[Archive 4/5] Emmanuel Todd : "Protectionnisme : l’heure est venue"

Denis Lafay

*Emmanuel Todd
Photo DR

Denis Lafay

*Emmanuel Todd
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Article initialement publié le 17 mars 2009
Nous connaissons une situation très particulière. Ma conversion au protectionnisme - d'abord national puis, à l'aune de sa non-opérationnalité, européen - date de 1999. Cette année-là sonne le triomphe du libre-échange, l'apothéose de cette domination intellectuelle et mentale, mais aussi concomitamment l'amorce de l'effondrement de l'économie mondiale. Ceci en toute logique : le libre échange nourrit l'insuffisance de la demande à l'échelle mondiale, donc le moment où il atteint la victoire absolue signifie "aussi" la déliquescence du système. L'enjeu est d'admettre, enfin, que seul le protectionnisme peut riposter à la crise structurelle de la demande qui affecte la planète.
Or, en continuant de nier cet examen — qui ressuscite les concepts keynésiens —, on ouvre les vannes des pulsions protectionnistes non réfléchies, non construites, et donc ineptes. Des pulsions produites naturellement par une population lasse d'avoir été assujettie aux mécaniques de pression concurrentielle, aux multiples délocalisations, à l'asphyxie des sociétés. L'heure du protectionnisme est effectivement venue, mais l'absence de réflexion, de débats, de décisions sur le sujet nous plonge déjà dans l'affrontement des protectionnismes : celui coopératif, raisonnable, pragmatique, élaboré à l'échelle européenne, qui s'oppose à celui, pulsionnel et inopérant, enfermé dans les frontières nationales et terreau de xénophobie.
À chaque moment de l'histoire, lorsque dominent confusion et cacophonie, des mesures de sauvegarde sont initiées. Seulement, et c'est le cas de celles engagées ces dernières semaines, elles ne sont d'aucune utilité si elles répondent dans l'urgence et n'aspirent qu'à cautériser en superficie et à court terme des maux plus profonds, à maintenir debout pour quelque temps l'appareil industriel et le système financier.
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Certes, il ne faut pas rejeter en bloc de manière dogmatique toutes ces décisions ; en revanche, tant que Nicolas Sarkozy ou Angela Merkel ne produiront pas de diagnostic pertinent de la crise et ne reconnaîtront pas cette insuffisance structurelle de la demande, les mesures protectionnistes qu'ils appliquent ne seront utiles que temporairement et n'assureront aucune issue pérenne.
Il est étonnant de constater que les citoyens sont particulièrement sensibles et pertinents. Ils ont compris que la crise est structurelle, que l'organisation du capitalisme doit être repensée à une autre échelle, et que la rhétorique des politiques est obsolète ; en témoigne d'ailleurs leur scepticisme à l'endroit des plans de relances autant sarkozyste que socialiste.
Auscultons la situation mondiale. Des pays comme la Chine se sont nourris d'une demande extérieure issue des pays les plus développés. Cette demande produit chez ces derniers un affaissement de l'appareil industriel, et au final une érosion du niveau de vie, des salaires, et de la demande elle-même. Érosion qui, par effet boomerang, affecte cette même Chine et les autres pays émergents. Résultat, l'empire du Milieu est menacé d'implosion dans le cadre d'un libre échange qui l'asphyxie et qu'il asphyxie lui-même !
L'enjeu est donc de reconstruire, de relancer une demande intérieure dans les pays développés, dans l'intérêt même des pays émergents. Un protectionnisme européen permettrait alors, dans un marché intérieur d'environ 400 millions de personnes - même 450 si la Grande-Bretagne y participe -, d'instaurer des tarifs et des quotas susceptibles de riposter à la pression des salaires des pays émergents.
Certes, dans un premier temps ces mesures relèvent de l'abri ; mais il ne s'agit aucunement de plan régressif, de refus de la concurrence. Ni de retour à un étatisme ou à une forme de néo-soviétisme. Faut-il rappeler que le protectionnisme de Friedrich List constitue l'une des deux grandes branches de la pensée libérale et épouse économie de marché et concurrence ? Il ne consiste jamais qu'à créer des espaces continentaux protégés dans lesquels les États peuvent retrouver des moyens d'actions à même de relancer les salaires et donc à revitaliser la demande.
Ces pays en voie de développement et émergents sont déjà en cours de paupérisation. Quand, comme la Chine, on exporte jusqu'à 45 % de son PIB, on est au bord de l'asphyxie et de l'implosion dès lors que la demande s'effrite... C'est au prix de sa propre protection que l'Europe pourrait le mieux assumer ses responsabilités historiques vis-à-vis de l'Afrique.
Des politiques adaptées aux spécificités de chaque zone concernée peuvent être établies. Reste qu'avec leur folle politique d'exportation, les Chinois ont fait le choix d'un risque immensément dangereux. Ils ont agi en dignes héritiers de staliniens bornés.
En revanche, je dois reconnaître qu'au Parti socialiste, particulièrement sous la houlette de Benoit Hamon, les lignes bougent favorablement. Sa contestation du libre-échange gagne du terrain dans les rangs du parti, signifiant concomitamment un coup d'arrêt au camp Royal. Pour autant, rien n'est gagné, et le chemin est encore long et cahoteux.
Il faudrait d'abord qu'une grande messe des économistes soit tenue à l'échelle mondiale. Une grande messe destinée à une expiation générale de ce cénacle, alors enfin disposé à reconnaître que le libre échange a formé le lit de la crise : l'insuffisance de la demande. Un tel vœu n'est pas utopique à l'aune de la formidable transgression du tabou racial que les Américains viennent d'initier en élisant un candidat noir. Il serait utile également de créer en Europe un institut de recherche en économie, centré sur l'industrie et les problématiques de la demande.
Puis on passerait au stade étatique ; là, des discussions destinées à ériger de manière coopérative des barrières continentales seraient établies entre zones ou régions, puis, une fois la relance intérieure réamorcée, seraient étendues aux échanges interzones. La crise est bien là, et donc nous permet de prendre le temps de bâtir sereinement, sans précipitation ni pulsion, les conditions de ce protectionnisme constructif de relance.
Réfléchir à ce dernier, se projeter bien au-delà des quelques mois que couvrent les mesures de sauvegarde, c'est approcher une nouvelle organisation économique du monde et du capitalisme pour les cinquante prochaines années. C'est-à-dire à l'horizon de deux générations - le temps qui fut nécessaire à l'instauration d'un libre-échange intégral. Un horizon et un espoir que la population, contrairement à la vue court-termiste dans laquelle on a coutume de l'enfermer, est parfaitement disposée à épouser. Surtout au moment où ce court terme est synonyme d'asphyxie, de marasme, de vide.
Il détruit les moyens d'existence des gens - cela a commencé avec les ouvriers, puis s'est poursuivi chez les techniciens, etc. Aujourd'hui, 1 % de la population profite grassement du système, 10 % s'en complaît avec plus ou moins de bonheur, et le reste constate un mode de vie et des perspectives d'avenir obstrués, pour eux-mêmes et leurs enfants.
Or ces "victimes", parfaitement conscientes de la cause de leur mal et lasses du comportement élusif de la classe politique dirigeante, ont le droit de vote. Et veulent faire savoir qu'une démocratie ne peut plus fonctionner avec ces élites de droite et de gauche qui s'obstinent à imposer pour seul futur un mécanisme destructeur.
C'est d'ailleurs sur le lit de ce désappointement que progressent les idéologies populistes. Le moment approche où il faudra choisir : soit on renonce au libre échange, soit on renonce au suffrage universel. On ne peut pas laisser voter une population dont on détruit la vie.
Je crois en l'économie de marché tout en constatant que le libre échange génère ces maux. Mais curieusement, aucun manuel d'économie internationale n'évoque le problème d'insuffisance de la demande. Et il se trouve encore des gens pour clamer que la crise est "financière" ou "de moralité", qu'élever le niveau éducatif de la population permettra de résoudre les problèmes de l'Europe...
Dans le capitalisme dynamique et national du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les patrons, conscients ou non que l'agrégation des salaires au plan national produisait de la demande intérieure, laissaient filer ces salaires à la hausse. Résultat : leur augmentation faisait croître la demande intérieure, laquelle permettait d'absorber les gains de productivité et de produire in fine 5 % de croissance. Puis les entreprises ont investi le marché mondial, et les salaires distribués ont proportionnellement moins participé à la formation d'une demande nationale. Et sont devenus un coût auquel les entreprises ripostent par sa compression.
Or lorsque toutes les entreprises de la planète entrent dans cette logique de contraction des salaires, inévitablement s'impose une insuffisance de la demande.
Ce piège de la mondialisation du libre-échange, il est évident qu'on ne peut et qu'on ne doit s'en dégager que progressivement. À l'aune de l'imbrication des économies, couper brusquement des circuits de production et de distribution est illusoire.
Je ne recommande pas le passage immédiat à l'autarcie, mais prône le repli en bon ordre des activités productives sur des ensembles continentaux. Cela étant, il ne faut pas non plus surestimer les écueils de cette lente transformation. Et il faut réfuter l'argument au nom duquel "on est tellement engagé aujourd'hui dans la mondialisation qu'on ne peut plus procéder à des corrections protectionnistes et réorienter l'organisation économique".
Il est possible d'agir secteur par secteur. Par exemple dans le domaine du jouet, dissuader l'importation des produits chinois permettrait de faire renaître immédiatement la production domestique dans une Europe singularisée par son potentiel technologique, ses savoir-faire, sa cohorte d'ingénieurs et d'ouvriers qualifiés. Les entreprises vont constater qu'il est tout aussi aisé de rapatrier ce qu'elles avaient autrefois délocalisé.
Ces réflexes protectionnistes nationaux vont prendre momentanément le dessus, mais sont mort-nés et s'effaceront tout aussi vite. Au-delà de la pauvreté de l'analyse produite par tous les économistes - ou presque, car il faut en exonérer Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau - asservis au dogme du libre-échange, le problème est bien moins intellectuel que de mentalité. On peut le résumer à l'incapacité de penser collectif. En revanche, l'exceptionnel niveau culturel et éducatif qui caractérise aujourd'hui les sociétés en Europe autorise l'espoir d'une prise de conscience des enjeux, donc d'une mutation aux plans idéologique et intellectuel, et donc d'un précieux aggiornamento collectif.
Alors on peut rêver... que Martine Aubry échappe à l'ombre de son père et entende Benoît Hamon, que la droite s'affranchisse des Sarkozy et autre Guaino, que cette France et ces patrons d'entreprises non doctrinaires fassent entendre aux Allemands leur intérêt de donner priorité à un marché européen de 400 millions de personnes au détriment d'une Chine en contraction — et au risque collatéral de faire imploser l'euro, ce qui outre-Rhin aurait des conséquences dramatiques...
Le protectionnisme doctrinal ou théorique se déploie au niveau des échanges de marchandises, lesquels "sont" la réalité de l'économie. Mais le protectionnisme est partisan de la liberté de circulation du capital, des facteurs de production, du travail, des hommes - il est donc favorable à l'immigration -. On constate actuellement une mystification du sujet, qui divise au sein même des promoteurs du protectionnisme.
L'idée est que protéger son marché intérieur permet de constituer un pôle d'attirance pour le capital et les investissements directs. Un camp considère que la maîtrise du capital et des flux financiers doit dominer, l'autre, dont je me sens plus proche, estime que le contrôle des échanges de marchandises et de l'économie réelle permet mécaniquement de maîtriser le capital financier.
Absolument pas. Daniel Cohen répond en idéologue du libre-échange. Cette même idéologie, cette vision désincarnée de l'économie auxquelles les partisans du protectionnisme opposent leur pragmatisme et leur capacité à réinsérer les problématiques économiques dans l'histoire, la culture, l'éducation, les sociétés.
Le libre-échange est un monde de cruauté, de guerre, qui mène à la xénophobie et aux nationalismes destructeurs. Et ses penseurs sont volontiers mus par de bons sentiments, incompatibles avec la réalité d'un monde fondé sur de violents rapports de force entre États, nations, ensembles continentaux, conglomérats. Des rapports de force avec lesquels la construction du protectionnisme doit conjuguer.
Je trouve qu'un marché européen de 400 millions de personnes répartis dans 27 pays et doté d'un haut niveau éducatif, c'est tout de même ambitieux !
Les délocalisations dans les pays à bas salaires aux normes environnementales ou sociales dignes du 19e siècle, c'est le choix du non-progrès technologique ; délocaliser sa production en Chine, c'est délocaliser sa pollution.
Le protectionnisme européen, c'est faire le choix d'une élévation de l'exigence en matière de progrès technologique et de production. Exactement ce qui prévalait du temps de la préférence communautaire et de l'homogénéité des niveaux éducatifs.
Suis-je convaincant dans la peau du représentant d'une tendance supposée xénophobe du protectionnisme ? Soyons sérieux. "Le rendez-vous des civilisations", consacré à la chute de la fécondité dans les pays musulmans et dont j'ai partagé l'écriture avec Youssef Courbage, l'un des meilleurs spécialistes de la démographie du monde musulman, vous rassurera...
Mon plaidoyer pour un protectionnisme européen répond au dessein de sauver une démocratie et une liberté que le libre-échange défigure. Les dégâts de cette idéologie du libre-échange ne sont pas qu'économiques ; anxiété, xénophobie, repliement intellectuel, islamophobie..., ils prennent le visage de l'intolérance et de la haine.
Il n'y a qu'à disséquer l'occidentalisme, cette abominable doctrine ethnocentriste qui exhorte au choc des civilisations. Le théoricien du protectionnisme, Friedrich List, était un être infiniment cosmopolite. Au contraire des chantres français du libre-échange, enfermés dans un appareil d'État et une fonction publique peu propices à l'ouverture aux autres !
Qui a dit que le protectionnisme constituait un obstacle à la circulation des idées ? Il est au contraire favorable à la liberté de circulation des hommes. Et donc des cultures. Pour cette raison, je refuse de considérer que la mondialisation des échanges favorise la paix. Car la circulation des marchandises n'est pas la circulation des idées.
Cela m'est personnellement très facile. La circulation des idées et la liberté de communication sont agrégées à la circulation des hommes. Ce qui a ouvert mon esprit, ce n'est pas d'acheter des ordinateurs fabriqués en Asie orientale par une main d'œuvre à bas coût, mais d'obtenir mon doctorat en Grande-Bretagne.
La mondialisation ne peut pas être réduite à celle des échanges commerciaux ; la première de ses traductions, c'est celle de l'alphabétisation, qui profite à l'ensemble de la planète et concourt à réduire les écarts en matière de développements d'abord éducatif et culturel, puis technologique.
Les êtres humains diffèrent par les mœurs ou les systèmes familiaux, mais bien sûr méritent "tous" de savoir apprendre, lire, écrire, progresser. D'ici 2030, l'ensemble de la planète sera alphabétisée, et l'homogénéité comme l'ouverture intellectuelle qui en découleront seront - fort heureusement - irréversibles. L'anglais comme langue universelle scellera cette mondialisation bienvenue de la connaissance et des savoirs.
Toute analyse fondée sur des chiffres et des dates donne raison à Jacques Sapir. Il faut toutefois préciser que les mécanismes économiques et la crise de 1929 n'ont pas été les seuls facteurs d'émergence du nazisme. Celui-ci a pour autres racines l'extraordinaire boucherie de la Première Guerre mondiale, qui a déstabilisé le monde, produit des images de terreur, et finalement dans le sillage de laquelle ont germé toutes sortes de réflexes et d'idéologies totalitaires.
L'opinion publique est favorable au protectionnisme. Je le répète : ces phénomènes n'ont pas d'autre origine que le libre-échange, qui génère les pulsions xénophobes drapées dans des concepts protectionnistes...
Denis Lafay