OPINION. « Les canicules ont un coût caché : celui d’une économie qui peine encore à anticiper »

Sébastien Lefébure
DR

Sébastien Lefébure
DR
Par Sébastien Lefébure, SVP EMEA chez Manhattan Associates
Lorsque les températures dépassent durablement les 35 ou 40 degrés, les effets se propagent rapidement à toute l’économie. Les infrastructures de transport fonctionnent sous contrainte, certains sites industriels adaptent leurs cadences, les entrepôts voient leur productivité diminuer, les réseaux énergétiques sont davantage sollicités et les comportements de consommation évoluent brutalement.
Pris isolément, chacun de ces phénomènes paraît gérable. Additionnés, ils constituent un véritable choc économique dont les entreprises vont continuer de sous-estimer le coût tant qu’elles considéreront ces épisodes comme exceptionnels.
Les entreprises ont, pendant longtemps, construit leur performance autour de trois grands leviers : la maîtrise des coûts, l’amélioration de la productivité et l’optimisation des chaînes d’approvisionnement.
Aujourd’hui, un quatrième facteur s’impose progressivement : la capacité à fonctionner malgré des perturbations devenues structurelles.
Le changement climatique n’est plus uniquement une question de transition énergétique ou de responsabilité sociétale. Il influence désormais directement la capacité d’une entreprise à produire, livrer, servir ses clients et préserver ses marges. Autrement dit, il devient un sujet de compétitivité.
Les épisodes de chaleur extrême, à l’instar des sécheresses ou des inondations, ne constituent plus des événements isolés. Ils redessinent progressivement les conditions dans lesquelles les entreprises opèrent.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Les coûts directs sont relativement faciles à identifier : retards, ruptures d’approvisionnement, surcoûts de transport, consommation énergétique ou baisse de productivité.
Les coûts indirects, eux, restent largement invisibles.
Ils prennent la forme de décisions prises dans l’urgence, de stocks repositionnés à la dernière minute, de capacités de transport mobilisées à des tarifs plus élevés, de promesses clients revues à la baisse ou d’équipes qui consacrent leur énergie à gérer l’imprévu plutôt qu’à créer de la valeur.
La facture de l’impréparation dépasse, in fine, souvent celle de la perturbation elle-même.
C’est précisément ce qui distingue aujourd’hui les entreprises les plus résilientes des autres ; leur capacité à transformer une crise potentielle en scénario déjà anticipé.
Cette évolution conduit à revoir profondément la manière dont les entreprises investissent.
Pendant longtemps, la technologie visait principalement à automatiser les processus ou à réduire les coûts. Elle devient aujourd’hui un levier de résilience économique.
Encore faut-il disposer d’une vision unifiée de l’ensemble des opérations. Les entreprises les plus avancées ne pilotent plus séparément leurs stocks, leurs entrepôts, leurs magasins, leurs transports ou leurs prévisions de demande. Elles orchestrent ces fonctions à partir d’une même plateforme, alimentée par des données partagées en temps réel.
Cette approche permet non seulement de détecter plus rapidement les perturbations, mais surtout d’en mesurer immédiatement les conséquences sur les engagements clients, les marges ou les capacités opérationnelles.
La rapidité d’exécution devient alors un résultat de la préparation, non de l’improvisation.
L’intelligence artificielle accélère cette transformation. Son intérêt ne réside pas uniquement dans la qualité de ses prévisions. Elle est capable d’intégrer simultanément des milliers de variables – météorologiques, logistiques, commerciales ou opérationnelles – afin d’évaluer les conséquences économiques d’un événement avant même qu’il ne produise tous ses effets.
Elle permet également de comparer plusieurs scénarios, de recommander les arbitrages les plus pertinents et, surtout, d’expliquer les raisons qui les motivent. Cette capacité à rendre les décisions compréhensibles sera essentielle pour instaurer la confiance des dirigeants et accélérer leur adoption.
L’IA devient ainsi moins un outil d’automatisation qu’un outil d’aide à la décision économique.
Les épisodes climatiques récents montrent que l’économie européenne entre dans une période où les perturbations ne seront plus des accidents, mais une nouvelle normalité.
Dans ce contexte, la capacité d’une entreprise à anticiper les conséquences opérationnelles d’un événement devient aussi importante que sa capacité à produire ou à vendre.
La compétitivité ne dépendra plus uniquement du coût de fabrication, du prix des matières premières ou de la qualité des produits. Elle reposera également sur la faculté à maintenir son niveau de service lorsque l’environnement devient plus instable.
Les entreprises qui investiront dès aujourd’hui dans une planification continue, une visibilité de bout en bout de leurs opérations et une intelligence artificielle capable d’éclairer les décisions disposeront d’un avantage économique durable.
______
(*) Diplômé de Kedge Business School, Sébastien Lefebure a débuté sa carrière chez Steria en 2000. Il intègre Manhattan Associates en 2002 en tant que responsable des Services et de plusieurs projets en France et au Japon. Sébastien Lefebure y officie ensuite comme chef d’équipe sur le marché de l’order management en Europe en croissance rapide, puis comme chargé des programmes de transformation de moyenne et grande envergure dans le domaine de la Supply Chain Execution (WMS) et de l’Omnicanal (OMS) pour des clients de la grande distribution et de l’industrie, et enfin comme chargé du développement commercial au cours des 6 dernières années. Il est SVP EMEA de Manhattan Associates depuis février 2026.