« L'art perdu du secret », « Les amours en fuite », « La grande soif », « Comment habiller un garçon »... Découvrez notre sélection livres de la semaine
Un troisième roman plein d'audace, un western poétique, une mémoire de la Seconde Guerre, une enfance abusée et de l'importance de l'élégance : voici notre sélection livres de la semaine du 8 juin 2026.
Les couvertures des livres de la semaine : « L'art perdu du secret » de Juliette Adam ; « Les amours en fuite » de Kevin Barry ; « La grande soif » d'Erica Cassano ; « Comment habiller un garçon » de Cyrille Martinez.
Le troisième roman de Juliette Adam est un délicieux jeu de bascule illusionniste.
Juliette Adam et son livre, « L'art perdu des secrets ». (Crédits : LTD / Marie Rouge)
Tout, ici, a un « goût de mimosa, d’agastache, de bergamote » – une saveur aigre-douce –, car tout le monde, ou presque, y ment : Liam, une « jeune vieille âme » traînant ses jours dans une vie d’emprunt, ballotté de familles d’accueil en petits boulots, propose à Hélène, mère d’un jeune homme disparu dix ans auparavant, de berner les siens en faisant croire à son retour.
En incarnant le souvenir d’un autre, Liam met sa vie dans du formol pour l’encastrer dans les plaies ouvertes de cette famille « déchirée de l’intérieur ». Il devient une hypothèse ambulante, improvise la version fantasmée d’un mort-vivant. Une ombre du passé rediffusée au hasard dans un avenir informe. Une illusion perdue et retrouvée.
Hormis Suzanne, la fille d’Hélène et Isaac, chacun, jouant le jeu, fabrique une fable cathartique et offre, par ce simulacre de retrouvailles, ce mensonge en offrande : chaque feinte s’emboîte dans les autres pour tricoter une couverture chimérique avec laquelle recouvrir l’absence de Benjamin. S’enclenche alors une mécanique de mensonges réciproques qui ne tient que parce que chacun fait semblant d’y croire, rendant possible et nécessaire la foi de l’autre.
Ce subterfuge monstrueux, extravagant, si invraisemblable qu’il s’installe, est la face explicite d’un mensonge plus insidieux : celui sur lequel repose peut-être toute famille, architecture implicite de déni et de non-dits. À force de se dédoubler dans la fiction à laquelle ils font mine de croire, les identités se mêlent dans la réalité. Jusqu’au cœur du mensonge, les parents, les enfants endossent à la fois le rôle qu’ils inventent et l’autre, le vrai, inventant une dimension où l’on peut être à la fois soi et un autre.
Une ronde de dilemmes moraux se danse ici.
Petit à petit, la fiction s’épaissit, se ramifie, devient une arborescence : chacun écrit pour les autres un scénario familial, persuadé que les autres y adhèrent, croyant être le seul à créer sa version de l’histoire. Isaac, on le comprend, n’est pas pour rien dans la disparition de son fils. Une ronde de dilemmes moraux se danse ici : lequel, de la mère, qui invente un faux retour, ou du père, incapable d’accueillir la noirceur de son fils, de jouer son rôle d’éducateur et qui a décidé pour toute la famille, est le plus coupable ?
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La famille, dès lors, est-elle une machine à silence qui éteint les êtres ? Justifie-t-elle l’injustifiable, ou au contraire est-elle prête à sacrifier un de ses membres pour continuer à fonctionner ? Isaac a cru tout résoudre par le bannissement, alors que c’est ce genre d’attitude verticale, jusqu’au-boutiste, cette fermeture hermétique qui a peut-être mené au geste pour lequel Isaac condamne justement son fils, cercle vicieux de l’omerta…
Même quand elles reposent sur une faute, les blessures se pansent en se formulant. Contre le silence qui appelle le silence, Juliette Adam, elle, fait parler les manques et les masques, clamer les gorgones, les sirènes, les sorcières.
Un western infusé de poésie et de philosophie nous parle d’amants traqués dans un monde détraqué.
Kevin Barry et son livre « Les amours en fuite ». (Crédits : LTD / Louise Manifold)
Cela ne se voit pas toujours dans les albums de Lucky Luke, mais le western est un genre hautement métaphysique : confrontation avec l’indifférence du monde sous forme de grands espaces minéraux, vies tenant à un fil (enfin à une corde, celle dont on fait les pendus !) ou à un flingue, paroles rares et pesées… Pour réduire une existence humaine à ses enjeux essentiels, rien ne vaut une chevauchée dans l’Ouest ! Pour l’avoir compris les premiers, le réalisateur Sergio Leone et l’écrivain Cormac McCarthy ont connu la gloire.
Les Amours en fuite s’inscrit dans leur lignée. Il nous emmène dans le « cœur noir du Montana », mais c’est pour y rencontrer un poète. Il rejoue Roméo et Juliette, mais pas pour nous dire que l’amour est un absolu qui triomphe ou meurt. Et il n’a pas besoin d’en appeler aux dieux grecs pour mettre en scène la fatalité – un trio de tueurs venus de Cornouailles, cela suffit.
Nous voilà donc à Butte, cité minière de la fin du XIXe, « ville de putes et d’angines de poitrine ». Là survit le jeune Tom Rourke, en écrivant, pour ses concitoyens, des lettres censées attirer d’improbables fiancées dans ce décor de cauchemar. Tom, « vêtu de loques délirantes » et Irlandais archétypal : porté sur l’alcool, la morphine, les prostituées, les bagarres, il arbore néanmoins une âme de poète et un cœur romantique.
Celui-ci se réveille quand débarque une Polly de Chicago venue épouser Harrington, le « capitaine de la mine Anaconda », sinistre bigot masochiste. Bien sûr, cette Polly n’est pas la blanche fiancée qu’elle prétend être (comme on le comprend à la mention des « poches de sang en peau de saucisse » qui lui permettront de simuler la virginité). Et, bien sûr, Tom et elle vivront un coup de foudre et s’enfuiront, bien sûr ils seront traqués, et bien sûr il en résultera des moments de terreur, des parenthèses enchantées et un suspense qui courra jusqu’à la fin du livre.
Mais s’il nous rejoue l’air de la fugue amoureuse, l’auteur, qui n’est pas lui-même la moitié d’un poète, y plaque des paroles bien à lui. Qui semblent parfois tombées du ciel : « Ils poursuivirent leur route et traversèrent un espace d’une tranquillité si parfaite qu’ils se crurent seuls au monde et au moment où le soir commençait à tomber une vieille cabane de chercheur d’or apparut sur une crête tel un présent du dieu bienveillant qui régnait sur les bois de novembre et même si les planches et le toit ne tenaient que par la magie de la foi c’était à l’abri de l’humidité et des ténèbres grandissantes et de ce froid impie. » Ou montées de la boue quand il se glisse dans le parler des gens du coin.
Kevin Barry reformule les termes de notre condition, nous dépeignant comme des êtres pleins de poésie.
Dans cette langue-là, on ne dit pas que Tom est un mauvais garçon mais que la meilleure partie de lui « a dégouliné le long de la bonne jambe de son père » et on peut faire rire des remords d’un psychopathe : « Il avait beaucoup trop bu. Il avait beaucoup trop perdu aux cartes. S’était branlé dans la chaussure d’une fille. Par tous les saints, Jago! Autrefois une femme qui avait été ta mère t’avait aimé. »
Volontiers ordurière, cette poésie n’est pas seulement pittoresque. Elle combat une vision du monde elle-même d’origine lyrique : « Tu penses que tout est dirigé, fils? […] Je veux dire par des mains invisibles. […] Ben moi j’ai été dirigé ici pour te dire ça, que là y a une illusion de l’esprit totalement folle. » Et ainsi, Kevin Barry reformule les termes de notre condition, nous dépeignant comme des êtres pleins de poésie, enclins à se persuader que le monde leur ressemble – et payant cher leurs désillusions.
📚 Les amours en fuite, Kevin Barry, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, Métailié, 192 pages, 18 euros.
Les assoiffés de Naples
L’Italienne Erica Cassano transforme une page méconnue de la Seconde Guerre mondiale en un roman d’émancipation.
Erica Cassano et son livre « La grande soif ». (Crédits : LTD / Ilaria&Silvia)
Erica Cassano appartient à cette génération d’auteurs qui, à peine sortis de l’université, régénèrent le roman historique. Avec La Grande Soif, consacré à la libération de Naples en 1943, elle puise dans les notes de sa grand-mère pour raconter la grande histoire sans que jamais la mémoire familiale n’entrave la fiction. L’Italienne de 27 ans n’a pas hérité de la guerre comme d’un traumatisme personnel mais comme d’un récit. Un récit dont elle maîtrise déjà les ressorts, multipliant rebondissements, personnages imprévisibles et brusques coups du sort.
Dans ce premier roman, elle ressuscite une page méconnue de l’histoire italienne, les Quatre Journées de Naples, lorsque la ville se souleva contre l’occupant allemand. « Naples s’obstinait à désobéir », écrit-elle. Lorsque les Allemands quittent la cité, ils font sauter l’aqueduc. L’eau manque partout, sauf dans la « Maison du miracle », où vivent Anna, sa mère, sa sœur et ses neveux. Leur appartement est le seul où le robinet ne s’est pas tari et les habitants du quartier viennent chaque jour y remplir leurs seaux.
On s’attache à cet immeuble qui devient le cœur battant du roman.
Mais la soif qui tenaille Anna est d’une autre nature. À 20 ans, elle rêve d’étudier et de découvrir le monde. « Tout le monde avait eu soif, seulement moi j’avais toujours soif. J’avais toujours pu boire mais, à ce moment-là, je voulais vivre. » Pour aider les siens après la disparition de son père, elle qui a usé jusqu’à la corde son unique livre, une grammaire anglaise, se fait embaucher comme secrétaire à la base américaine de Bagnoli.
Son désir d’émancipation épouse alors celui d’une ville, peuplée désormais par les Alliés, qui cherche encore à conquérir sa liberté. On s’attache à cet immeuble qui devient le cœur battant du roman. L’effrayante veuve Coppola, le profiteur Izzo, Carmela, la jeune fille perdue… À chaque étage se dessine une fresque sociale où les destins privés se mêlent à l’histoire collective.
Roman historique, récit d’apprentissage et d’émancipation féminine, La Grande Soif impressionne par son souffle narratif. Une grande fiction qui embarque, portée par son héroïne et cette évocation saisissante de Naples, de ses scugnizzi (gamins des rues) et de son Vésuve menaçant. Le parfait romanzo dell’estate à glisser dans sa valise.
📚 La grande soif, Erica Cassano, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, JC Lattès, 432 pages, 22,50 euros.
Notre besoin de consolation
Frédéric Pommier relate son enfance abusée dans un livre aussi déchirant que nécessaire.
Frédéric Pommier et son livre « Derrière les arbres ». (Crédits : LTD / Céline Nieszawer / Éditions Flammarion)
« Pour les enfants » : telle est la dédicace. Les enfants que nous fûmes, que nous tentons de réanimer et de réparer. Et puis tous ceux que nous nous devons de protéger. Bien sûr, on attendait que des hommes racontent à leur tour les violences sexuelles qu’ils ont subies.
Le livre de Frédéric Pommier se joue en cinq actes. C’est une tragédie. Si « l’enfant » ne meurt pas à la lettre, il passera une partie de sa vie – meurtri – à tenter de survivre. Survivre aux hommes qui ont abusé de lui de l’âge de 4 à 7 ans : le compagnon de sa nourrice, le gardien de la résidence, un adolescent à la piscine, un ami de la famille.
C’est vertigineux comme tout file à la vitesse d’un couperet : page 60 et voilà, c’est fait, son existence est saccagée (« C’est rapide de voler la vie d’un enfant »), laissant le petit garçon - jusque-là si loquace – « silencieux », « morose et mélancolique ». Il se tait car il ne sait pas nommer ce qui lui est arrivé. Il se tait car il a tout oublié pour ne pas succomber. Seules requêtes : « S’il te plaît, tu peux me jeter par la fenêtre? » ; ou en sens inverse : « Envole-moi, maman » ; et enfin : « Je veux plus qu’on me force ». L’enfant attend qu’on l’exfiltre de ce cauchemar, mais personne ne vient.
L’homme qui écrit aujourd’hui est d’une lucidité implacable. Il a identifié la mécanique du prédateur qui sait « qu’il n’est pas le premier, que d’autres animaux sont passés avant lui, ont dégagé la voie ». Il raconte sans fard sa longue déréliction : alcool, sexualité périlleuse. Au fil des pages, « l’enfant » devient « Frédéric » (un garçon qui pressent que « quelque chose » lui est arrivé), puis « je ». Les traumatismes ressurgissent à un rythme imprévisible (l’inconscient ne saurait faire la lumière tant qu’elle peut nous tuer). Au doute se substituent la tentation d’en finir puis un combat pour la vie. Derrière les arbres en raconte toute l’âpreté et comment Frédéric Pommier l’a remporté, quand bien même la funeste prescription sévit encore.
« Comment habiller un garçon » de Cyrille Martinez. (Crédits : DR)
La sagesse populaire a tort. C’est bien l’habit qui fait le moine ou,si on préfère une forme moins métaphorique : les vêtements créent l’identité. D’ailleurs, au début de ce roman presque philosophique et entièrement drolatique, le narrateur n’a plus d’identité. Il se traîne. Ne veut plus se lever. Ni s’habiller. Il déprime, ses fringues en tas informe autour de lui. Il s’interroge : « Est-ce mon corps qui a rejeté les vêtements ou les vêtements qui ne voulaient plus de mon corps ? »
Rassemblant son maigre courage, notre grabataire reprend son travail à la bibliothèque d’Avignon. Bien lui en prend. Il va faire deux découvertes : un livre sur George Brummel, prince des dandys, et, place des Corps-Saints (Martinez connaît la cité des papes comme sa poche), une bande de jeunes adultes semblant échappée du passé. Et le narrateur de s’interroger : « C’est quoi ces mecs ? Des banquiers dégénérés ? Des commerciaux sous acide ? » La réponse est tatouée en lettres capitales derrière la lèvre inférieure d’un de la bande : MOD.
Vite adoubé par ce surgeon tardif et provençal d’un mouvement musical et culturel né à la fin des années 1950 à Londres, le narrateur se voit offrir sa première leçon : « Être toujours mieux habillé que son patron. » Le premier élément de sa future panoplie, son épée de chevalier : une parka militaire, modèle US M51 de l’armée américaine. Et une leçon de repassage, « de l’intérieur vers l’extérieur ». Le miracle se produit : « J’ai changé de corps social », s’exclame-t-il.
La suite du récit sera tout entière consacrée à l’allégeance de son héros au « démon du paraître » qui le rendra « sublime et ridicule ».« Sublime et ridicule. En même temps, sur le même plan sans hiérarchie. » Pantalons sur mesure (pas plus de 17 centimètres au-dessus de l’ourlet) qu’il n’a pas les moyens de se payer, chemises sophistiquées, chaussettes portées dépareillées, couvre-chef, moyens de locomotion (Vespa ou Lambretta) et disques rares de groupes d’autant plus talentueux qu’ils ne sont connus que de quelques initiés.
Une bande de snobs attardés de province ? Il y a de ça, bien sûr. Mais pas seulement. On peut lire ce livre comme une parabole. Celle de la recherche effrénée et vaine d’une distinction, comme si pour sortir du troupeau il n’y avait d’autre choix que d’adhérer à un autre.
📚 Comment habiller un garçon, de Cyrille Martinez, Verticales, 162 pages, 19,50 euros.