Lorsque nous les rejoignons dans une suite épurée de l'hôtel Bristol, les deux hommes sont en train d'échanger des blagues, confortablement lovés dans un canapé. Cette franche camaraderie tranche avec la haine farouche que leurs personnages se vouent dans Becoming Karl Lagerfeld. Une série disponible à partir du 7 juin sur la plateforme Disney+ et adaptée du livre Kaiser Karl de Raphaëlle Bacqué, avec dans le rôle-titre l'acteur germano-espagnol Daniel Brühl. En 1972, lorsque le récit débute, le styliste de prêt-à-porter pas encore adepte du catogan est un illustre inconnu. Tout au long des six épisodes - qui nous emmènent jusqu'en 1981 -, on assiste à son éclosion. Avec un savoureux cocktail mêlant glamour, fêtes somptueuses et névroses égotiques. Mais aussi moult rivaux croisés sur le chemin de la gloire, dont l'homme d'affaires Pierre Bergé, incarné par Alex Lutz. Interview croisée.
LA TRIBUNE DIMANCHE - Dès le premier épisode, la tension est très vive entre vos deux personnages !
ALEX LUTZ - Quand Pierre Bergé, patron de la maison Yves Saint Laurent, voit débarquer Karl Lagerfeld dans le milieu, il comprend immédiatement que ce « challenger » va révolutionner la mode et le mettre en danger. Karl a également été très ami dans le passé avec son compagnon Yves Saint Laurent et ça l'agace prodigieusement. Ce que j'ai trouvé très émouvant, c'est qu'en réalité ces deux hommes se ressemblaient énormément. Ils étaient dans un contrôle total de leur vie, ne lâchaient jamais les rênes alors qu'autour d'eux c'était sexe, drogue et rock'n'roll. Ces « meilleurs ennemis » se sont tirés vers le haut, comme dans les plus grands duels sportifs.
DANIEL BRÜHL - Alex a raison, ils étaient faits du même bois, avec des personnalités très complexes. Karl était cette figure iconique de la pop culture à la façon d'Andy Warhol. Un homme de marketing corseté qui s'était fabriqué un personnage et était entré en compétition avec Pierre Bergé, considéré par beaucoup comme un dieu. Mais dans l'intimité, il fendait l'armure. J'ai voulu montrer que c'était un grand romantique. Il vivait sa relation avec son compagnon Jacques de Bascher - un dandy tout droit sorti d'un roman du XIXe siècle - comme un conte de fées rococo totalement anachronique.
Propos recueillis par Rémi Jacob