Eilis revient sur ses pas pour emprunter à l'envers le chemin de l'exil. Si Brooklyn (2011) contait son départ d'Irlande pour chercher du travail aux États-Unis, et son retour à Enniscorthy le temps d'un été, à la mort de sa sœur, Long Island met en scène le trajet inverse : retrouvant la maison de sa jeunesse des décennies après, au début des années 1970, elle ne sait plus si ce plongeon dans sa vieille vie désertée est un retour aux sources ou un nouveau déracinement.
Long Island tourbillonne entre les résidus de son existence méconnaissable qui peinent à se laisser attraper, cercles concentriques vibrants que l'héroïne traverse comme autant de dépossessions. Aux États-Unis, elle est « mariée non à un homme, mais à une famille », qui a recréé là-bas une petite Italie. Apprenant que Tony, son époux, est sur le point d'avoir un enfant avec une autre femme, que sa belle-famille a décidé de s'occuper du bébé - tout cela à son parfait insu -, elle se retrouve évincée de sa propre intimité. À l'inverse, on lui demande d'endosser la responsabilité de cette affaire qui l'exclut et la bafoue.
Exiler l'exil
Chassée de sa famille, de son identité d'adoption, flottant dans un non-lieu inassignable, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, elle vit une sortie d'âme, comme on parle d'une sortie de corps. Quittant ce fonctionnement clanique, où l'individu n'existe qu'à l'échelle de la tribu, elle rentre à Enniscorthy, où chacun vit chaque jour, chaque nouvelle en partage, dîme payée à l'ogre communautaire, cette fois-ci à l'échelle de la ville.
Colm Tóibín est un écrivain de l'écume, vagues déferlantes dont il saisit, de l'autre côté du temps et de l'être, la cristallisation. Les contre-courants. Les mers intérieures. Dans cette litote romanesque de toute beauté, il dit le plus avec le moins. Fait palpiter le dessous des choses dans leur nudité âpre. Trembler leur surface pour ne laisser affleurer que la surface brute, l'abrupte rugosité de ces ressacs. Le roman découpe des tranches de vie, ces excroissances invraisemblables qui poussent à tort et à travers dans l'existence. Eilis retrouve Jim, un barman que, déjà mariée à Tony, elle avait aimé l'été bref de son retour. Il est maintenant avec Nancy, l'amie de jeunesse d'Eilis.