« Oiseau », « Fake », « Pépée, une histoire sans chute »... Ce qu'il ne faut pas manquer lors du 80e Festival d'Avignon

Isabelle Huppert dans « Oiseau ».
LTD / Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Isabelle Huppert dans « Oiseau ».
LTD / Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
On connaît mal, en France, la vie culturelle de la Corée du Sud. Toujours pionnier, Bartabas avait choisi le chant pansori (de pan, le lieu, et sori, le son) et ses musiques pour accompagner Éclipse en 1997. Le Festival d’automne lui avait aussi consacré tout un volet de sa programmation en 2002. Tiago Rodrigues, le directeur du Festival d’Avignon, en choisissant le coréen comme « langue invitée » de cette 80e édition, nous permet de découvrir des artistes exceptionnels et des formes originales.
De toutes les productions que nous avons vues, celles venues de Corée sont les plus intéressantes. Au mitan de la manifestation, moment de symbole et de prestige, dans la cour d’honneur pour deux soirs, la grande comédienne Hyeyoung Lee et Isabelle Huppert, sous la direction de Julie Deliquet, ont lu Oiseau. Un texte adapté du livre Impossibles Adieux (2021) de la Prix Nobel de littérature Han Kang qui y évoque l’île de Jeju et ses massacres, qui ont profondément marqué la nation.
Le 3 avril 1948, la police tire sur des manifestants qui veulent honorer les victimes des violences japonaises. On comptera des dizaines de milliers de morts… Cette île est aussi le sujet d’Island Story par Kyung-Sung Lee, spectacle donné au gymnase Aubanel. Rassemblant témoignages de survivants et d’enfants de victimes, cette célébration sobre touche profondément. Plus ludique, mais grave pourtant, est Muljil de Jinyeob Lee. Et l’on y retrouve l’île de Jeju puisque Muljil fait référence aux haenyeo, les femmes qui y plongent sans oxygène pour ramasser des crustacés dans les tréfonds.
Sur la scène du cloître des Carmes, de hautes citernes de verre remplies d’eau dans lesquelles se trouvent les protagonistes. Une féerie un peu angoissante. La beauté exaltante de la danse de Sung Im Her avec 1 Degree Celsius dans la cour du lycée Saint-Joseph interroge le changement climatique. La chorégraphe ouvre le spectacle en un solo magistral, puis une danseuse et cinq danseurs, virtuoses et splendides, nous entraînent dans la fluidité d’un mouvement réglé au millimètre. Un sommet de l’art.
Deux adolescentes, meilleures amies, partagent tout de leurs émois. L’une d’elles tombe amoureuse d’un garçon sur les réseaux sociaux. Elle se monte la tête, découvrant là l’état amoureux, l’exaltation du désir, de l’attente et du manque… ses ravages aussi ! Peu importe : elle s’en vante auprès de son amie, qui l’écoute mais paraît moins dégourdie et tarde curieusement à réagir…
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Ce texte de Claudine Galéa prend une forme à la fois charmeuse, solaire et diablement cruelle au Théâtre du Train Bleu avec, dans le rôle des deux ados, Clémence Coullon (connue pour avoir été le personnage principal du documentaire de Valérie Donzelli Rue du Conservatoire) et Agathe Mazouin. Deux comédiennes qu’on aurait tort de ne pas découvrir, deux charismes évidents dont on sent bien le grain de folie et l’engagement sans filtre, passant sans crier gare de l’insolence la plus mordante à la vulnérabilité totale.
Faut-il sourire ou avoir froid dans le dos à leur fable, qui est aussi celle, atemporelle, de l’inconnu et du premier amour ? À n’en point douter, on passe un très bon moment en compagnie de ces jeunes filles qui, à leur manière, nous rappellent le dernier succès de Joël Pommerat au théâtre – Les Petites Filles modernes (titre provisoire) –, ainsi que l’un des premiers films tournés par une Kate Winslet ado, avant même Titanic, le génial Créatures célestes de Peter Jackson (1994)…
Fake (5⭐️/5), au Théâtre du Train Bleu jusqu’au 22 juillet à 12 h 35.
Pour sa première pièce en tant qu’autrice et metteuse en scène, La Tête loin des épaules, la comédienne Kristina Chaumont n’y est pas allée avec le dos de la cuillère. Seule en scène, elle fait revivre sa mère bipolaire, qu’elle n’a jamais connue que rattrapée par des crises malaisantes, euphoriques ou dépressives… Avec des séjours en hôpital psychiatrique qui la calmaient sans la débarrasser de cette fêlure avec laquelle elle a malgré tout élevé sa fille et aimé la vie.
Quand la géniale Josépha Sini flirte avec le stand-up et fait un carton mérité avec Pépée, une histoire sans chute au Théâtre des Doms en dressant un portrait désopilant de sa mère – une avocate belge alcoolique et tout aussi fantaisiste –, Kristina Chaumont, elle, relève le défi d’agrémenter son récit de questions essentielles, parfois dérangeantes, sur notre rapport à la santé mentale. Pas plus que Josépha Sini elle ne fait la morale, ne cherche des excuses ou des réparations, loin de là.
Elle prend le parti de partager son expérience et sa réflexion avec les spectateurs, qu’elle parvient à émouvoir, à concerner et pas seulement à faire rire. Deux spectacles forts tenus par des comédiennes intenses. Définitivement à suivre !
La Tête loin des épaules (5⭐️/5) au Théâtre du Train Bleu jusqu’au 23 juillet à 10 h 15.
Pépée, une histoire sans chute (5⭐️/5) au Théâtre des Doms jusqu’au 25 juillet à 14 h 30.