Pascal Perrineau : "Coronavirus : les premiers pas de l'exécutif pourraient laisser d'irréversibles traces" (2/2)

Denis Lafay

Photo d'illustration
Sciences Po Alumni

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... lisation anathématisée, enfin de juguler la tentation au recours nationaliste, populiste et protectionniste qu'incarne Marine Le Pen - "tout comme Donald Trump, bien davantage un symptôme qu'un pansement du malaise de la population" -, le politologue exhorte le chef de l'Etat à "rééquilibrer en profondeur les pouvoirs", à instaurer une "démocratie en continue", à "re"-connaître les corps intermédiaires, et à redéfinir une décentralisation "audacieuse". Autant de prérequis à la restauration de la substantifique moelle de la démocratie, aujourd'hui nécrosée : la confiance.
LA TRIBUNE - Au jour où nous dialoguons, ce 25 mars, et avant d'explorer les différents scénarii qui pourraient s'ouvrir au sortir de la crise, quel "moment" de la vie politique française vivons-nous ? Et d'ores et déjà, peut-on anticiper la place que cette crise pourrait occuper dans l'histoire moderne de la politique française ? Un mot semble concentrer la manière dont il faut examiner, circonscrire ce "moment" et envisager son "après" : confiance...
constate-t-on depuis le début de la pandémie ? Un regain substantiel de confiance envers les figures politiques de la lutte qui est menée contre le Covid 19, celles qui occupent les fonctions régaliennes et sont "au front" : le chef de l'Etat, le Premier Ministre Edouard Philippe, le ministre de la Santé Olivier Véran.
Chaque sondage d'opinion le confirme. Ce qui ne signifie pas que la confiance dans l'action gouvernementale est pleinement revenue.
Dans le sondage Ifop-Fiducial des 24 et 25 mars, 48% des Français font confiance au gouvernement pour faire face efficacement au Coronavirus (chiffre en recul de 7 points en cinq jours). Preuve que le soutien des Français est fragile. Toutefois, traditionnellement, en temps de crise et d'inquiétude majeure, l'intervention de
l'Etat est réclamée par les Français, et ceux qui l'incarnent le mieux bénéficient de ce sursaut de confiance - Nicolas Sarkozy lors de la crise financière de 2008 - 2009 puis François Hollande à l'occasion de la vague d'attentats terroristes de 2015, avaient connu le même phénomène
. Cela même si cet Etat peut tâtonner voire montrer ses faiblesses et des dysfonctions - aujourd'hui la carence de masques, de tests ou de gel hydroalcoolique en est l'illustration. La confiance se réinvestit prudemment en ceux qui incarnent le mieux l'Etat dans sa double mission de
protéger
et de
sanctionner
.
D'autre part, et déjugeant là la
doxaqui déplore la soumission irréversible "du" politique à l'économique et à la finance, l'Etat fait la démonstration de sa force de frappe, d'influence, d'intervention. A condition, comme le dit l'écrivain Sylvain Tesson, que les détenteurs du pouvoir d'Etat "décident de décider". Et c'est au sommet de l'Etat que les Français confient le soin, la responsabilité, et même le devoir de décider pour eux et leur communauté. Oui, ils veulent que le chef de l'Etat décide de décider... mais en assumant ses décisions. D'ailleurs, ce qui a été le plus reproché à Emmanuel Macron, c'est d'avoir peiné à assumer sa décision de maintenir le premier tour du scrutin municipal - et cela dans une grande cacophonie -, en s'abritant derrière les recommandations du Conseil scientifique ou la pression des formations politiques.
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En dépit de cela, il y a une indéniable réhabilitation "du" politique et de ses représentants les plus engagés. Mais là encore, il faut attendre pour estimer si cela sera durable... ou non.
De la décision de maintenir le premier tour du scrutin municipal aux stratégies de riposte au covid-19 qu'il coordonne et communique, quelle impression les premiers pas d'Emmanuel Macron et ceux du gouvernement vous inspirent-ils ?
Au temps 1 de l'épidémie, l'impression était celle d'un pouvoir conscient de la situation mais traversé d'interrogations et donc parfois en peine de cohérence et d'autorité. La ministre de la Santé Agnès Buzyn affirme avoir averti de la sévérité de la situation dès le 20 janvier, deux semaines plus tard le sens de ses propos était contraire.... En peine de cohérence et d'autorité donc, mais aussi empreint d'un obscur sentiment de supériorité, comme si la France et l'Europe étaient suffisamment bien équipées et préparées pour atténuer les effets de la pandémie et s'éviter la "disproportion" des mesures chinoises. Une forme d'arrogance et d'incompréhension qui trouva son point d'orgue le 12 mars avec un discours alarmiste du Président - en substance "l'heure est grave mais allez voter et continuez à faire votre marché" ! La solennité des discours qui ont suivi et l'ampleur des mesures adoptées tranchent certes, mais aussi mettent davantage en exergue l'ambigüité des premières dispositions (que l'on sait cruciales), la réalité des carences (masques, tests de dépistage), la perception d'un "retard à l'allumage". Cela pourrait laisser des traces irréversibles.
La Constitution et l'organisation du système démocratique, plus encore l'esprit et la culture démocratiques des Français, protègent-ils de cette possible dérive ?
Des dispositions drastiques de restrictions des libertés individuelles et collectives ont été prises, et nul doute qu'elles sont inévitables et appropriées à l'ampleur des risques que la pandémie fait courir aux vies humaines. Ce qui serait grave, c'est que la crise devienne prétexte au prolongement exagéré de ces mesures, au déploiement ultérieur d'autres en apparence plus légères, voire à des décisions contraires à l'intérêt démocratique. Une expérience antérieure peut nous éclairer. L'article 16 de la Constitution conférant des "pouvoirs étendus" ou plus exactement "exceptionnels" au Président de la République en cas de menace "grave et immédiate" avait été mis en œuvre en 1961 par le général de Gaulle à la suite du "putsch des généraux" à Alger. De Gaulle l'avait utilisé pendant cinq mois (du 23 avril au 29 septembre). A l'issue de cette période et en dépit de certaines craintes, la vie démocratique avait repris son cours. Tout cela n'exclut pas d'être vigilant.
Le chef de l'Etat l'a martelé lors de son allocution du 16 mars : "Une fois que nous serons sortis vainqueurs de cette guerre, je tirerai, avec vous, toutes les conséquences de cette crise. Toutes les conséquences". Dès maintenant, pour celles qui sont d'ordre politique et démocratique, lesquelles vous apparaissent indispensables ou incontournables ?
Une démocratie que caractérisent d'une part un exercice du pouvoir vertical et descendant, d'autre part un déficit élevé de confiance de la population envers ses représentants, n'a guère d'avenir. Or ces deux "mouvements" vont de pair, sont consubstantiels ; point d'espoir de revitaliser la confiance si l'exercice du pouvoir n'est pas révisé. J'identifie quatre mesures à même de relever le défi de ce double enjeu.
Rééquilibrer en profondeur les pouvoirs
. Les compétences parlementaires doivent être fortement rehaussées, afin que "le législatif" constitue un véritable contre-pouvoir à "l'exécutif".
Assurer à la démocratie d'être "continue"
, c'est-à-dire déployer des initiatives qui permettent à la démocratie participative de nourrir le fonctionnement de la démocratie représentative. La Convention citoyenne pour le climat, mobilisant 150 Français tirés au sort, en est un bel exemple. "
Re" -connaître les corps intermédiaires
- voire en créer de nouveaux. Ils sont essentiels pour relayer du terrain au pouvoir (et vice-versa) l'expression des demandes et celle des réponses. Or, partis politiques exsangues, syndicats à terre, associations en berne... la disqualification de ces corps intermédiaires participe depuis trop longtemps à infantiliser le rapport de citoyens livrés à eux-mêmes et à leurs colères face à un chef d'Etat qui joue le simulacre de la "toute puissance". Il est temps d'en sortir. Cette mesure est liée à la quatrième :
redéfinir une décentralisation audacieuse.
La pandémie est nationale, elle réclame donc des réponses nationales, mais celles-ci, pour être efficaces, doivent coller au mieux aux réalités du terrain et aux inévitables singularités. Chaque échelon des collectivités territoriales doit être en position de responsabilité, c'est-à-dire à la fois "applicateur responsable" et "initiateur responsable".
Cette crise sonne la résurrection de l'Etat-providence. L'Etat
est
déjà, et plus encore demain et de manière durable
sera,
substantiellement sollicité. Mais coincé entre sa très faible marge de manœuvre financière, les propriétés de la société contemporaine, les dispositions ou exigences des Français, quelle forme cet "Etat de retour" peut-il prendre ?
L'Etat-providence tel qu'il fut modélisé à la Libération n'a plus lieu d'être - d'ailleurs, quelle curieuse mais symbolique formulation : le terme de "providence" n'induit-il pas l'intervention d'une puissance extérieure et transcendante ? Pour les raisons évoquées ci-avant, l'Etat-providence "2020" ne peut plus être décidé d'"en haut" ni par des architectes "extérieurs" : il doit résulter d'une co-construction, et à ce sujet mobiliser donc les corps intermédiaires, les acteurs de la "démocratie continue" et ceux de la décentralisation. Les citoyens agiront en "bénéficiaires responsables" de l'Etat-providence s'ils estiment avoir contribué à son élaboration.
A peine sortie de la crise du covid-19, alors même que nous ignorons aujourd'hui tout des dégâts économiques, financiers, sociaux, la France amorcera l'échéance présidentielle de 2022. A quelles conditions cette crise aura-t-elle pu fortifier ou condamner le candidat Macron ? Mais aussi son adversaire Marine Le Pen ?
La restauration de l'image d'Emmanuel Macron est-elle temporaire ? Durable. Et peut-elle "le porter" jusqu'au prochain scrutin présidentiel ? Il est bien sûr trop tôt pour l'estimer. La manière dont il aura géré la crise de la pandémie sera déterminante, mais pas suffisante. Les dégâts économiques, financiers, sociaux pourraient être si colossaux et imprévisibles qu'ils pourraient effacer les profits potentiellement accumulés ce printemps. Quant à Marine Le Pen, dans une certaine mesure sa situation dans la perspective présidentielle s'apparente à celle de Donald Trump. Car, comme lui, elle est bien davantage un symptôme qu'un pansement du malaise éprouvé par une partie de la population. Si les dysfonctionnements de l'appareil d'Etat, qui génèrent cette colère et sur lesquels elle fonde sa rhétorique, ne provoquent pas de catastrophe sanitaire, elle perdra une partie de ses cartes. Dans le cas contraire, en revanche... A ce jour, elle fait preuve de prudence, faisant mine d'attendre son heure.
Dans sa déclaration du 31 mars, relative aux carences en matériel (masques, respirateurs) qui lui valent l'opprobre, Emmanuel Macron s'est engagé à restaurer la "souveraineté de la France et de l'Europe". Des sujets qui domineront le débat de l'élection présidentielle, celui de la souveraineté de la France et des Etats au sein de l'Union européenne, avec en toile de fond les thèmes de la démondialisation et des frontières, pourrait donc dominer...
Oui, mais pas seulement. Un autre pourrait surgir, lui aussi stimulé par la crise et qui fait écho aux enjeux de souveraineté : l'exercice de la citoyenneté. Je suis frappé par le nombre et la vigueur des débats portant sur le modèle citoyen, animés par l'expression individuelle et collective de cette citoyenneté, et avec pour cadre le retour de l'interdit et de la sanction. La notion de devoirs
semble
au moins aussi prégnante que celle des droits, les citoyens
semblent
aspirer à former une véritable communauté de citoyens, ils
semblent
aussi ne pas vouloir déléguer les arbitrages à l'échelon européen. La souveraineté des Etats - et donc de la France - au sein de l'Union européenne et dans le monde questionnera clairement le principe de subsidiarité, mais aussi l'expression et les contours de la citoyenneté.
En 2008, Nicolas Sarkozy avait exercé un incontestable leadership, notamment en Europe, pour mener la guerre contre la crise financière. Cela n'avait pas suffi pour se faire réélire quatre ans plus tard, mais indiscutablement était à mettre à son crédit. Alors que le Royaume-Uni est englué dans le Brexit et que l'Allemagne est déjà orpheline d'Angela Merkel et embourbée dans les dissensions inter et intra partisanes, Emmanuel Macron peut-il être ce fer de lance en Europe et capitaliser, mieux que ne le fit Nicolas Sarkozy en son temps, d'ici 2022 ?
Que la gestion de la pandémie relève des Etats avant tout, et que la gestion de la crise financière de 2008 relève de l'Europe avant tout, change radicalement la donne. Nicolas Sarkozy sut se saisir de cette singularité pour apparaître comme un moteur en Europe. Emmanuel Macron, même s'il le veut, aura plus de difficultés à se positionner. Trop de paramètres sont contraires : outre donc le périmètre de compétences, la Commission n'est installée - et dans la douleur - que depuis quelques mois, plusieurs pays vont connaître des changements de leadership difficiles à anticiper... Non, c'est bel et bien sur le terrain intérieur qu'il peut espérer capitaliser - même le modeste Guiseppe Conte en Italie bénéficie d'un regain de popularité. A condition que l'ensemble du système ne s'écroule pas.
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Pascal Perrineau est professeur des Universités à l'IEP Paris, et a dirigé son centre de recherches, le CEVIPOF, jusqu'en 2014. Il est l'auteur, notamment, de Le grand grand écart. Chroniques d'une démocratie fragmentée (Plon, 2019).
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