Victime d'une baisse de 8 % du « trafic humain », Wikipédia fixe ses premières lignes rouges face à l'IA

Jimmy Wales, le cofondateur de Wikipédia.
/FW1RMC/Matthew Lewis - REUTERS - Brendan McDermid

Jimmy Wales, le cofondateur de Wikipédia.
/FW1RMC/Matthew Lewis - REUTERS - Brendan McDermid
Pendant que l’intelligence artificielle s’immisce dans tous les secteurs de l’économie numérique, Wikipédia choisit la prudence. L’encyclopédie collaborative, l’une des principales sources de connaissances utilisées par les grands modèles d’IA, vient de définir l’un de ses principes les plus clairs à ce jour : les machines ne rédigeront pas les articles à la place des humains.
« On ne laissera pas l’IA éditer directement (nos articles) car on ne peut pas vraiment lui faire assez confiance », a affirmé lundi Jimmy Wales, cofondateur de Wikipédia, lors d’un événement organisé à Londres. Une position qui marque une étape importante dans la réflexion de la plateforme sur la place à accorder aux intelligences artificielles génératives.
Depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, les grands acteurs du numérique expérimentent l’automatisation de nombreuses tâches éditoriales. Wikipédia, dont le modèle repose sur les contributions bénévoles de millions d’utilisateurs, choisit au contraire de sanctuariser le cœur de son fonctionnement.
La principale inquiétude concerne la fiabilité des contenus produits par les modèles d’IA. Pour Jimmy Wales, même si « il est difficile de savoir à quoi ressemblera l’IA dans 25 ans », le problème des hallucinations à court terme « reste encore extrêmement grave ». Un risque difficilement compatible avec la mission que s’est fixée l’encyclopédie : agréger et vérifier les connaissances mondiales à travers un processus communautaire exigeant.
Cette prudence ne signifie toutefois pas un rejet total de la technologie. Wikipédia envisage déjà des usages limités de l’IA pour assister ses contributeurs. Des agents automatisés pourraient notamment surveiller certains événements peu médiatisés susceptibles d’échapper à la vigilance des éditeurs. Jimmy Wales cite l’exemple du décès d’un universitaire âgé, personnalité importante dans son domaine mais absente de l’actualité générale, qui pourrait passer inaperçu sans outils de veille automatisés. Cette approche dessine une doctrine émergente : l’IA comme outil d’assistance, mais pas comme producteur autonome de connaissances. Une distinction qui contraste avec les expérimentations menées par de nombreuses plateformes de contenu et certains médias.
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Le paradoxe est que les systèmes d’intelligence artificielle dépendent fortement des contenus de Wikipédia. Les grands modèles de langage utilisent massivement les informations de l’encyclopédie pour formuler leurs réponses aux internautes. Cette situation commence toutefois à modifier les équilibres économiques du site.
Selon Jimmy Wales, Wikipédia enregistre une « baisse de 8 % du trafic humain » sous l’effet de la concurrence des assistants conversationnels. Les utilisateurs obtiennent de plus en plus souvent une réponse directement auprès d’une IA sans visiter la page source. Mais cette évolution est compensée par un phénomène inverse : « nous avons constaté une hausse du trafic » grâce à l’explosion des visites générées par les robots d’intelligence artificielle eux-mêmes. Pour Wikipédia, l’impact reste contenu. Cette baisse de fréquentation est « significative, mais pas désastreuse », estime le dirigeant. Contrairement aux plateformes dépendantes de la publicité, le modèle économique de la fondation Wikimédia repose principalement sur les dons des utilisateurs.
L’organisation cherche néanmoins à faire reconnaître la valeur de ses contenus auprès des géants de l’IA. Ces derniers sollicitent massivement les serveurs de Wikipédia pour alimenter leurs services. L’encyclopédie a ainsi conclu plusieurs accords avec des entreprises technologiques afin qu’elles contribuent au financement des infrastructures utilisées.
Le principe défendu par Jimmy Wales est simple : les entreprises qui « bombardent avec des millions de requêtes » les serveurs de Wikipédia doivent prendre en charge leur « juste part » des coûts engendrés. Sans dévoiler le montant de ces accords, le cofondateur se dit « plutôt satisfait des progrès » réalisés. « Nous avons eu beaucoup de succès avec bon nombre des gros acteurs et nous commençons à bloquer ceux qui ne se comportent pas correctement », affirme-t-il.