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Denis Lafay

Publié le 27 mai 2014 à 05:29 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 14:11

Denis Lafay

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La victoire du Front national et, au-delà, la percée des mouvements europhobes effrayent. Mais il est possible aussi d'y voir des opportunités, uniques, de changer les démocraties française et européenne.

Bien sûr, comme au soir du 21 avril 2002, comme chaque fois que le Front National accomplit une percée spectaculaire lors d'un scrutin, tout le monde va s'offusquer pendant quelques jours. Puis les mêmes, formations politiques traditionnelles en tête, retourneront à leurs exigences et à leurs luttes internes du quotidien, et très vite, une fois passé l'été, tourneront la page. Jusqu'au jour où…

Mais quelle est donc cette France ?

Mais quelle est donc cette France qui nomme dans l'hémicycle de Strasbourg plus d'un tiers de députés europhobes et ségrégationnistes - et parmi eux des parlementaires sortants qui figurent parmi les moins assidus car les moins concernés ? Quelle est cette France qui fait le choix, moins de 70 ans après la fin de l'Holocauste, de couronner un Jean-Marie Le Pen qui, quelques jours avant le scrutin, espérait que le virus Ebola se propage en Afrique afin d'éradiquer les candidats à l'émigration vers l'Europe ? Quelle est cette France qui ferme les yeux devant la montée, factuellement démontrée, des xénophobies qui, le jour du vote et dans la capitale même de l'Europe, endeuillaient la communauté juive ? Quelle est cette France dont le désarroi est tel qu'elle punit au sein de cette Union européenne abhorrée l'influence, l'avenir et l'intérêt mêmes de son pays, désormais lourdement fragilisé dans les instances ?

Dans la France du FN ou le Danemark du Parti du peuple, dans la Grande-Bretagne de l'Ukip ou la Grèce d'Aube dorée, dans l'Autriche du FPO ou la Hongrie du Fidesz et de Jobbik - tous contaminés par une europhobie, une idéologie et un populisme du repli et du rejet portés aussi par l'autre extrême, comme les formations Syriza en Grèce ou celle de Beppe Grillo en Italie -, la question mérite d'être posée : le suffrage universel est-il adapté à tous les scrutins ?

La France n'a plus le choix

La réponse doit être franche : oui. Mais cela réclame des acteurs de la vie politique et des médias, ligués face à la complexité du sujet et au désintérêt des électeurs, d'être pédagogues, et de « parler Europe » au quotidien et non plus tous les cinq ans. Cela exige une révolution des mentalités sur la scène politique nationale, et en premier lieu la détermination et le courage de transcender les traditionnels cloisonnements lorsque l'enjeu le justifie. En Allemagne, grand vainqueur du scrutin dominical, la popularité des deux courants CDU et SPD tient à leur association dans une grande coalition décisionnelle sur les chantiers d'intérêt général.

Oui, outre-Rhin, on considère que parfois ce dernier doit s'imposer aux ambitions particulières… ce que les décideurs politiques français sont incapables d'accomplir. En atteste, une nouvelle fois, la soumission consultative du Plan d'économies et de stabilité le 29 avril, que les parlementaires de droite ont loué confidentiellement et refusé de soutenir officiellement. Hier si prompte à vilipender l'émergence des formations xénophobes au-delà de ses frontières, aujourd'hui raillée par un continent qui peut la comparer à la Suisse du repli identitaire, la France est en panne. Et n'a plus le choix.

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Intégration réelle

Et c'est pourquoi il faut peut-être se réjouir qu'un quart de ses électeurs et une grande partie des citoyens des autres pays d'Europe aient franchi le Rubicond. En effet, au sein des instances européennes, la fragilisation des deux blocs principaux, le PPE (centre droit) et le PSE (socio-démocrates), devrait constituer une contrainte, ici vertueuse, pour accélérer ce que les mouvements eurosceptiques combattent de manière hystérique et le ventre « mou » du Parlement n'a pas le courage de mettre en œuvre : l'intégration réelle, et le fédéralisme. Un vrai gouvernement économique, une fiscalité harmonisée, une défense commune, une politique étrangère reconnue, une stratégie cohérente dans des domaines aussi stratégiques que l'énergie, une gestion responsable qui s'attache à l'essentiel et ne dilue pas les identités : il y aurait de quoi solidariser et dynamiser l'Europe, surtout au moment de poursuivre les difficiles et sensibles négociations commerciales transatlantiques (TTIP).

Electrochoc

Quant au sein du paysage politique domestique, ce séisme n'est pas sans intérêt. D'une part il doit pouvoir libérer le gouvernement de Manuel Valls - représentant un PS totalement délégitimé aux yeux de l'opinion publique - de certaines contraintes et résistances, notamment endogènes, et lui permettre d'accélérer les réformes aussi utiles qu'impopulaires. Il a aussi participé ce 27 mai à la mise à l'écart de celui qui, à ses commandes depuis l'ubuesque prise de pouvoir en 2012, a embourbé l'UMP dans la vacuité propositionnelle et le discrédit, par la faute desquels la formation politique est aujourd'hui incapable de dessiner une alternative, un horizon et une perspective. Les répercussions de l'autre séisme de ce début de semaine, l'affaire Bygmalion, ont achevé l'œuvre du maire de Meaux.

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Dans quelques années et même quelques mois, peut-être alors pourrons-nous remercier Marine Le Pen d'avoir provoqué un électrochoc au sein de la société politique et civile. Dans le cas contraire, il faudra en assumer les conséquences, aussi dramatiques soient-elles.

Denis Lafay

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