« Il faut instaurer un consentement aux algorithmes sur les réseaux sociaux »

Laetitia Saint-Paul, députée du Maine-et-Loire.
Frédéric Pétry

Laetitia Saint-Paul, députée du Maine-et-Loire.
Frédéric Pétry
Neuf enquêtes sur des faits d’ingérence pilotés par des puissances étrangères ont été ouvertes depuis 2023 par le Parquet de Paris. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il est de plus en plus massif, facilité par le recours à des outils d’intelligence artificielle. Laetitia Saint-Paul (Horizons), députée du Maine-et-Loire, rend ce mercredi 3 décembre le rapport tiré de sa mission d’information sur « L'irruption de l’intelligence artificielle dans les ingérences étrangères ».
LA TRIBUNE - Quand avez-vous commencé à faire le lien entre l’IA et les ingérences étrangères ?
LAETITIA SAINT-PAUL - Pendant la campagne des législatives 2024, j’ai croisé sur le terrain des étudiants relayant de fausses informations en affirmant : « C'est vrai, je l'ai vu sur TikTok » . L’idée a germé en moi de regarder de plus près l’impact des IA génératives sur les ingérences étrangères, d’autant que les LLM se sont depuis largement imposés dans notre quotidien. Et en janvier 2025, j’ai proposé à la Commission des Affaires étrangères de lancer une mission d'information, avec à mes côtés Alain David, mon collègue socialiste.
Que change le développement des IA génératives ?
Ces outils permettent d’améliorer la qualité des contenus manipulateurs, mais aussi d’en décupler la quantité car les prix d’accès s’effondrent. L’exemple des élections en Roumanie, en 2024, a été à cet égard révélateur avec des dizaines de milliers de faux comptes actifs pour perturber le scrutin. Les chercheurs ont beau dire qu’il y a toujours eu des espions et de la propagande, d’après moi, nous sommes clairement en train de vivre une révolution.
Quelles sont les méthodes de ces ingérences d’un nouveau genre ?
Cela passe par la création de faux comptes comme déjà évoqué, mais aussi de faux sites médias qui ne respectent aucune déontologie, le recours aux influenceurs, ou encore le blanchiment de l’information qui consiste à acheter des encarts dans des médias, en Afrique notamment, pour publier de faux articles. D’après la start-up Newsguard, la Russie a publié 3,5 millions d'articles d’infox en 2024, qui empoisonnent les modèles d’IA.
Quel est le degré de menace en France ?
L’OCDE estimait récemment que la France est le deuxième pays le plus ciblé d’Europe par les ingérences étrangères après l’Ukraine. Pas seulement par la Russie ou la Chine, mais aussi l'Azerbaïdjan, l’Iran ou encore des mouvances islamistes. Cette pluralité de menaces est l’une de nos particularités. D’où ma très grande contrariété que la loi Marcangeli ne soit toujours pas appliquée. Votée en 2023, elle devait instaurer une majorité numérique pour protéger les mineurs de moins de 15 ans et empêcher qu’ils s’inscrivent sur les réseaux sociaux. Mais la Commission européenne a bloqué son application parce qu’elle entrait en contradiction avec le DSA, le règlement sur les services numériques. Or, en juillet 2025, les contraintes ont été levées. Il n’y a plus de freins désormais. Il faut absolument instaurer cette majorité numérique rapidement au niveau européen, ou à défaut au niveau français.
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Et quelle est la situation à Taïwan et en Suède, où vous êtes rendue ?
A Taïwan, la population vit la guerre cognitive dans son quotidien et les ingérences chinoises sont une menace véritablement existentielle. Pourquoi envoyer des chars quand on peut déclencher une guerre cognitive et soumettre le pays de façon démocratique grâce à l’IA ?
En Suède, les citoyens subissent des ingérences russes mais aussi chinoises, qui ciblent particulièrement les adolescents des classes populaires -ceux inscrits aux clubs de football par exemple-, tandis que l’Iran cible les musulmans. Les communautés qui ne maîtrisent pas bien le suédois sont très vulnérables aux ingérences, d’autant plus qu’avec l’IA on peut créer du contenu dans n’importe quelle langue ou dialecte.
Que font ces pays qui pourrait nous inspirer ?
J’ai trouvé les deux pays très résilients. La société civile taïwanaise est très impliquée avec beaucoup d’associations actives sur ces sujets. Cela pourrait être une solution en France, où le degré de défiance vis-à-vis des médias et des élus est fort. Taïwan s'attache aussi à renforcer l’esprit critique des enfants à l’école. En Suède, l’équivalent de Viginum [le service français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, Ndlr], c’est le Psychological defence agency. Il est très bien identifié par la population et diffuse régulièrement des spots publicitaires pour informer les citoyens.
Que préconisez-vous dans votre rapport ?
A l’image de ce que j’ai vu en Suède, il faudrait renforcer les moyens financiers et humains de Viginum et élargir son périmètre. On pourrait aussi imaginer un label de l’information comme le Nutri-Score, mais pour les médias, sur le modèle de ce que fait la start-up NewsGuard.
Enfin, je propose de reprendre la main sur les contenus qui s’affichent sur nos réseaux sociaux. Comme pour les cookies, on pourrait imaginer ajouter un consentement « j'accepte ou non que le contenu qui m'est proposé soit le fruit de l'algorithme de la plateforme ». Cela permettrait que l'utilisateur reprenne sa liberté, qu’il ne soit pas coincé dans sa bulle informationnelle et moins encouragé au clivage. S'il refuse, la plateforme serait obligée de lui proposer uniquement l'ordre chronologique des publications des comptes qu'il suit.
L’idée serait aussi d’imposer une « réserve algorithmique pré-électorale » avant chaque élection, pour éviter la manipulation [une période pendant laquelle les plateformes n'ont pas le droit de mettre en avant des contenus venant de comptes que l'utilisateur ne suit pas, Ndlr]
Comment le consentement à l'algorithme se traduirait-il concrètement pour les utilisateurs ?
L’article 38 du règlement du Digital Service Act (DSA) oblige les réseaux sociaux à proposer un fil d’actualité sans personnalisation, comme option alternative à celui basé sur les algorithmes de recommandation. Ce profil alternatif se base uniquement sur l’ordre chronologique et les contenus que vous avez choisi de suivre. À l'heure actuelle, cette option n’est pas accessible par défaut : vous devez renouveler à chaque utilisation une manipulation dans vos paramètres. J’ai testé cette idée « no algorithm » sur l’administration Trump qui était plutôt réceptive. Mais j’essaie surtout de le faire figurer dans le bouclier démocratique européen.
Qu’en pensent les plateformes américaines que vous avez rencontrées ?
Elles disent qu'il est techniquement possible de mettre en place ce consentement.