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OpenAI : le grand bluff de l'altruisme pour endormir les régulateurs

Photo de Vincent Truffy

VT (avec AFP)

Publié le 27 avril 2026 à 05:34

Des manifestants défilent à San Francisco, depuis le siège d'OpenAI jusqu'à celui de xAI, pour réclamer une pause dans le développement de l'IA.

Des manifestants défilent à San Francisco, depuis le siège d'OpenAI jusqu'à celui de xAI, pour réclamer une pause dans le développement de l'IA.

CLH/MO/ - REUTERS - Manuel Orbegozo

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Alors que Washington et Bruxelles finalisent les règles encadrant l’intelligence artificielle, OpenAI multiplie les propositions sociales et les appels à la taxation. Une opération de charme qui peine à masquer des records de dépenses en lobbying et des liens de plus en plus étroits avec les milieux de la défense et de la dérégulation.

C’est un document de treize pages qui a fait l’effet d’une petite bombe dans les couloirs du Congrès américain et des institutions européennes début avril. OpenAI, la start-up devenue géante grâce à ChatGPT, y expose sa vision pour « adapter la société à l’ère de l’intelligence artificielle ».

Au menu : une hausse du taux d’imposition sur le bénéfice opérationnel des entreprises technologiques, la création d’un fonds public de redistribution des gains de productivité et un renforcement massif des filets de sécurité sociale.

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À première vue, le geste est noble. Rarement une entreprise n’aura avec autant de zèle demandé à être davantage ponctionnée par le fisc. Mais le parfum de ce « livre blanc » est moins celui de la philanthropie que celui d’une stratégie marketing de haute précision.

Pour Margarida Silva, chercheuse au Centre de recherche sur les entreprises multinationales (Somo) à Bruxelles, « il s’agit avant tout d’un exercice de communication visant à détourner l’attention des enjeux de régulation immédiats ».

Le paratonnerre social d'OpenAI

L’objectif d'OpenAI semble limpide : saturer l'espace médiatique et politique avec des débats sur le futur lointain — le revenu universel, la fin du travail — pour mieux éviter de parler du présent. Le présent, ce sont les droits d’auteur pillés pour l’entraînement des modèles, les biais discriminatoires des algorithmes et l'opacité des données de formation.

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Charles Thibout, maître de conférences à Sciences Po Strasbourg, y voit une tentative de « redorer symboliquement une image » sérieusement écornée. En coulisses, la start-up qui se voulait « à but non lucratif » à ses débuts a radicalement changé de visage. Elle a récemment signé un accord avec le Pentagone pour l'utilisation de ses technologies, là où son concurrent Anthropic a explicitement refusé que ses modèles servent à la surveillance de masse ou au développement d'armes autonomes.

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En agitant le chiffon rouge de la redistribution sociale, OpenAI espère faire oublier qu'elle devient un rouage essentiel de la machine de guerre américaine.

À Washington, le quart des lobbyistes sur le front de l'IA

Derrière les discours humanistes de Sam Altman, son patron, la réalité comptable est implacable. Le lobbying n'est plus une activité périphérique pour le secteur, c'est une industrie lourde. Selon le rapport Generative Influence publié par l'ONG Public Citizen, l'intensification est inédite : en 2025, plus de 3 500 lobbyistes fédéraux à Washington ont travaillé sur des dossiers liés à l'IA. C'est un quart de l'effectif total des lobbyistes de la capitale américaine. En trois ans, ce chiffre a bondi de 170 %.

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L'argent coule à flots, et pas seulement dans les cabinets de conseil. Les dirigeants d'OpenAI pratiquent un double jeu politique spectaculaire. Pendant que l'entreprise publie des notes de blog sur l'équité sociale, ses fondateurs financent les partisans de la table rase réglementaire.

Greg Brockman, président d’OpenAI, et Sam Altman figurent parmi les grands donateurs des comités de soutien à Donald Trump pour les élections de mi-mandat de 2026. Or, l'agenda de l'ancien président est clair : abroger les décrets de sécurité sur l'IA pour laisser le champ libre à « l'innovation » américaine face à la Chine. Un grand écart idéologique qui interroge sur la sincérité des propositions fiscales d'OpenAI.

Bruxelles : 151 millions d'euros pour vider le règlement européen de sa substance

De ce côté-ci de l'Atlantique, l'offensive est tout aussi vigoureuse, bien que plus feutrée. Le règlement européen sur l'IA (le fameux AI Act) est désormais en phase de mise en œuvre. C'est le moment critique où les détails techniques — ceux qui font ou défont la puissance d'une loi — sont tranchés.

Les géants du numérique n'ont jamais autant dépensé en Europe. Selon une étude conjointe de Corporate Europe Observatory et Lobby Control, les budgets de lobbying pour le numérique ont atteint 151 millions d'euros en 2025, une hausse de 55 % par rapport à 2021. À elle seule, l'entreprise Meta (maison mère de Facebook et Instagram) consacre 10 millions d'euros par an à influencer les décideurs bruxellois.

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La stratégie ne se limite pas aux entreprises américaines. La pépite française Mistral suit le même chemin. Son cofondateur, Arthur Mensch, dont la proximité avec Emmanuel Macron est notoire, a récemment présenté une feuille de route de 22 mesures à Bruxelles. Sous couvert d'indépendance de la production européenne, nombre de ces propositions visent à alléger les contraintes de transparence qui pèsent sur les modèles open source.

Le piège de la dépendance technique

Pour les régulateurs européens, le danger est double. Il n'est pas seulement financier, il est structurel. Contrairement aux industries du tabac ou du pétrole, les entreprises d'IA contrôlent les outils mêmes de l'information.

« Meta, Apple et Google possèdent les canaux de diffusion. Cela leur donne un levier de pression politique qu'aucune autre industrie n'a jamais eu », prévient Margarida Silva.

Plus grave encore : l'asymétrie de compétence. Les administrations publiques, souvent sous-dotées techniquement, finissent par recruter des experts issus de ces mêmes entreprises ou par utiliser leurs outils pour analyser les risques. C'est le syndrome de la "porte tournante" : en 2025, plusieurs cadres de la Commission européenne ont rejoint des cabinets de conseil travaillant pour les géants de la tech, comme le documente la plateforme RevolvingDoorWatch.

Le législateur face au miroir

Malgré ce déferlement de moyens, la partie n'est pas gagnée pour les géants de la Silicon Valley. « Le législateur n'est pas dupe », tempère Alexandra Iteanu, avocate spécialisée en droit numérique. Les sondages montrent une opinion publique de plus en plus sceptique. Aux États-Unis comme en Europe, la crainte de voir l'intelligence artificielle détruire l'emploi sans compensation réelle reste le premier frein à l'acceptation de ces technologies.

L'ironie finale réside peut-être là : en proposant des mesures sociales radicales pour « sauver » la société, OpenAI avoue à demi-mot le potentiel destructeur de ses produits. Pour les décideurs, le défi ne sera pas de redistribuer les miettes d'un profit futur promis par Sam Altman, mais de s'assurer que les règles du jeu soient fixées par la puissance publique, et non par les algorithmes de ceux qu'elle est censée réguler.

(Avec AFP)

VT (avec AFP)

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