OPINION. « Aide au développement en berne : constat de cinq décennies d’échec ? »

Michel-Henry Bouchet
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Par Michel-Henry Bouchet (*)
Le 22 juin dernier, des économistes du FMI donnaient l’alerte : « L’aide diminue rapidement. Que peuvent faire les pays africains ? »[1] Leur diagnostic est sombre : alors que, depuis des décennies, l’aide publique au développement constitue un pilier central du financement en Afrique subsaharienne, son recul en 2025 est considérable, généralisé et imputable aux donateurs, laissant peu d’options faciles aux décideurs. Mais une analyse critique de l’aide peut conduire à une tout autre conclusion.
Depuis 1960, « décennie du développement » pour les pays pauvres, les 48 pays d’Afrique sub-saharienne ont reçu 1204 milliards de dollars selon les données de la Banque Mondiale[2], soit l’équivalent de 61% du PIB de l’Afrique sub-saharienne aujourd’hui. Cette aide a pour objectif « de promouvoir le développement économique et d’améliorer les conditions de vie». Mais le revenu par tête annuel dans cette région était de 1535 dollars en 2024, égal à son niveau de 2008. En dollars constants (hors inflation), il atteignait 1589 dollars, à peine supérieur à son niveau de 1974[3], effaçant ainsi cinq décennies d’aide massive, incluant dons, prêts concessionnels, garanties, et annulations de dettes.
L’aide au développement a deux vecteurs (outre les organisations privées charitables ou de solidarité) : pays donateurs et institutions multilatérales. Le premier est celui des 34 pays de l’OCDE et représente 63% de l’aide totale. Elle a augmenté régulièrement, passant de 107 milliards de dollars en 2005, à 180 milliards de dollars en 2020, et $212 milliards en 2024. Elle diminue toutefois à 174 milliards de dollars en 2025, surtout par la contraction brutale des apports des Etats-Unis, bien que la France, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni y contribuent aussi. Cette aide ne représente qu’une partie (environ les deux-tiers) des créances totales des pays du « Club de Paris », qui se montent à 345 milliards fin-2025, et qui incluent des prêts non-concessionnels. L’Europe à elle seule (pays et institutions multilatérales) apporte plus du tiers de l’aide totale. Seuls quatre pays atteignent les objectifs de l’ONU de la porter à 0,7% du PIB : Luxembourg, Norvège, Suède, et Danemark.
Quant à l’aide multilatérale, elle est considérable puisque la Banque Mondiale a encore approuvé lors de l’exercice 2025 26.2 milliards de dollars pour l’Afrique sub-saharienne, dont 85% de prêts très concessionnels. Au total, cette région a le plus haut niveau de dépendance à l’aide internationale, équivalent à 3% de son PIB (contre 0,2% pour Asie-Pacifique).
Mais ce qui préoccupe tant le FMI est la répartition de l’aide au développement avec la réduction de la part de l’Afrique sub-saharienne, d’un tiers en 2020 à seulement un quart en 2025. Cette région a reçu 25,5 milliards de dollars en 2025 des pays de l’OCDE, un déclin annuel de 23%. La réduction est-elle le fait des contributeurs ou bien des pays africains eux-mêmes ? La réduction est-elle compensée par des apports d’autres sources, en provenance des BRICS ? Est-elle attribuable aux contraintes budgétaires des donateurs ou bien à une corruption endémique et à une si mauvaise gouvernance au Sud qu’une « lassitude » se fait jour au Nord ? La réponse est sans doute un effet conjugué dont vont pâtir les plus pauvres.
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L’aide de la France, en proportion du revenu national, est revenue à son niveau de 2018 (0,42%) après une brève hausse en 2020-2023. La trajectoire de l’aide française ne devrait pas repartir à la hausse en 2026 puisque la loi de finances prévoit une réduction de 800 millions d’euros. A titre de comparaison, les 14,5 milliards de dollars d’aide au développement représentent 20% de la charge d’intérêts de la dette publique et une part similaire du budget de l’éducation nationale, puisque ces deux charges sont devenues identiques au fil des années. L’aide est ciblée en priorité sur l’Afrique de l’Ouest, du Nord et de l’Est, et les principaux pays bénéficiaires sont Maroc, Côte d’Ivoire, Egypte, Sénégal, Kenya, Nigeria et Cameroun. L’aide française qui accompagnait des enjeux humanitaires, diplomatiques, financiers et commerciaux en Afrique sub-saharienne dans les années 1960-2010 enregistre des rendements négatifs depuis une décennie du fait de l’intrusion de la Chine, la Russie, l’Iran, ou la Turquie, du terrorisme dans la sous-région, et d’une volonté politique de nombre de gouvernements de s’émanciper de l’influence française. Dans toute l’Afrique sub-saharienne, les parts de marchés des entreprises françaises s’érodent. On observe la montée d’un discours souverainiste contre le « pré-carré français », et même l’hostilité croissante de régimes militaires tels au Mali, au Niger, et au Burkina-Faso, ce dernier rompant ses relations diplomatiques avec la France en juin 2026. Et cependant, les créances des pays du Club de Paris sur le Burkina fin-2025 se montaient à 380 millions de dollars et la France lui avait versé 51 millions de dollars d’aide en 2024[4].
Le fait que les 48 pays d’Afrique sub-saharienne aient reçu en 2025 moins d’aide que la seule Ukraine interpelle sur les priorités des pays donateurs et sur l’attractivité des pays récipiendaires. Les volumes d’aide au développement sont alors à rapprocher des dépôts expatriés dans les banques internationales par les agents privés (hors banques). Fin 2025, les sociétés non-financières d’Afrique sub-saharienne avaient placé 39 milliards de dollars en dépôts dans les banques internationales, et les ménages africains disposaient de 18 milliards de dollars sur des comptes bancaires hors des pays, soit le triple des crédits reçus[5]. Les deux-tiers des dépôts bancaires des ménages viennent de onze pays : Angola, Côte d’Ivoire, Ghana, Kenya, Mozambique, Rep. du Congo, Nigeria, Ouganda, Tanzanie, Zambie, et Zimbabwe. Tous figurent parmi les pays-cibles d’aide au développement et tous figurent parmi les pays les plus corrompus[6] et au niveau de développement le plus bas[7]. Les trois pays les moins corrompus du continent (Rwanda, Cap Vert, et Botswana) ne représentent qu’à peine 3% des dépôts bancaires des ménages[8]. Ces dépôts bancaires privés sont toujours des multiples des crédits reçus. En d’autres termes, la dette de ces pays est parfois inférieure aux dépôts privés expatriés.
Dans ce contexte de fuite récurrente des capitaux, les économistes du FMI regrettent la brutale réduction de la part de l’Afrique, alors que plus de 17% du portefeuille des prêts du FMI en juin 2026 est concentré sur onze pays d’Afrique sub-saharienne parmi les plus corrompus[9]. L’étonnement des experts du FMI est d’autant plus insolite que l’organisation a découvert tardivement une dizaine de milliards de dette “cachée” du Sénégal sous la présidence de Macky Sall, révisant brutalement le ratio de la dette du pays de 74% à 100% en 2024. Malgré cette opacité financière, les pays du Club de Paris disposent de créances de 3,3 milliards de dollars sur le Sénégal, et les versements de la France se sont montés à 271 millions d'euros en 2024, dont les deux-tiers de dons.
En conclusion, l’aide publique conjuguée à cinq décennies de réduction de dette devait stimuler croissance et développement soutenable, c’est-à-dire « inclusif », dans un cadre de bonne gouvernance et de renforcement institutionnel. Dans la pratique, elles n’ont rétabli ni les finances publiques, ni l’équilibre des balances de paiements, ni les réserves des banques centrales, mais elles viennent souvent soutenir la corruption endémique de régimes gouvernés par des autocrates. L’investissement reste faible, la fuite des capitaux est constante, l’indice de développement stagne, les écarts de revenus sont larges, l’espérance de vie se réduit souvent, et les migrations demeurent alors la seule option d’une jeunesse dépourvue de perspectives.[10] Tout cela milite en faveur d’une suspension des mécanismes grippés d’aide publique qui n’atteignent pas leurs objectifs, qui sont coûteux pour les contribuables, et qui exonèrent les pays débiteurs de leurs responsabilités économiques et sociales envers leurs populations. Une révision drastique et un meilleur ciblage sur des projets prioritaires sont incontournables.
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[1] IMF Focus: « Aid Is Falling Fast. What Can African Countries Do?” Aoyagi, Leonardi, Laws et Mighri. June 22, 2026
[2] https://data.worldbank.org/indicator/DT.ODA.ALLD.CD
[3] Banque Mondiale, juin 2026, https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.PCAP.KD?locations=ZG
[4] https://data.aide-developpement.gouv.fr/pages/chiffres_cles/
[5] BIS-A6 juin 2026
[6] IPC, Transparency International
[7] IDH, UNDP
[8] Les ménages d’Angola ont placé en dépôts hors du pays plus de $1,86 milliards, en Côte d’Ivoire $795 millions, au Mozambique $580 millions, en Ouganda $572 millions, au Sénégal près de $500 millions, et pour la RD Congo $429 millions …
[9] Angola, Côte d’Ivoire, Zambie, Kenya, DR Congo, Senegal, Cameroun, Tanzanie, Ethiopie, Soudan, Ghana.
[10] M.H. Bouchet, « En finir avec l’aide publique au développement », Jeune Afrique, 6 mai 2023.
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(*) Michel-Henry Bouchet, ancien Senior Economist à la World Bank, est Emeritus Distinguished Professor of Global Finance à Skema Business School.