À l’écart du luxe ostentatoire, choisir Sils Maria plutôt que Saint-Moritz

Cette semaine, nous vous emmenons à Sils Maria.
LTD/Gian Andri Giovanoli/KMU Fotog

Cette semaine, nous vous emmenons à Sils Maria.
LTD/Gian Andri Giovanoli/KMU Fotog
Deux marcheurs rentrent de balade en nous saluant d’un « allegra », « bonjour » en romanche, l’une des quatre langues officielles de la Suisse avec le français, l’italien et l’allemand. Le ciel est bleu azur ; l’eau du lac, cristalline. Des parois vertigineuses bordent l’immense prairie fleurie dont celles du piz Corvatsch, qui doit son nom au grand corbeau – corv, en romanche –, culminant à 3.451 mètres. Sur leurs flancs, des glaciers réverbèrent le soleil. Un autre randonneur arpentait ce même sentier des Grisons près d’un siècle et demi plus tôt : Friedrich Nietzsche. Le philosophe allemand passa sept étés quasi d’affilée de 1881 à 1888 à Sils Maria, minuscule village perché à 1.800 mètres en Engadine, l’une des plus hautes vallées habitées d’Europe et lieu de passage depuis les Romains.
Fort de son mantra selon lequel « seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose », c’est ici qu’il eut l’illumination pour Ainsi parlait Zarathoustra, devant un rocher en forme de pyramide. Le bloc de pierre n’a pas bougé d’un cil, repérable à une plaque commémorative sur la presqu’île de Chastè. Nietzsche avait d’abord passé trois mois à Saint-Moritz, l’été 1879, station huppée située à 10 kilomètres. Mais Sils et ses nuances argentées l’aimantèrent. Il investit une modeste chambre dans une pension de famille, devenue un musée.
Aujourd’hui, le village a conservé sa simplicité, sans aucune boutique de luxe. Les façades blanches des bâtisses paysannes sont décorées de sgraffito, une technique d’enduit importée de l’Italie voisine à la Renaissance. Des œillets apportent leur touche de couleur aux fenêtres. Parfois, des poèmes ornent un mur ou une fontaine : « des humains sans amour sont des herbes sans fleurs », « l’eau qui chante te berce dans le sommeil »… Peut-être étaient-ce les mêmes qui se lisaient sur les biscuits de cette patrie de confiseurs : après avoir loué leurs services comme mercenaires au Moyen Âge, les habitants développèrent cette activité pâtissière à Venise, Berlin ou Marseille. Cette diaspora revenait chaque printemps pour les foins.
Toute une cohorte d’intellectuels se succéda dans les pas de Nietzsche, dont Rainer Maria Rilke, Marcel Proust, Jean Cocteau… Les plus fortunés logeaient au Waldhaus, immense forteresse Belle Époque nichée dans les mélèzes. Cette adresse légendaire a capté le regard de plusieurs réalisateurs dont Olivier Assayas, qui y a tourné des scènes de Sils Maria, sorti en 2014.
Ses actrices Juliette Binoche et Kristen Stewart se donnent la réplique en chaussures de rando et sac-à-dos sur les chemins du val Fex, une vallée glaciaire latérale aux alpages idylliques entre chalets de poche et rivière scintillante. Ne manque que la vache Milka, un chocolat suisse à l’origine. On y pousse la porte d’une chapelle aux fresques du XVIe siècle blanchies à la chaux lors de la Réforme protestante puis redécouvertes dans les années 1820. Un curieux phénomène météorologique traverse le film : le serpent de Maloja, un étirement de nuages bas semblant ondoyer entre les sommets…
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Serait-ce ce vent qui a aussi ensorcelé l’artiste Gerhard Richter, qui ne cesse de revenir à Sils depuis 1989 ? L’une de ses immenses sculptures colorées se dresse au bord du lac, Strip Tower (962). Ses œuvres sont également accrochées sur les murs de la Chesa Marchetta, hôtel-musée ouvert cet hiver par les galeristes suisses Manuela Hauser et Iwan Wirth. Ce couple qui donne le la de l’art contemporain à l’échelle planétaire n’a pas choisi par hasard ce village de 700 âmes au charme magnétique. Perpétuant ainsi la légende.
Federica Bertolini, directrice de l’hôtel la Chesa Marchetta : « Vive la bienveillance »
« Le petit est le mieux : les adresses de 200 chambres ne correspondent plus à la tendance, et le fameux “se sentir comme à la maison” a fait son temps. Nous cherchons plutôt à nous évader du quotidien, entre inspirations design, artistiques et gastronomiques. Cette aventure avec les galeristes Manuela Hauser et Iwan Wirth a débuté au Fife Arms en Écosse, dont j’ai contribué au lancement en 2019. On y mêle art contemporain et style ancien, jusque dans les détails, comme ces rideaux brodés à la main par une religieuse des environs. Le sourire et la simplicité sont nos valeurs fortes. Ce matin, un client fidèle, commissaire-priseur à Londres, m’a glissé : “La bienveillance est le nouveau chic.” Je valide ! »
Carnet d’adresses : Hôtel Chesa Marchetta
Son nom signifie « la maison de Marchetta » en romanche. Cette ancienne auberge abrite désormais treize chambres et dix fois plus d’œuvres d’art, dont celles de deux artistes liés à l’Engadine, Alberto Giacometti et Giovanni Segantini. La plus ancienne des bâtisses remonte au XVIe siècle, fleurant bon le bois d’arolle. Le chef italien Davide Degiovanni propose en plat phare les gnocchis de sa nonna. Côté cocktails, le bar à cocktails où figure le « pin » combinant schnaps local et yuzu. Double à partir de 717 euros en pleine saison, petit déjeuner compris.
📍 Via da Marias 88, 7514 Sils/Segl Maria
📱 +41 81 838 40 40
chesamarchetta.ch
Galerie Hauser & Wirth

On fait un saut à Saint-Moritz pour y découvrir l’exposition de l’été : « Intimate Anatomies », de Cathy Josefowitz, Maria Lassnig et Carol Rama, trois artistes unies par une même résistance aux conventions. Implantée face à l’emblématique Badrutt’s Palace, c’est l’une des 18 galeries Hauser & Wirth, avec Paris, Londres, New York, etc. Du mardi au samedi jusqu’au 31 août, 11 heures-18 heures.
📍Via Serlas 22, Saint-Moritz
📱 +41 81 552 10 00
hauserwirth.com
Windsurfing Silvaplana

Appelé La Maloja, un vent vallée souffle par brises régulières sur le lac de Silvaplana, gonflant les voiles fluo des planchistes dans un ballet nautique qui tranche avec le cliché romantique. Location à partir de 32,50 euros de l’heure.
📍 Stradun Chantunel 4,
7513 Silvaplana
📱 +41 81 828 93 64
windsurfing-silvaplana.ch
Y aller TGV Lyria ou avion jusqu’à Zurich, puis train direction Saint-Moritz, où ’on attrape un bus pour Sils.
La semaine prochaine : L’Ombrie plutôt que la Toscane