OPINION. « Les drones ont ouvert un nouveau chapitre de la guerre hybride »

Charles Cuvelliez
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Elle s’est appuyée sur des navires liés à la Russie, notamment la « flotte fantôme », utilisés comme plateformes de lancement et de récupération. Il s’agit d’une forme supplémentaire de guerre hybride : discrète, qui peut être démentie mais réelle.
Par Charles Cuvelliez, Université libre de Bruxelles, Ecole Polytechnique de Bruxelles.
Entre août 2024 et février 2026, des drones ont survolé l’espace aérien d’une douzaine d’États membres de l’OTAN, ainsi que l’Irlande. Ces incursions ont entraîné la fermeture de grands aéroports tels que Bruxelles, Copenhague, Munich, Oslo et Vilnius, tout en perturbant plusieurs aéroports régionaux en Europe du Nord et dans les États baltes. Des drones ont été observés au-dessus de bases navales et de sites tactiques nucléaires de l’OTAN.
Cette campagne aura donc mis en lumière les angles morts des défenses européennes, en restant sous le seuil de déclenchement d’une réponse collective. La défense aérienne en Europe est conçue pour des menaces conventionnelles, des avions rapides volant à haute altitude, évoluant dans des couloirs connus et coopérant, le cas échéant, avec des dispositifs fondés sur l’identification électronique — pas pour des intrusions diffuses, ambiguës et politiquement sensibles.
Les caractéristiques mêmes des drones ont tout faux en la matière : vols à basse altitude, souvent de nuit, sans émission d’identifiant ni de position. Lancés depuis des navires en eaux internationales (pétroliers de la flotte fantôme, caboteurs ou embarcations plus légères) plutôt que depuis des frontières terrestres, ils échappent largement aux radars au sol. Quant au système de l’aviation civile, bâti sur des usagers coopératifs, il ne dispose d’aucun mécanisme permettant de détecter un drone qui ne veut pas se signaler. Et pourtant, toutes les guerres actuelles, Iran-USA ou Ukraine-Russie, ne se jouent plus qu’à coup de drones. Cette limite est connue depuis longtemps par les régulateurs européens, dans un débat récurrent sur la visibilité des aéronefs lents ou non coopératifs.
Une enquête indépendante citée par l’IISS portant sur 61 signalements dans 11 pays à l’automne 2025 révèle que 55 cas n’ont pas pu être confirmés comme des drones hostiles ou illégaux. Est-ce du trafic aérien ordinaire mal interprété ? Si on ne peut pas détecter des drones, un taux élevé de non-confirmation est attendu — sans pour autant garantir l’absence réelle de menace. C’est la logique que désirent les Russes aussi : saturer l’environnement d’incertitude afin de rendre les incursions réelles difficilement distinguables du bruit ambiant.
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Tous les incidents ne sont pas nécessairement imputables à la Russie. Leur accumulation rend difficile d’écarter cette hypothèse. Aucun gouvernement européen n’a (osé ?) publiquement désigner Moscou. Les gouvernements, chacun à gérer chez eux leurs problèmes de drones, ont été incapables de relier les signaux faibles en une vision stratégique cohérente au grand plaisir des Russes. Le Kremlin n’a donc pas seulement testé avec succès les défenses européennes : il en a révélé les limites politiques, en exploitant l’écart persistant entre ce que les armées peuvent faire et ce que les gouvernements sont prêts à assumer.
Selon l’IISS, cette campagne poursuivait plusieurs objectifs :
Tester les délais de réaction et les seuils de décision des défenses aériennes alliées, ainsi que des chaînes de commandement civilo-militaires (pas terrible)Repérer les vulnérabilités des infrastructures critiques, notamment les plateformes civiles à double usage, les nœuds logistiques militaires pour l’Ukraine et les sites de dissuasion nucléaire de l’OTAN (c’est chose faite)Faire peser un coût économique et psychologique sur les sociétés européennes, en perturbant l’aviation civile et la confiance dans la sécurité de l’espace aérien (sauf que plus personne ne s’en inquiète) Banaliser des violations, en deçà du seuil d’une réponse militaire directe de l’Alliance (les survols continuent)
Ceci dit, ces survols ont le mérite de traduire les limites des capacités de renseignement russes en Europe, affaiblies depuis l’expulsion massive d’agents en 2022 : il leur faut les drones.
L’IISS a-t-il raison ? Elle s’appuie sur des recoupements issus de plusieurs sources :
Les données de suivi maritime, avec de curieuses coïncidences spatiales entre certains navires de la flotte fantôme et les zones d’incidentLe projet Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) qui offre une cartographie spatio-temporelle des actes de sabotage et des intrusions dans l’espace aérien.Les sources ouvertes et la couverture médiatique, utiles pour documenter les impacts locaux mais présentant des niveaux de fiabilité inégaux.
La répartition géographique des incidents, notamment les pics observés fin 2025 le long des façades de la mer du Nord, de la Baltique et de l’Atlantique, correspond, c’est clair, à des zones de présence maritime russe persistante, où des anomalies AIS ont été documentées.
La réponse européenne, pour l’instant, c’est l’Initiative européenne de défense contre les drones (EDDI), un “bouclier antidrone” commun, fondé sur un réseau de capteurs, de brouillage et de systèmes d’interception pour protéger l’espace aérien européen contre les drones hostiles d’ici 2027. Toutefois, le Parlement européen a averti sur les coûts excessivement élevés de l'interception de drones, sur les longs processus d'acquisition et d'essais qui risquent de rendre les capacités de l'UE obsolètes au moment de leur déploiement, et surtout sur les écarts doctrinaux et opérationnels en matière de défense contre les drones entre l'UE et l'OTAN persistent.
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Pour en savoir plus : Russia’s UAV Campaign Over Europe, Charlie Edwards, Senior Fellow for Strategy and National Security; Rex Fox O’Loughlin, Analyst, Data Science, AHEL; Louis Bearn,Project Manager, AHEL,July 2026