Les loups sont entrés dans nos démocraties. L’édito de Bruno Jeudy

Découvrez l'édito de Bruno Jeudy.
LTD/CYRILLE GEORGE JERUSALMI

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« Et si c’était une nuit comme on n’en connut pas depuis, depuis cent mille nuits. Une nuit de fer, une nuit de sang. » Les mots de la chanson de Serge Reggiani résonnent avec une force particulière en 2025. Les loups sont entrés dans nos démocraties. Et l’hiver qui s’annonce n’est pas seulement climatique. Il est stratégique, idéologique, civilisationnel. Winter is coming.
Le monde bascule de nouveau vers la loi du plus fort. Les impérialismes reviennent au galop, le multilatéralisme recule à pas comptés et les démocraties découvrent qu’elles sont devenues des proies. Prédateurs politiques, économiques et technologiques avancent désormais sans masque. Le temps de l’innocence est révolu.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier dernier, a brutalement clarifié la donne. La force l’emporte sur le droit, le rapport de puissance sur l’alliance. En sommant l’Europe d’assurer seule sa sécurité, le président américain rompt avec quatre-vingts ans de solidarité stratégique.
Certes, Barack Obama avait déjà amorcé ce désengagement, tournant le regard vers l’Asie-Pacifique et la menace chinoise. Mais Trump, lui, assume le lâchage, sans fard ni précaution. Pire : sa complaisance à l’égard de Vladimir Poutine confine à la faute historique. De la passe d’armes dans le Bureau ovale entre Trump et Zelensky au discours glaçant du vice-président J.D. Vance à Munich, l’année 2025 consacre la violente rupture entre l’Amérique et l’Europe.
À cette fragilisation géopolitique s’ajoute une autre menace, plus insidieuse : la prise de pouvoir culturelle et informationnelle du mouvement Maga (Make America Great Again) et des géants de la tech. La disgrâce spectaculaire d’Elon Musk après sa brouille avec Trump n’y change rien. Google, Amazon, Apple, Microsoft et Meta continuent de régner par l’algorithme, façonnant les opinions, déstabilisant les gouvernants, défiant les États.
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L’épisode récent d’une fausse vidéo annonçant un coup d’État en France, vue par 13 millions de personnes sur Facebook, a mis à nu l’impuissance européenne. Malgré la colère d’Emmanuel Macron, Meta n’a d’abord rien retiré avant de la supprimer au bout de plusieurs jours. Ironie cruelle : celui qui croyait aux vertus émancipatrices des réseaux sociaux et à la « start-up nation » en devient l’otage emblématique.
De Tech for good, nous avons glissé vers Tech for bad. Les réseaux sociaux, en se faisant les véhicules de la manipulation et de la propagande, ne font que confirmer ce qu’écrivait déjà Rivarol au XIXe siècle : « Quand on règne par l’opinion, a-t-on besoin d’un autre empire ? »
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Des esprits lucides comme Giuliano da Empoli, auteur visionnaire à succès du Mage du Kremlin et de L’Heure des prédateurs, ne cessent de nous alerter : on ne pactise pas avec les loups. Dans nos colonnes, l’essayiste italien suggère aux démocrates européens de leur opposer la même radicalité, la même fermeté, la même détermination. Comme le rappelait Saint-John Perse, « la démocratie, plus qu’aucun autre régime, exige l’exercice de l’autorité ». À quelques jours de Noël, on peut toujours rêver à la rédemption des loups des réseaux sociaux. Comme dans la magnifique publicité d’Intermarché. Mais elle, au moins, a été conçue sans intelligence artificielle.
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