Acteurs de l'économie - La Tribune : "Nous vivons sur les adaptations du passé. Or la vraie difficulté est de construire les adaptations de demain", affirmez-vous. La réduction drastique des temps - de vivre, d'attendre, de communiquer... in fine de recueillir les résultats d'un investissement - obère la capacité, et même la volonté, à se projeter dans le long terme, c'est-à-dire aussi de prendre en considération ce qui dépasse son espérance de vie. Ce joug, comment modifie-t-il la dynamique d'innovation et caractérise-t-il le principe de modernité ?
Pascal Picq :L'évolution des sociétés occidentalisées depuis plus de deux siècles montre une indéniable accélération à l'échelle mondiale. Au cours de ce que l'on appelle la modernité, le nombre de générations se réduit entre les "périodes chaudes" : un siècle entre la révolution industrielle de la vapeur et celle de l'électricité ; un demi-siècle entre cette dernière et celle des télécommunications ; un quart de siècle entre cette dernière et celle du numérique. Et aujourd'hui ? Plusieurs seuils technologiques se sont succédés en une génération ou, plus exactement, en une classe d'âge.Actuellement, vivent ensemble cinq générations impactées par autant d'évolutions technologiques : les télécommunications pour celle de mes parents ; les ordinateurs ouhardwarepour lesbaby-boomers; les logiciels et les jeux pour la génération X ; les réseaux pour la génération Y et les smartphones et les applications pour la génération Z ou "digital natives"ou encore "millenials". Ce n'est tout simplement jamais arrivé dans toute l'histoire de l'humanité. Comment concevoir l'avenir alors que l'idée de progrès s'inscrivait dans une dimension multigénérationnelle ?Quelques philosophes et essayistes apportent des réponses. Hans Jonas évoque le droit des générations futures. Jacques Attali affirme que la vraie modernité consiste à faire en sorte que nos enfants puissent avoir la liberté de décider de ce que sera leur société. Mes parents ne pouvaient pas imaginer ma société d'aujourd'hui, et je m'interdis de prétendre dire ce que devra être celle de mes enfants et de mes petits-enfants. Et donc, je m'inscris dans cette magnifique expression de Darwin, qui ne parle pas d'évolution, mais de "descendance avec modification". C'est certainement l'expression la plus importante, d'un point de vue anthropologique et philosophique, de toute l'histoire de l'Occident.Personne ne peut dire ce que sera le monde, même d'ici 2020. Pour preuve, l'incapacité chronique des économistes à envisager les crises et leurs conséquences. Le regretté Bernard Maris ne disait-il pas qu'un économiste explique de façon très pertinente les raisons qui font qu'il s'est trompé dans sa prédiction de la veille ?Quoi que nous fassions, nous modifions l'environnement. Et nous sommes - ou devrions être - la seule espèce capable de le faire tout en le préservant pour les générations futures. Et comme nous ne savons pas ce que seront ces besoins du futur, la réponse est une fois de plus chez Darwin : léguons le maximum de diversités naturelles (dont les ressources), domestiques et culturelles aux générations futures pour qu'elles aient le plus possible de chances de décider de leur modernité pour elles, et qu'elles en fassent de même pour leurs enfants.
Le principe de "concurrence vitale" est associé au darwinisme. Le cadre contemporain de compétition économique, qui a pour terrain la planète et pour socle l'hyperfinanciarisation, des écarts de règles abyssaux, une régulation défectueuse, est-il comparable à celui qui oppose, hiérarchise, contingente les hommes, et cela dès l'enfance et l'éducation scolaire ? Instaurer une "compétition coopétitive", c'est-à-dire qui n'élimine pas, est-il bien possible ?
La sélection naturelle a été comprise comme un processus éliminatoire impitoyable, avec cette métaphore du poète Tennyson : un spectre aux ongles et aux dents rouges de sang. À cela s'ajoute l'idée d'une guerre de tous contre tous. Cette vision de la sélection naturelle a conduit à des paradoxes : si l'environnement sélectionne de façon drastique, il doit s'ensuivre une perte de diversité et, si cet environnement change, l'extinction est garantie. Comment expliquer le maintien de la variation ? Cette question est au cœur des théories darwiniennes, qui sont, en fait, des théories sur les variations, leurs origines, leurs combinaisons (sexualité), leurs dérives, leurs sélections, leurs évolutions... Or on n'a pas compris Darwin, qui ne parle pas de loi du plus fort ou de l'élimination des plus faibles, mais de la préservation des variations favorables, ce qui est fondamentalement très différent.Avec une récurrence infaillible, quand les acteurs d'une société la conduisent dans des dérives délétères, la misère, l'exclusion ou la destruction, ils invoquent des lois naturelles et/ou divines. Le néolibéralisme des années 1980 avec son cortège de dérégulations et le cancer de la financiarisation a lourdement affecté le tissu social des sociétés. Ils se prévalaient de la loi naturelle de Darwin de l'élimination des plus faibles en en appelant à la théorie "du gène égoïste". Donc, le marché, rien que le marché, pour aller vers une société meilleure. Mais on a vu où cela a mené, car ces gens qui théorisent leurs actions en se référant à leur interprétation de Darwin n'admettent pas que la sélection s'applique à eux, et en appellent aux gouvernements, à la société et aux contribuables pour les renflouer. Libéraux et égoïstes pour s'enrichir, mais sociaux et solidaires pour ne pas sombrer. C'est inique, et infondé d'un point de vue évolutionniste.