Face au récit dominant d'une France fracturée, le politologue et essayiste Brice Soccol croit en la cohésion qui continue de structurer notre pays, portée par les institutions, les territoires et les engagements du quotidien.
À écouter le débat public, la France serait condamnée à la fragmentation. Fractures territoriales, sociales, culturelles, générationnelles : le pays serait devenu un « archipel » dont les composantes ne partageraient plus ni les mêmes intérêts ni les mêmes références. Les travaux de Jérôme Fourquet, dans le prolongement de ceux de David Goodhart, ont donné une grande force à cette lecture.
Si cette interprétation du réel peut éclairer une partie de la réalité française, elle nourrit l’imaginaire d’une France en déclin, imposant « le vote à résidence » comme une nouvelle structuration du récit national. À force de raconter ce qui nous divise, nous ressemblons à ces prisonniers de la caverne de Platon qui voient passer les ombres et finissent par croire que c’est la réalité. Nous sommes victimes d’une illusion d’optique.
Les fractures font événement là où la cohésion travaille en silence. Les conflits amplifiés par les chaines d’opinons et les réseaux sociaux produisent des images, des controverses, des audiences et des résultats électoraux inattendus. Ils occupent naturellement l’espace médiatique. À l’inverse, personne n’ouvre un journal pour apprendre qu’une association accueille de nouveaux bénévoles, qu’un maire a résolu un conflit local, qu’un commerce de proximité continue d’animer une place de village…
Chaque jour, des millions de Français travaillent avec des collègues qui ne partagent pas leurs convictions politiques, confient leurs enfants aux mêmes écoles, fréquentent les mêmes commerces, participent aux mêmes associations, utilisent les mêmes services publics et se retrouvent dans les mêmes espaces publics. C’est là que se construit la confiance sans laquelle aucune société démocratique ne peut durer.
Une société ne tient pas parce que ses citoyens sont toujours d’accord. Elle tient parce qu’ils partagent suffisamment d’institutions, de pratiques et de références communes pour accepter de vivre leurs désaccords dans un même cadre. Or ces lieux de cohésion sont devenus largement invisibles, dépassés parfois par ceux qui se réfugient dans le communautarisme, l’identitaire où le séparatisme.
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France « charnière »
Le paradoxe est que plus une institution remplit efficacement sa mission, moins elle devient visible. On parle de l’école lorsqu’elle est en crise, de la justice lorsqu’une décision scandalise, de l’hôpital lorsqu’il est saturé, de l’impuissance publique face au réchauffement climatique... Les milliers de situations où ces institutions accomplissent simplement leur mission disparaissent du récit collectif. Nous finissons ainsi par confondre ce qui est visible avec ce qui est essentiel. Comme nous l’avions écrit dans notre dernier ouvrage, les élections municipales ont montré que même les maires sont à leur tour touchés par la défiance.
Cette invisibilisation est d’autant plus frappante qu’elle concerne des territoires souvent réduits au récit du déclin. Les villes moyennes, les bourgs et les bassins de vie concentrent pourtant une part considérable de la vie associative, culturelle, économique et démocratique du pays. Les commerces de proximité, les marchés, les festivals, les clubs sportifs, les médiathèques, les entreprises locales et les collectivités y produisent quotidiennement du lien social.
Cette France « charnière », qui accueille plusieurs dizaines de millions d’habitants, apparaît rarement comme un facteur de cohésion nationale. Elle en est l’un des principaux ressorts.
Contrairement à une idée largement répandue, ces territoires n’ont d’ailleurs pas été totalement abandonnés par les politiques publiques. Les programmes Action Cœur de Ville, Territoires d’industrie, l’Agenda rural ou encore les espaces France Services témoignent d’une volonté de réinvestir ces espaces après plusieurs décennies de concentration métropolitaine.
Leur efficacité peut être discutée et ces initiatives ne sauraient seules suffire à endiguer le sentiment de déclin de certaines populations. Elles témoignent cependant d’une prise de conscience, qui a probablement été accélérée avec la crise des «gilets jaunes». Ces programmes rappellent aussi que la République continue de jouer un rôle essentiel de solidarité territoriale grâce aux services publics, aux transferts sociaux et aux mécanismes de péréquation.
Mais le véritable défi est peut-être ailleurs. Depuis plusieurs décennies, la France a perdu le récit capable de donner une signification commune à ce qui la rassemble. Les grands récits de la République, de l’ascension sociale, du progrès ou de la modernisation ne jouent plus le rôle fédérateur qu’ils exerçaient autrefois. Ils ont été remplacés par une addition de récits particuliers : celui du déclin, de la relégation, de l’identité, de l’urgence écologique ou des inégalités.
Produire de la confiance
À l’approche de l’élection présidentielle, le débat public gagnerait à changer de perspective. Il ne s’agit pas de nier les fractures territoriales, sociales ou culturelles qui traversent le pays, ni de minimiser le sentiment de déclassement qu’éprouvent nombre de nos concitoyens. Il s’agit de reconnaître que ces fractures ne disent pas tout de la France.
Le défi de la France n’est peut-être donc pas de recréer une cohésion disparue. Il est de rendre à nouveau visible celle qui existe déjà, de reconnaître les institutions, les territoires et les engagements ordinaires qui produisent quotidiennement de la confiance. Une société qui ne voit plus ses propres ressources de cohésion finit par se croire plus fragile qu’elle ne l’est. À l’inverse, une nation capable de raconter ce qui la rassemble retrouve les conditions de la confiance, et peut envisager l’avenir non comme une succession de fractures, mais comme un projet partagé.
Souvenons-nous des paroles de Georges Pompidou : « Lorsqu’on a la responsabilité de gouverner un peuple, on n’a pas le droit de le précipiter dans l’inconnu sous prétexte que c’est amusant de détruire et que ce qui viendrait ensuite peut être meilleur ». Et n’oublions jamais que les récits sont toujours plus fort que la sociologie !
Les grandes victoires politiques sont presque toujours des victoires narratives. Le gaullisme a réuni des Français aux intérêts sociaux divergents autour d’une même idée de la nation. La gauche de 1981 a incarné le récit de l’alternance. En 2007 le discours de Nicolas Sarkozy sur le mérite, le travail et la « la France qui se leve tôt » séduit les électeurs d’origine sociales diverses. En 2017, le dépassement du clivage droite-gauche a permis à Emmanuel Macron de fédérer un électorat bien plus large que sa seule base sociologique.
La sociologie décrit les fractures ; le récit leur donne un sens. La France d’aujourd’hui souffre peut-être moins d’un manque de diagnostics que d’un déficit de récit commun. Or, une démocratie ne se construit pas seulement sur la connaissance de ses divisions ; elle se construit sur la capacité à raconter un avenir partagé.
Les prochaines échéances électorales opposeront sans doute plusieurs lectures de la France. Ne nous y trompons pas, le candidat qui l’emportera ne sera pas le produit d’un vote contre ou de raison, mais d’un vote d’adhésion, qui conduira collectivement les françaises et les français vers des objectifs communs, loin des aspirations immédiates et au-delà des fractures.