencieuses entre les deux capitales, Paris a progressivement multiplié les signaux de rapprochement avec les positions défendues par Rabat. Lors de son discours devant le Parlement marocain le 29 octobre 2024, Emmanuel Macron avait affirmé que « le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Une déclaration majeure qui avait définitivement acté le retour du rapprochement stratégique entre les deux pays.
Mais cette relance dépasse largement les seuls enjeux diplomatiques. La visite présidentielle d’octobre 2024 avait débouché sur la signature d’une quarantaine d’accords économiques et stratégiques représentant plus de 10 milliards d’euros d’investissements et de projets communs. Transport ferroviaire, hydrogène vert, infrastructures portuaires, agriculture durable, industrie automobile, énergie, innovation ou encore coopération universitaire : Rabat et Paris ont clairement affiché leur volonté de bâtir une relation tournée vers les trente prochaines années.
Le Maroc confirme aujourd’hui son rôle de plateforme stratégique incontournable entre l’Europe et l’Afrique. Tanger Med, devenu l’un des plus grands hubs portuaires méditerranéens, symbolise cette montée en puissance d’un royaume qui a compris avant beaucoup d’autres l’importance de la logistique, des corridors commerciaux et de la souveraineté économique dans le monde de demain.
Une future visite royale aux enjeux géopolitiques majeurs
La future visite royale de Mohammed VI en France devrait donc marquer une nouvelle étape dans cette consolidation stratégique. Dans le contexte actuel de tensions mondiales, la France semble avoir pleinement compris qu’elle ne peut plus se permettre de fragiliser ses rares partenaires solides dans le monde arabe et africain.
La reprise annoncée de la haute commission mixte franco-marocaine, prévue à Rabat en juillet prochain pour la première fois depuis 2019, constitue à cet égard un signal extrêmement fort. Elle témoigne d’une volonté politique claire des deux côtés de remettre en marche l’ensemble des mécanismes institutionnels de coopération qui avaient progressivement été ralentis ces dernières années.
La coopération sécuritaire reste d’ailleurs l’un des piliers essentiels de cette relation retrouvée. Dans un contexte marqué par la menace terroriste persistante, les tensions migratoires et l’instabilité sahélienne, les échanges entre services français et marocains demeurent parmi les plus efficaces et les plus structurés de la région. Depuis plusieurs années, le Maroc s’est imposé comme un acteur central de la sécurité euro-méditerranéenne grâce à une approche mêlant renseignement, contrôle territorial, coopération internationale et politique religieuse institutionnalisée.
Mais au-delà de la géopolitique, la relation franco-marocaine repose aussi sur une réalité humaine exceptionnelle. Diaspora, entrepreneurs, étudiants, artistes, coopération culturelle, liens familiaux : rares sont les pays entretenant avec la France une telle densité de relations humaines, affectives et personnelles aussi fortes.
Le roi Mohammed VI conserve d’ailleurs un intérêt personnel et constant pour la France dont il suit attentivement la vie politique. Cet attachement ancien explique également en partie la capacité des deux pays à renouer aussi rapidement le dialogue malgré les tensions passées.
C’est précisément ce qui fait la singularité du lien entre Paris et Rabat. Il ne s’agit pas d’une alliance de circonstance dictée uniquement par les intérêts du moment. Il existe entre les deux pays une mémoire commune, parfois complexe, souvent passionnelle, mais profondément enracinée dans le temps long. Le Maroc n’est pas seulement un voisin du Sud : il est devenu l’un des derniers grands partenaires historiques fiables de Paris dans l’espace méditerranéen et africain.
La future visite d’État de Mohammed VI en France pourrait ainsi consacrer bien davantage qu’un simple réchauffement diplomatique. Elle pourrait marquer l’entrée officielle dans une nouvelle phase historique de la relation franco-marocaine, fondée sur le réalisme stratégique, les intérêts communs et une vision géopolitique partagée des grands équilibres régionaux à venir.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.