OPINION. « Sommet de l’OTAN : vers une accélération de la logique capacitaire ? »

Véronique Chabourine
DR

Véronique Chabourine
DR
Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le sommet de l’OTAN, qui se tiendra les 7 et 8 juillet à Ankara, sera consacré à la mise en œuvre des engagements adoptés lors du sommet de La Haye, notamment la trajectoire vers un investissement de 5 % du PIB dans la défense et la sécurité à l’horizon 2035, le renforcement de la base industrielle de défense, le développement des capacités, le soutien à l’Ukraine et l’adaptation de la posture de dissuasion de l’Alliance. Cet engagement répond notamment aux demandes répétées de Donald Trump en faveur d’un meilleur burden sharing, c’est-à-dire d’un partage plus équilibré des responsabilités en matière de défense entre les Alliés. Dans le même temps, l’administration américaine a annoncé un réexamen de sa présence militaire en Europe, avec la perspective d’un redéploiement d’une partie de ses capacités vers d’autres théâtres, en particulier l’Indo-Pacifique.
Cette évolution traduit un changement plus profond. Longtemps, le débat sur la défense s’est concentré sur le niveau des dépenses. La guerre en Ukraine a toutefois révélé les limites d’une approche exclusivement budgétaire : stocks de munitions rapidement épuisés, capacités industrielles insuffisantes pour soutenir une guerre de haute intensité, fragilité des chaînes d’approvisionnement et dépendance persistante à certaines capacités critiques, notamment américaines. Face à ce constat, l’OTAN a progressivement fait évoluer sa doctrine. Au-delà des objectifs de dépenses, elle renforce sa planification capacitaire à travers le NATO Defence Planning Process (NDPP), le Defence Production Action Plan et les nouveaux objectifs capacitaires adoptés en 2025. L’enjeu n’est plus seulement de mesurer un effort financier, mais la capacité des Alliés à produire les effets militaires dont l’Alliance a besoin.
Comme l’a récemment résumé le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, « on n’arrête pas un missile avec un euro ». Les budgets constituent une ressource ; les capacités sont le mécanisme qui transforme cet effort financier en effets concrets. Toute la question est désormais de savoir comment transformer un effort financier en effets militaires concrets. Cela suppose de coordonner les besoins, de standardiser les équipements, de renforcer l’interopérabilité, de mutualiser les achats et de consolider la base industrielle de défense afin de produire plus rapidement les capacités critiques dont l’Alliance a besoin. Pour l’Europe, cette logique dépasse le seul champ militaire. La Commission européenne cherche désormais à accélérer les achats conjoints et à structurer de grands projets capacitaires communs dans des domaines comme la défense aérienne, les drones ou l’espace. Les capacités permettent non seulement de renforcer la crédibilité de la dissuasion, mais aussi de réaliser des économies d’échelle, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, de consolider la base industrielle et technologique de défense européenne et de mieux équilibrer les interdépendances stratégiques.
Cette logique dépasse d’ailleurs le seul cadre de l’OTAN. La stratégie industrielle européenne de défense (EDIS), présentée en 2024 et désormais intégrée à l’initiative Readiness 2030, part d’un constat : seuls 18 % des équipements de défense sont aujourd’hui acquis dans le cadre d’achats conjoints entre États membres, loin de l’objectif fixé de 40 % à l’horizon 2030. Plus révélateur encore, entre février 2022 et juin 2023, 78 % des acquisitions de défense européennes ont été réalisées auprès de fournisseurs situés hors de l’Union. Pour réduire cette dépendance, la Commission s’est fixé pour objectif que 50 % des achats de défense soient réalisés auprès de la base industrielle et technologique européenne d’ici 2030, puis 60 % d’ici 2035. Cette stratégie vise à accroître les dépenses qu’à structurer une capacité de production européenne fondée sur les achats conjoints, la standardisation, d’interopérabilité et de coopération industrielle.
Au-delà de leur dimension opérationnelle, les capacités constituent également un levier de puissance. En renforçant la coopération industrielle, la standardisation et l’interopérabilité, elles contribuent à consolider une base industrielle européenne plus robuste, à réduire certaines vulnérabilités critiques et à mieux équilibrer les interdépendances stratégiques. À terme, cette dynamique pourrait également permettre l’émergence, dans certains segments technologiques et industriels de défense, de véritables positions de force européennes susceptibles de devenir des leviers d’influence dans les rapports de puissance. La logique capacitaire est désormais engagée. La véritable question est donc moins de savoir si l’OTAN doit évoluer dans cette direction que de déterminer si le sommet d’Ankara permettra d’en franchir une nouvelle étape. Les Alliés parviendront-ils à accélérer la transformation de leurs investissements en capacités effectivement disponibles, à renforcer leur base industrielle et à approfondir leur coopération ? Pour l’Europe, l’enjeu dépasse la seule défense : il s’agit de savoir si cette dynamique permettra de transformer durablement l’effort budgétaire engagé ces dernières années en une véritable architecture de puissance.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.
