« Jusqu’à ses derniers jours, il s’émerveillait du monde » : David Hockney, le géant facétieux

David Hockney au Centre Pompidou, en 2017.
LTD/Eric DESSONS/SIPA

David Hockney au Centre Pompidou, en 2017.
LTD/Eric DESSONS/SIPA
Eolien en mer : pourquoi il est peu probable que la totalité des 10 gigawatts de projets soit réellement développée
EEF, l’épicier qui grandit dans l’ombre de Grand Frais
Votre Livret A va bientôt rapporter plus et voici pourquoi
Inflation à 2,4 % : pourquoi l’été 2026 sera pourtant impossible pour des millions de Français
Aéronautique, spatial, défense : souveraineté, la fin des illusions
Coup de tonnerre pour Anthropic : Trump bloque l'accès étranger aux IA « Fable » et « Mythos »
La dernière image est celle d’un homme coquet, guilleret et magnifiquement gamin. Assis sur un fauteuil roulant, il quitte la Fondation Louis Vuitton en avril 2025, suivi d’une armada d’aides, de proches, de courtisans mondains et de hockneyphiles passionnés.
Au bout d’une ficelle accrochée à son fauteuil voltige un ballon rouge. Tous les regards se dirigent vers lui. Ses lunettes grandes et rondes, portées avec une certaine malice, accentuent sa curiosité et sa gourmandise. Enfoncé dans son fauteuil, Hockney sourit. À l’image même de sa peinture, Hockney avait fait le choix de voir la vie en couleurs, en émerveillements, en enchantements. Sa façon de survivre à ses angoisses, douleurs et chagrins. Une œuvre débordante de vie, d’admiration pour la nature, les cieux, de désir pour les corps.
Suzanne Pagé, la directrice de la Fondation Louis Vuitton, ne cache pas son admiration. N’est-elle pas la dernière à avoir fréquenté assidûment le maître pour l’organisation de l’insensée exposition qui lui était consacrée, du 9 avril au 31 août 2025 – plus de 900.000 visiteurs ? « Jusqu’à ses derniers jours, confie-t-elle, il s’émerveillait du monde, de tout, absolument tout. Il a compris que partager émotions et enchantements pouvait rendre les gens heureux. Jusqu’à la fin, il s’en est tenu à cela. Il était dans la volonté d’être heureux, amoureux. Son dernier compagnon et amour [Jean-Pierre Gonçalves de Lima] est un homme formidable… »
Hockney est né en 1937 dans une Angleterre pudibonde et austère, enfermé dans un milieu modeste. Par l’art, Hockney s’en est extirpé. Par l’art, ou grâce à lui, il a pu vivre sa vie, celle d’un homme gay. En 1959, il intègre le prestigieux London’s Royal College of Art. L’émancipation commence. Hockney aime les hommes. Pas vraiment militant, il ne le cache pas, pas du tout.
C’est une toile incroyablement graphique, sobre, radieuse de couleurs franches qui va cristalliser son univers et contribuer à sa renommée mondiale. Une magnifique demeure californienne, peut-être. Quelqu’un vient de sauter, vient de pénétrer l’eau. Seules les éclaboussures blanches jaillissent de la piscine. Hockney peint l’extase, uniquement celle d’un beau plongeon (A Bigger Splash, 1967).
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.


Dans un autre tableau, encore une piscine, un homme avec veste rose en regarde un autre nager sous l’eau. Hockney peint le désir ou le désir, l’amour qui part (Pool with Two Figures, 1972). La toile raconte une séparation irréparable entre deux individus qui se trouvent être deux hommes. Personne n’est choqué tant le tableau est subtil. Ses tableaux ne sont ni des coups de poing, ni des révoltes, ni clairement des actes politiques, pas misérabilistes, pas violents, pas sombres, pas de la chair pure. Pas de Michel-Ange, de Pasolini, de Warhol, de Mapplethorpe, de Bacon chez Hockney mais du… Hockney.
À la fin des années 1960, le peintre entame sa marche vers la gloire. Les années sont pop, libérées, colorées. Il en sera une des figures. Ensuite, peu importent les appellations contrôlées, David suit son chemin. Il préfère vivre et peindre le rose que le noir, le printemps ou l’été que l’hiver, le cerisier en fleur que l’arbre qui meurt, la joie de vivre que le mal de vivre.
Dans son œuvre, y a d’la joie. Ses tableaux font du bien, à son portefeuille aussi. Hockney est un des artistes les plus chers du monde ; 90,3 millions de dollars lors d’une vente record chez Christie’s en 2018. Gloire et argent n’ont pas perverti l’homme mais lui ont permis de rester ce qu’il a toujours été, un homme libre avec une devise qui aurait pu être : aimer la vie quels qu’en soient les abîmes.
Sa phrase est « l’amour de la vie est la racine de tout art ». Vrai pour lui en tout cas, moins pour Van Gogh, que Hockney admirait pour son travail sur l’expression des visages et de la couleur. Il aimait Matisse, Monet, Cézanne mais n’en faisait pas son panthéon.
« Ce qui me fascine est que son art est limpide, poursuit Suzanne Pagé. La clarté de ses compositions, l’éclat des couleurs, ses sujets, tout le monde peut s’approprier son travail. Ce qui touche est que cet homme faisait plus que s’impliquer, il se donnait. Lors de la préparation du catalogue et de l’exposition, il ajoutait des phrases souvent ironico-sarcastiques, divine autodérision. Le dernier tableau est arrivé pas encore sec, preuve qu’il n’arrêtait pas, jamais… J’aimerais qu’on n’oublie pas qu’il avait un formidable coup de crayon, qu’il saisit tout. »
On pourrait croire Hockney narcissique, égocentré, naïf au mieux, au pire insensible à ce qui ne vient pas de lui. Pas vraiment. Hockney, ce grand démonstratif qui jette dans ses tableaux les couleurs les plus attractives avec des sujets plutôt heureux, est aussi un grand pudique et un grand dévasté.
Dans les années 1980, le sida le conduit beaucoup au cimetière en Californie, où il vit essentiellement à cette période-là. Les tombes, la solitude des malades, l’effarement et la peur, le rejet et la dégradation, il ne les peint pas. Commence alors un rapprochement avec la nature. Elle ne meurt pas du sida, elle ! Hockney perd amours, amis, modèles. Il n’en fait pas commerce ou ne le raconte pas comme Keith Haring. Hockney le répète inlassablement, comme pour s’en convaincre : « LOVE LIFE. »
Dans les années 2020, celles de l’apparition du Covid, il est un homme presque comme les autres, aisé et dans une belle maison. Comme les autres, il est coincé, apeuré. Dans sa demeure normande, il devient l’ami proche des arbres qui l’entourent. Il les peint, leur fait leur fête, les célèbre. « Je me souviens d’un homme capable de tout abandonner pour des aubépines, appuie Suzanne Pagé. Phénoménale gourmandise. »
La nature est hors du temps des hommes. Elle a son rythme. Au-delà des cerisiers en fleur et des cieux, le temps est le sujet caché des œuvres de Hockney. Il place ses personnages comme la nature sans références à l’époque où il les peint, leur offrant une intemporalité, une part d’éternité. Hockney a peint des hommes et des femmes, des couples, ses parents sans qu’il soit vraiment possible de dater leur passage sur terre.
Dans My Parents and Myself (1975), tableau inachevé et oublié pendant 45 ans, David peint ses parents ligotés dans leur existence, très sagement assis sur leurs chaises, les bras croisés comme ficelés. Entre eux, un miroir ; Hockney y fait une apparition facétieuse. On l’imagine ensuite disparaître, ce qu’il vient de faire à l’âge de 88 ans.
La dernière image de Hockney à la Fondation Vuitton est celle de cet homme assis sur son fauteuil roulant, pas sage pour autant. Il s’amusait, et ses aides avec lui, à jouer avec le ballon qui se débattait contre la porte de sortie de la Fondation. Dans mon souvenir, il s’est même légèrement retourné afin de vérifier s’il faisait bien son petit effet sur la petite foule d’invités. Facétieux Hockney, homme d’une espèce rare, entré de son vivant dans l’histoire de l’art.
À lire
📖 David Hockney, publié par Thames & Hudson et la Fondation Louis Vuitton, 328 pages, 49,90 euros.
À voir
🎬 Le film : A Bigger Splash (2016), documentaire de Jack Hazan, avec David Hockney, Peter Schlesinger, Mo Mac Dermott.
🎟️ L’expo : « Hockney », du 7 octobre 2027 au 20 février 2028, Tate Britain, Londres.
« Zodiaque », « The Hack », « Alice et Steve »… Notre sélection écrans de la semaine
OPINION. « G7 d’Évian : Liberté, Égalité, Compétitivité », par Agnès Pannier-Runacher et Nannette Lafond Dufour
OPINION. « L'autonomie de la Corse ou le fétichisme de l'uniformité : réponse aux critiques », par Wanda Mastor et Jean-Jacques Urvoas
Carpaccio de mulet noir aux courgettes jaunes. La recette d’Anne Etorre