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Une gauche se meurt

Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

Publié le 07 avril 2014 à 07:55 - Mis à jour le 07 avril 2014 à 15:07

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Nous vivons sous le règne de l'actualité, dans ce que l'historien François Hartog appelle le « présentisme », et nous en oublions trop souvent de reprendre notre souffle, de nous poser et de réfléchir en prenant quelque distance. Le dernier scrutin municipal et le remaniement ministériel n’échappent pas à la règle.

Ainsi, le désastre électoral de la gauche aux municipales semble-t-il déjà enseveli sous les commentaires suscités par la formation du nouveau gouvernement. Dernière chance pour François Hollande, nous explique-t-on alors, avec parfois quelques commentaires acerbes du genre : avec lui, on ne change pas une équipe qui perd, ou bien encore : les tensions entre le Président et le Premier Ministre vont nous occuper largement durant les années à venir, et il en sera de même, vraisemblablement, avec la chronique des déclarations et initiatives de la nouvelle ministre de l'Environnement.

Nous vivons la mort d'une gauche

Mais arrêtons-nous un instant sur ce que signifie, en profondeur, la nouvelle donne politique : un gouvernement qui nous est présenté comme une habile synthèse des principaux courants de la majorité -à l'exclusion pourtant des orientations incarnées par Martine Aubry, et sans les Verts, qui se retrouvent à soutenir le pouvoir sans y participer, ce qui constitue une étrange opération. Une droite qui s'affirme alors même qu'elle n'a pas de leadership affirmé, pas de programme, et que divers scandales auraient pu affecter sa crédibilité. Un Front National qui s'enracine localement, mélange de racisme, de xénophobie et d'antisémitisme d'une part, et d'autre part de proclamations de respectabilité -les contradictions, pour l'instant, n'ont pas affecté son ascension.

De tout ceci, un point décisif émerge, qu'il vaut mieux désigner en termes crus : nous vivons la mort d'une gauche. Ce diagnostic peut être formulé de deux manières différentes.

La première consiste à faire crédit au gouvernement, et à situer politiquement son action, présente et à venir. François Hollande n'a pas bougé d'un iota en changeant de premier ministre, il maintient le cap d'une politique qui se dit social-démocrate, ce qui est une plaisanterie.

Son espoir est tout entier placé dans une action dont les maîtres-mots sont rigueur, réduction des dépenses publiques, effort pour convaincre Bruxelles d'accepter un déficit budgétaire. Rien de gauche ou de social-démocrate ici, ce qui est en jeu est une orientation économique et, derrière elle, un pari : une telle politique relancera la croissance, inversera la courbe du chômage, et permettra à celui qui l'impulse de se présenter la tête haute à l'élection présidentielle de 2017. Les Français auront alors oublié les années Ayrault.

La pensée magique

Ce premier scenario comporte une dimension de pensée magique, il inclut l'idée que la croissance repartant d'ailleurs que de France pourrait tirer alors celle de notre pays. Et il repose sur un défi qui risque de se heurter à bien des difficultés -mais ce n'est pas le thème de cet article. Du point de vue qui m'intéresse ici, la principale caractéristique du pari économique du pouvoir est qu'il est plus technique que social, plus centriste que de gauche. Pour qui est de gauche, il est au mieux blairiste.

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Une deuxième façon de faire le point sur la gauche aujourd'hui consiste à considérer le modèle sur lequel fonctionne le pouvoir en place. Il existe deux modèles classiques à gauche, l'un communiste, l'autre social-démocrate : aucun des deux ne permet de définir l'expérience française. Nous sommes suffisamment loin du communisme, dont le déclin historique est inéluctable, pour ne pas avoir à en dire plus.

Et nous ne pouvons pas parler de social-démocratie, car il faudrait que des acteurs sociaux, un mouvement ouvrier, des syndicats puissants constituent le socle sur lequel se construit l'action politique, ce qui à l'évidence n'est pas le cas : depuis une vingtaine d'années, les médias, sans réviser leurs chiffres, parlent d'un nombre de syndiqués de l'ordre de 8% de l'ensemble des actifs, ce qui est aujourd'hui certainement au-dessus de la réalité.

Le modèle français de socialisme, tel qu'il a fonctionné ces dernières années, est d'un autre ordre. En fait, deux caractéristiques définissent ce modèle qui aujourd'hui bat de l'aile. D'une part, le socialisme français est organisé au niveau national, avec un parti efficace, et, depuis 2012, une majorité à l'Assemblée nationale et un contrôle du parlement par l'exécutif et plus précisément par l'Elysée. Et d'autre part, tout le territoire est l'objet d'un maillage, ce que les politologues appellent le socialisme municipal.

Un PS doublement en crise

Or ces deux composantes sont aujourd'hui en crise. Le parti socialiste a cessé d'être un lieu vivant et dynamique, le « laboratoire des idées » a cessé de fonctionner, la voix du parti ne porte pas, et les relations entre l'exécutif et le législatif risquent de se tendre, tant une partie des parlementaires est heurtée par le cours des choses. Le désastre des municipales risquant fort de se prolonger par une défaite aux élections européennes, le parti socialiste, sans projet, sans vision du futur, et le gouvernement, qui échoue à rallier une majorité significative des Français, donnent ensemble l'image de l'effondrement : il n'y a pas de colonne vertébrale, de « vista », d'éléments programmatiques ni même de perspectives susceptibles à court ou moyen terme de justifier l'idée d'une gauche conquérante ou renaissante.

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Quant au socialisme municipal, il suffit de noter que la gauche a perdu quelque 150 villes de plus de 9000 habitants, sans parler de communes plus petites, pour prendre la mesure de son délitement.

Ainsi, quelle que soit la perspective adoptée, et que le gouvernement réussisse ou non dans son pari, il faut bien se livrer à un constat : cette gauche se meurt.

Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

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