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Bioplastiques : les délaissés de la transition énergétique ont-ils un avenir ?

Thomas Frénéat et Pierre Berthoux (Étudiants à l'IEP Lyon)

Publié le 05 décembre 2017 à 13:00 - Mis à jour le 05 décembre 2017 à 14:51

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Ils ont tout pour faire la révolution, et pourtant rien ne bouge. Depuis plus de vingt ans, les bioplastiques, fabriqués à partir de pomme de terre ou d'algues vertes, se développent et apportent des solutions concrètes aux pollutions ravageuses engendrées par les déchets plastiques. Mais le poids du lobbying, la logique de marché et de rentabilité freinent encore l'émergence de ces prouesses scientifiques.

Moins de 1%. C'est la part que représentent les bioplastiques dans le secteur de la plasturgie. Une proportion dérisoire sur un marché gargantuesque. Chaque seconde, 10 000 kg de plastique sortent des usines spécialisées du monde entier[1]. La production mondiale annuelle s'élève à près de 235 millions de tonnes, soit plus que le poids de tous les humains vivants sur Terre. Peu cher, malléable et polyvalent, sa praticité en a fait le matériau roi du XXe siècle. Une omniprésence dans nos vies qui a engendré des effets néfastes : cette matière est devenue la principale cause de pollution maritime et terrestre, si bien que selon une récente étude de l'Académie américaine des Sciences[2], 88% de l'océan est recouvert de microfragments de plastique.

Alors que les dégâts sont déjà considérables, un autre chiffre renforce ce diagnostic alarmiste : en moyenne, seuls 6 % de cette production est recyclée. Ainsi, la plupart de ces plastiques finiront leur cycle de vie enterrés, déversés dans la mer ou brûlés dans des décharges à ciel ouvert.

Pourtant, les bioplastiques, produits à partir de matières organiques et biodégradables, pourraient permettre d'enrayer cette frénésie destructrice. Les plus aboutis n'utilisent pas de pétrole, et disparaissent en quelques jours dans la nature. A l'heure où la transition écologique devient plus que jamais une nécessité, comment expliquer l'utilisation marginale de ces prouesses scientifiques ?

Limites

"Aujourd'hui, il n'y a presque pas de marché pour les bioplastiques", avance Stéphane Bruzaud, enseignant chercheur à l'Institut de recherche Dupuy De Lôme (Université de Bretagne). En 2017, ces matériaux innovants n'ont réussi à s'infiltrer que dans un sous-secteur de la plasturgie : les emballages. Pour ce spécialiste des matières composites, il n'y a qu'une seule manière de développer le marché :

"Il faut trouver un compromis : concilier la performance des matériaux, avec un impact environnemental faible tout en visant un coût compétitif".

L'équation semble être déjà en partie résolue. Les caractéristiques de performance environnementale et de compétences techniques ne sont plus à démontrer. "Ils ont des propriétés très similaires aux plastiques traditionnels", assure M. Bruzaud.

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Une autre limite a été pointée du doigt par les spécialistes pendant de nombreuses années : l'utilisation des terres arables pour produire ces matériaux biodégradables. Des terrains initialement destinés à l'agriculture et à l'alimentation qui étaient donc "réquisitionnées" pour un usage autre que celui initial, engendrant un nouveau problème : celui de l'utilisation des terres. Les chercheurs ont depuis réussi à fabriquer des bioplastiques à partir de ressources créées en laboratoires et à partir de produits non consommables.

"Un sou est un sou" : les bioplastiques 2 à 3 fois plus chers

Le coût. C'est finalement le seul véritable frein à l'expansion de ces emballages respectueux des écosystèmes. Un exemple concret permet d'illustrer cet obstacle. En 1998, Carrefour est la première enseigne en France à s'aventurer sur ce terrain environnemental. Cette année-là, au salon de l'agriculture, le distributeur bouscule les consciences et les habitudes en annonçant que ses sacs plastiques seront désormais biodégradables. Christophe de Boissoudy, président du Club Bioplastique et directeur de Novamont, la société qui a mis au point les premiers bioplastiques, se souvient :

"C'était un coup médiatique réussi. Tellement réussi qu'on a demandé à la grande distribution pourquoi elle n'utilisait pas de bioplastiques sur tous ses emballages. Là, les distributeurs ont pris peur et ont tout de suite fait marche arrière".

Logique, quand on sait qu'utiliser de type de sac plastique revient en moyenne deux à trois fois plus cher que de se contenter des plastiques traditionnels. Là où le kilo de plastique s'échange en moyenne pour 1,50 euro, il faut en compter au minimum 4 pour le même poids en bioplastique. Dans une logique de marché, la performance et la faible empreinte écologique seules ne suffisent pas à démocratiser un produit. "Même si sur l'emballage d'un seul produit, cela ne revient qu'à quelques centimes, un sou est un sou. Et sur de grandes quantités il y a une réelle différence", insiste Christophe de Boissoudy.

"Shell, Total, Exxon, etc., ne veulent pas entendre parler de bioplastiques"

Sans incitation réelle, les industriels ne semblent pas vouloir entamer la transition. "Ils traînent des pieds, et ce n'est pas un euphémisme que de le dire", résume le président du Club-bioplastique. De plus, les producteurs bénéficient d'un prix du pétrole plutôt attractif sur ces dernières années qui n'invite pas à aller voir ailleurs. Enfin, le pétrole est bien souvent leur fonds de commerce.

"Les gros producteurs de plastique, Shell, Total, Exxon, etc., ce sont des pétrochimistes. Ils ne veulent pas entendre parler de bioplastiques",soupire Stéphane Bruzaud.

Dans ces conditions, on comprend que la transition prenne du temps. Le chercheur en est convaincu : pour développer le secteur "il faut un caractère incitatif, voire prohibitif". Le gouvernement a bien essayé de légiférer sur le sujet, mais à chaque fois les débats sont rudes et les résultats en demi-teinte. Par exemple, la simple interdiction des sacs plastiques à usage unique en caisse est sur la table des négociations depuis plus de dix ans. Son application vient juste d'entrer en vigueur en juillet dernier. "Qui dit gros secteur économique dit lobbying. Même si des interdictions apparaissent, les discussions sont longues et compliquées", affirme Stéphane Bruzaud.

Et lors des rares fois où le couperet législatif tombe, certains acteurs du secteur trouvent le moyen de l'esquiver, quitte à frôler avec l'illégalité. Christophe de Boissoudy dévoile une des techniques utilisées par des distributeurs :

"Pour des questions de coût, ils ont développé des plastiques oxodégradables. Ce sont des plastiques traditionnels auxquels on ajoute un additif pour qu'il se fragmentent dans le temps. Au lieu de se dégrader complètement, le plastique se décompose en milliers de petites particules invisibles et nocives pour l'environnement. Enfin, ces producteurs vendaient le tout 25 % plus cher en faisant passer le produit comme biodégradable".

Une combine que la loi de transition énergétique de 2015 a rendue illégale.

Les consommateurs à la rescousse des bioplastiques ?

Le secteur semble être dans une impasse. Pourtant, les restrictions législatives couplées aux demandes grandissantes des consommateurs sur le plan écologique font timidement bouger les lignes, ouvrant, aussi, de nouvelles perspectives de business. Un triptyque qui pourrait bien faire accélérer la transition.

Ainsi, de plus en plus d'entreprises s'intéressent à ces problématiques et tentent de faire grimper la demande. Thomas Lefevre a fait le pari du bioplastique il y a plus de dix ans en fondant Natureplast. La société accompagne les industriels dans le transfert de technologie vers les bioplastiques. Il se félicite d'ailleurs d'avoir plus de 80 projets par an et remarque l'intérêt grandissant des grosses industries pour les bioplastiques. "Récemment, on a même eu un des plus gros acteurs du secteur, Agrial, qui est entré dans notre capital, ça veut bien dire quelque chose".

Avec 5,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires, l'intérêt de la multinationale montre qu'un avenir est peut-être possible pour les bioplastiques. Un avenir à relativiser selon l'association European Bioplastics, dont la dernière étude prévoit que d'ici à 2022, la production n'aura augmenté que de 400 000 tonnes. Autant dire une goutte d'eau, dans un océan de plastique.

___________

[1] Chiffres du Planétoscope de 2017 - Société Carbios, PlasticsEurope.

[2] Etude "Plastics Debris in the Ocean" de l'Académie Américaine des Sciences, 2016

Thomas Frénéat et Pierre Berthoux (Étudiants à l'IEP Lyon)

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