« Il n’était qu’un médium pour les nombreux écrivains qui poussaient en lui » : l’énigmatique et discret Fernando Pessoa

L'auteur et traducteur Richard Zenith à Barcelone en novembre 2025.
LTD / ANDREU DALMAU/EPA/MAXPPP

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Douze ans de travail. Autant dire une vie. Mille deux cents pages pour résumer celle d’un homme qui, au fond, n’en eut pas vraiment. La belle affaire. C’est peut-être dans ce paradoxe qui n’est qu’apparent que se situe tout le prix de la somptueuse biographie que consacre le traducteur et critique littéraire américano-portugais Richard Zenith (il vit au Portugal depuis près de quarante ans, dont il a acquis la nationalité) à Fernando Pessoa, cet homme effacé derrière lequel il s’efface…
Cet homme qui n’était personne (traduction française de « pessoa ») et dont son biographe révèle qu’il est peut-être d’abord tout le monde. Cet homme dont le même estime qu’il fut pour l’avancée des choses en littérature au XXe siècle l’équivalent de ce que fut Rimbaud lors du précédent.
La vie donc, d’abord. Ou ce qui en tint lieu. Fernando Pessoa (1888-1935). Né et mort à Lisbonne, dont il restera l’incarnation littéraire même comme le fut Kafka pour Prague ou Joyce pour Dublin. Le petit Fernando a 5 ans lorsqu’il perd successivement son père et son frère. C’est la « scène initiale » chère à la psychanalyse. Bientôt, c’est l’horizon lointain pour une première et unique fois dans sa vie ; sa mère remariée avec le consul du Portugal à Durban, ils embarquent pour l’Afrique du Sud.
Il y passera neuf ans, entre la guerre des Boers et la découverte émerveillée de la langue anglaise, qui lui laissera désormais espérer avant toute chose être un poète anglais… Retour en solitaire à Lisbonne. Il a 17 ans, n’a guère de goût pour les études et entend ne se consacrer vraiment qu’à l’écriture, aux conversations dans les cafés dans la douceur du soir et la rumeur du Tage. Avant la nuit, où ce futur modeste employé aux écritures investit les locaux de ses différents employeurs pour se livrer à des travaux où la littérature reprend la place qui est la sienne, la première, la seule.
Pour autant, Pessoa n’est pas personne. Précédé d’une rumeur flatteuse chez les happy few de la scène culturelle lisboète, il aime à se mêler des affaires de son temps. Il joue avec les grandes mythologies messianiques portugaises – au premier rang desquelles le sébastianisme, qui veut croire au retour du jeune roi Sébastien, mort lors d’une bataille au XVIe siècle –, avec aussi un rapport ambigu avec la dictature (comme plus tard le fera Borges, seul écrivain qui puisse au siècle dernier lui être réellement comparé), comme à la fin de ses jours avec l’occultisme et l’ésotérisme. L’ambiguïté lui est de toute façon un habit de bonne coupe, mais de tous les jours.
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On ne lui connaît pas de vie privée, pas de liaisons (fussent-elles homosexuelles comme on l’en a longtemps soupçonné, hormis une, révélée tardivement et demeurée chaste, avec une secrétaire). Richard Zenith, qui a mené l’enquête aussi sur ces questions-là, semble enclin à penser que le mystérieux M. Pessoa est mort puceau… Rien de très remarquable chez cet homme timide, à la voix douce, poli, bien habillé (portant chapeau en toutes circonstances publiques) et manifestant à bas bruit un goût aigu pour la dérision. Un homme qui meurt à 47 ans (d’un abus de brandy…) n’ayant jamais publié qu’un seul livre, un recueil de poèmes, et destiné à être bientôt oublié.
C’est très exactement, bien entendu, l’inverse qui va se produire. Pessoa ne laisse pas que des bons souvenirs, mais aussi une malle en bois contenant plus de 25.000 papiers dont l’inventaire ne commencera vraiment que dix ans après sa disparition. Ainsi de son chef-d’œuvre, ce journal intime demi-fictif, Le Livre de l’intranquillité, qui ne paraîtra qu’en 1982.
À l’intérieur de la malle aux trésors, l’une des œuvres les plus inouïes et diverses de la littérature mondiale du siècle dernier, qui pourra faire dire que ce serait comme si en France, Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud n’avaient été qu’un seul et même homme… Pessoa, lui, en était plusieurs, plus de cent. Cent auteurs fictifs, cent pseudonymes et hétéronymes auquel il a offert mieux qu’un des jeux identitaires et littéraires les plus passionnants qui soient, des vies et des avis. Zenith écrit : « Il n’était qu’un médium pour les nombreux écrivains qui poussaient en lui, moins réel que ses alter ego. »
Car Pessoa, selon qu’il soit Alberto Caeiro, Ricardo Reis ou Álvaro de Campos (pour ne citer que ces trois-là), endosse aussi la biographie, les engagements et, mieux, le style de chacun d’eux. Jusqu’au vertige. En une époque où chaque imbécile inquiet aime à se prévaloir de ses « valeurs » ou de ses idées et s’y arc-bouter, cette façon qu’a l’immense Pessoa d’être, si besoin, et la thèse et l’antithèse et la synthèse, ne laisse pas de fasciner. C’est le mérite tout aussi grand de cette biographie que d’entreprendre ainsi d’en circonscrire les territoires.
📚 Pessoa – l’œuvre-vie, Richard Zenith, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Seuil, 1280 pages, 39,90 euros.
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