« L’Illusion », « Shana », « Backrooms », « La Baleine et le Musicien »... Nos critiques cinéma de la semaine
Voyager au coeur de la culture japonaise, s'émanciper d'une relation toxique, faire chanter les cétacés et se perdre dans l'esthétique « liminaire » d'une fiction angoissante, découvrez la sélection cinéma de la semaine du 15 juin 2026.
Ce fut la grande absente du dernier Festival de Cannes, alors même qu’elle y avait remporté la Caméra d’or en 1997 pour Suzaku et dix ans plus tard le grand prix avec La Forêt de Mogari : Naomi Kawase, également autrice du savoureux Les Délices de Tokyo (2015), revient sur les écrans avec ce douzième long-métrage de fiction, L’Illusion de Yakushima.
Comme elle l’a souvent fait dans ses films précédents, elle y mêle un récit inventé avec des moments quasi documentaires. Ici, c’est l’histoire de Corry (Vicky Krieps, toujours exceptionnelle de mystère profond et de charme immédiat), docteure française, spécialiste de la transplantation cardiaque chez l’enfant, qui vit et exerce à l’hôpital de Kobe. Elle vit avec Jin, son compagnon, rencontré lors d’une randonnée pédestre sur l’île de Yaku, qui décide un jour de s’évaporer dans la nature sans explication. Mais le volet intime et amoureux du scénario, en dépit de quelques moments de grâce, laisse progressivement la place à la volonté manifeste de s’intéresser à la dimension médicale du personnage principal.
Pour des raisons à la fois philosophiques et morales ancestrales, le Japon n’est pas à l’aise avec la pratique occidentale de la transplantation chirurgicale. Il est ainsi très difficile d’y trouver des donneurs d’organes, et les chiffres que l’on entend à ce sujet dans le film font froid dans le dos. À travers le personnage de Corry, Kawase transforme inéluctablement son film en une plongée passionnante dans cette culture si différente de la nôtre : la définition du moment de la mort n’est pas la même qu’en Europe et cela change tout ou presque.
En situant son récit réaliste dans un service pédiatrique, la cinéaste renforce évidemment la charge émotionnelle de son propos, sans jamais tomber pour autant dans un pathos excessif. Les débats entre les médecins japonais et l’héroïne qui tente de les convaincre de surmonter leurs préjugés afin de sauver des vies sont assurément d’une grande intensité.
À cela, il faut ajouter une autre dimension habituelle chez la cinéaste : l’attention extrême qu’elle porte à la nature, regardée avec infiniment de respect et de vigueur. Une nature tantôt apaisée et idyllique, comme lors de la première rencontre amoureuse de Corry et de Jin, tantôt déchaînée et inquiétante quand un ouragan menace de remettre en question une opération chirurgicale vitale. Kawase nous rappelle ainsi le fragile équilibre qui règne à tout instant entre notre environnement et nous.
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🎬 L’Illusion de Yakushima, de Naomi Kawase, avec Vicky Krieps, Kan’ichiro, Ojiro Nakamura, Misaki Kakano. 1h52. Sortie le mercredi 17 juin.
Sucré salé (4⭐/5)
Présenté à Cannes à la Quinzaine des cinéastes en mai, Shana, premier film de Lila Pinell, y a fait sensation. D’abord grâce à son actrice principale, Eva Huault, qui fait ainsi ses débuts fracassants au cinéma. C’est elle qui incarne Shana, jeune fille au langage très vert, aux tenues très légères et à la vie quotidienne très mouvementée. Elle oscille sans cesse entre le milieu bourgeois juif qu’elle a quitté et l’univers de la petite délinquance banlieusarde avec son compagnon Moïse, dealer emprisonné.
La réalisatrice, également scénariste, aurait pu se contenter de filmer ce personnage haut en couleur, aussi agaçant qu’attachant. Mais le film va heureusement plus loin. En s’ouvrant par l’évocation des dix plaies d’Égypte et en revenant régulièrement dessus, il inscrit le parcours chaotique de Shana dans une autre dimension. Son émancipation progressive est au cœur du récit alors que l’héroïne veut faire cesser la relation violente et toxique qui la lie à Moïse. Sans tomber dans l’anecdotique et le pittoresque, le film mêle ainsi avec bonheur le drame et la comédie, à l’image des relations tempétueuses de Shana avec sa mère (jouée à la perfection par Noémie Lvovsky). Avec ce film naissent en même temps une cinéaste et une actrice dont on a hâte de découvrir les créations à venir.
🎬 Shana, de Lila Pinell, avec Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib, Anaïs Monah. 1h20. Sortie le mercredi 17 juin.
Horreur et surréalisme
Adaptation de la websérie créée par Kane Parsons en 2022 et création pure de la culture Internet, Backrooms se saisit d’un des sujets préférés des forums type Reddit : les espaces « liminaires », avec leur esthétique et les fictions terrifiantes qu’on y invente. Désertés, abandonnés, ces espaces abstraits provoquent un malaise : bureaux vides où seul reste un fauteuil abîmé, pièces à usage indéterminé baignées de lumière jaunâtre, architectures intérieures familières mais chargées d’anomalies ; on s’y sent étranger, observé et en danger.
C’est ce terrain de jeu angoissant, ici sous-sol infini d’un magasin de meubles en liquidation, qu’explorent Clark (Chiwetel Ejiofor), propriétaire du magasin, et Mary (Renate Reinsve), sa psychothérapeute. Avec Backrooms, le jeune cinéaste de 20 ans mêle habilement science-fiction et horreur psychologique, mais surtout signe une œuvre qui surpasse ses origines numériques pour rappeler autant la folie narrative d’Alice aux pays des merveilles que l’esthétique de Salvador Dalí. À la fois délice et supplice, son surréalisme jusqu’au-boutiste oblige cependant à une mise en garde : les sensations que procure ce film phénomène – déjà 220 millions de dollars au box-office mondial pour 15 millions de budget – sont très fortes et largement perturbantes…
🎬 Backrooms, de Kane Parsons, avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve et Mark Duplass. 1h51. Sortie le mercredi 17 juin.
La musique adoucit les mers (4⭐/5)
Rone, compositeur français de musique électronique, a beaucoup à voir avec le silence. Dans le ravissant documentaire La Baleine et le Musicien, il s’en explique : par son art ou à l’écrit, il communique bien mieux que par la parole.
La voix de ce musicien autodidacte n’est pas un instrument et il ne trouve pas toujours les mots. Sa surprise est ainsi touchante lorsqu’il découvre plusieurs vidéos de marins qui, toutes, montrent un même phénomène étrange : lorsque sa musique est jouée à la surface des mers, des baleines se manifestent. Sa musique « parlerait » donc à ces cétacés, eux-mêmes connus pour « chanter » ? L’idée mérite d’être creusée et c’est donc à bord d’un voilier d’exploration et de sauvegarde de l’environnement et accompagné de scientifiques, parmi lesquels un bioacousticien, que Rone va plonger micros et haut-parleurs sous la surface de l’océan Indien.
Il module les fréquences, recherche des tonalités communes, sature et distord les sons, expérimente. Objectif : établir par la musique, supposée langage universel, une communication et, peut-être, créer avec ces mammifères marins.
D’abord enthousiaste, Rone va se heurter à des questions qu’il n’avait pas anticipées. Les sons et mélodies qu’il envoie aux baleines risquent-ils de les perturber ? Quelles seront leurs réponses ? Est-il, ici, vraiment à sa place ? Derrière le fameux musicien, on découvre alors Erwan Castex, son nom à la ville, artiste ambitieux autant que naïf, humain si aimable mais si insignifiant dans l’immensité du monde océanique. La poésie fragile de La Baleine et le Musicien, qui raconte avec délicatesse les limites émouvantes d’une rencontre entre l’homme et l’animal, touche ainsi en plein cœur.
🎬 La Baleine et le Musicien, de Valentin Paoli, avec Rone. 1h23. Sortie le mercredi 17 juin.
Souvenirs de guerre (4⭐/5)
Diffusé cette année pour la première fois dans les cinémas français, alors qu’il a été tourné en 1989, ce film du réalisateur britannique Derek Jarman, mort en 1994, n’est pas la simple mise en images de l’œuvre somptueuse de Benjamin Britten War Requiem, dont il porte le titre.
Le cinéaste aurait pu se contenter d’illustrer cet oratorio, créé en 1963 et qui raconte les horreurs de la Première Guerre mondiale, à travers les souvenirs d’un vieillard ancien combattant devenu impotent. Mais c’était compter sans la singularité de ce cinéaste qui adapta notamment Shakespeare au cinéma et donna son premier rôle à Tilda Swinton, que l’on retrouve ici également, au côté de Laurence Olivier dont ce fut la dernière apparition sur grand écran. Le résultat est plus que saisissant.
Fort de ce casting d’exception, Jarman mêle fiction et images d’archives pour mieux coller à la musique de Britten et restituer son ampleur funèbre. Passant sans cesse du présent au passé, War Requiem s’impose comme un film majeur au sein des œuvres classiques portées à l’écran, une catégorie qui compte peu de vraies réussites.
🎬 War Requiem, de Derek Jarman avec Nathaniel Parker, Tilda Swinton, Laurence Olivier, Patricia Hayes. 1h32. Sortie le mercredi 17 juin.