448 TWh d'électricité par an, 4.500 milliards de litres d’eau : les coûts cachés de la révolution de l’IA
latribune.fr
L'électricité n'est qu'une partie du problème. Les infrastructures numériques mobilisent également des quantités considérables d'eau pour refroidir les serveurs.
Portée par l'explosion des usages de l'intelligence artificielle, la consommation des centres de données en électricité et en eau pourrait doubler d'ici à 2030, poussant l'ONU à réclamer davantage de transparence sur l'empreinte environnementale du secteur.
L’intelligence artificielle promet des gains de productivité inédits. Mais derrière les prouesses technologiques et les milliards investis dans la course aux modèles les plus performants, une autre réalité émerge : celle d’une infrastructure physique de plus en plus gourmande en ressources.
Dans un rapport publié mercredi, l’Institut de l’eau, de l’environnement et de la santé de l’Université des Nations unies (UNU-INWEH) alerte sur l’empreinte environnementale croissante des centres de données qui alimentent l’IA. Électricité, eau, foncier, émissions de carbone, déchets électroniques : tous les indicateurs sont orientés à la hausse.
« Le débat public considère encore souvent l’IA comme un logiciel, mais l’IA est aussi une infrastructure physique : centres de données, production d’électricité, systèmes de refroidissement, réseaux de transmission, puces, minéraux, terre et eau », rappelle Kaveh Madani, directeur de l’institut et principal auteur du rapport.
Une consommation électrique équivalente à celle du Japon
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. En 2025, les centres de données ont consommé 448 térawattheures (TWh) d’électricité dans le monde, davantage que l’ensemble de l’Arabie saoudite et presque autant que la France. L’intelligence artificielle représente déjà un cinquième de cette consommation.
Selon les projections de l’ONU, cette demande énergétique devrait plus que doubler d’ici 2030 pour atteindre 945 TWh par an, soit un niveau proche de la consommation totale du Japon. À cette échéance, l’IA absorberait à elle seule 40 % de l’électricité utilisée par les centres de données. Cette croissance accompagne l’explosion attendue du marché mondial de l’IA, dont la valeur pourrait passer de 189 milliards de dollars en 2023 à 4.800 milliards de dollars en 2033.
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L’impact climatique suivrait la même trajectoire. Les émissions associées aux centres de données devraient atteindre 399 millions de tonnes d’équivalent CO₂ en 2030, un volume supérieur aux émissions nettes enregistrées l’an dernier par le Royaume-Uni.
Une pression croissante sur les ressources en eau
L’électricité n’est qu’une partie du problème. Les infrastructures numériques mobilisent également des quantités considérables d’eau pour refroidir les serveurs. En 2025, les centres de données ont consommé 4.500 milliards de litres d’eau, soit assez pour couvrir les besoins de plus de 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne. D’ici 2030, cette consommation pourrait grimper à 9.320 milliards de litres par an, l’équivalent des besoins essentiels de l’ensemble de la population de cette région du monde.
Le rapport souligne également l’expansion rapide de l’emprise foncière du secteur. La surface occupée par les centres de données pourrait plus que doubler en cinq ans, passant de 6.900 à plus de 14.500 kilomètres carrés. Leur superficie totale représenterait alors plus de dix-huit fois celle de New York.
Cette concentration d’infrastructures dans certaines régions suscite des inquiétudes croissantes. « Dans certaines régions, une expansion mal planifiée des centres de données pourrait accentuer la pression sur les ressources existantes. C’est pourquoi une planification responsable est essentielle dès maintenant, avant que les infrastructures et les dépendances ne soient figées », avertit Kaveh Madani.
Davantage de transparence
Face à cette montée en puissance, les chercheurs estiment que les géants de l’IA doivent rendre des comptes sur leur impact environnemental. « Ce que nous montrons ici n’est probablement que la partie émergée de l’iceberg », souligne Kaveh Madani. « Nous devons exiger davantage de transparence. Les fournisseurs doivent donner ces informations ».
Le rapport appelle les gouvernements à imposer des standards de reporting environnemental aux développeurs d’IA afin de rendre publiques les données relatives à la consommation énergétique, à l’utilisation de l’eau et aux émissions associées à l’entraînement des modèles et à leur exploitation. « Les gouvernements et les régulateurs devraient considérer la publication d’informations environnementales concernant l’IA comme une pratique courante », écrivent les auteurs.
L’étude recommande également d’intégrer la demande croissante de l’IA dans les stratégies climatiques et énergétiques nationales et d’éviter l’implantation de centres de données dans les zones déjà soumises au stress hydrique.
L’ONU interpelle enfin les utilisateurs eux-mêmes. Car toutes les requêtes n’ont pas le même coût environnemental. Le rapport rappelle qu’une recherche effectuée via une IA générative peut consommer jusqu’à dix fois plus d’énergie qu’une recherche internet classique. Les contenus vidéo générés par IA figurent parmi les usages les plus énergivores : une seule courte vidéo peut nécessiter autant d’électricité que des centaines d’images produites par la même technologie. « Avez-vous besoin de ChatGPT pour trouver une recette ? », interroge ainsi Miriam Aczel, chercheuse à l’UNU-INWEH.
Pour l’ONU, l’enjeu n’est toutefois pas de freiner le développement de l’intelligence artificielle. « Ce n’est pas un rapport anti-IA », insiste Kaveh Madani : « nous disons simplement que nous devons surveiller de manière anticipée leurs impacts afin de pouvoir les freiner, de pouvoir les contrôler avant qu’il ne soit trop tard ». Un avertissement qui intervient alors que la compétition mondiale pour la puissance de calcul s’intensifie. « À l’heure actuelle, la course à la croissance la plus rapide éclipse les principes fondamentaux de la croissance durable », résume Kaveh Madani.