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Michel Wieviorka: "Les politiciens sont totalement déconnectés"

Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

Publié le 29 septembre 2014 à 06:46 - Mis à jour le 29 septembre 2014 à 17:25

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Jour après jour, nos sociétés glissent lentement vers une post-démocratie où les citoyens se détournent de plus en plus de la politique, tandis que la démocratie se retrouve confisquée par les médias, les instituts de sondages, et des politiciens professionnels totalement déconnectés de la réalité. Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

La politique est-elle à ce point hors-sol, en dehors du couple fusionnel qu'elle forme avec l'information médiatique, qu'il faille la tenir comme déconnectée de toute réalité sociale, de toute attente populaire, et l'accepter comme telle ?

Jour après jour, son message, pour paraphraser Marshall McLuhan, est de l'ordre du massage. Mais un massage singulier, qu'elle s'applique à elle-même, comme on le voit en boucle avec ces grandes chaînes d'information télévisée qui répètent à longueur de journée, ad nauseam, les mêmes  "news", sans grande différence lorsque l'on passe de l'une à l'autre.

Glissement vers une post-démocratie

De temps en temps, certes, une affaire éclate, apportant un peu de surprise ou de couleur, nous installant du côté « people » de la vie politique, ou renforçant le soupçon sinon de corruption du moins de dégradation morale qui atteint désormais la classe politique dans son ensemble. Nous glissons vers la post-démocratie décrite notamment par Colin Crouch, un politologue britannique, nous sommes dans une situation qui devient post-politique : les libertés ne sont pas en cause, d'opinion, d'expression, de vote, mais les citoyens se détournent de la politique, s'abstiennent ou se reconnaissent dans des forces protestataires, tandis que la démocratie est comme confisquée par des professionnels de la politique, des journalistes, des sondeurs d'opinion.

Marginalisation des intellectuels

Cette tendance est si forte que les grands médias, bien plus qu'hier, évacuent ou marginalisent les intellectuels, ceux qui du dehors de cet univers de professionnels et d'experts apportent leur contribution à la vie de la Cité en conférant du sens à l'action politique, en apportant des analyses, en proposant des repères. Sur les plateaux de télévision, il y a encore une dizaine d'années, les intellectuels étaient nombreux à être sollicités les soirs d'élection, on ne les a pratiquement pas vus lors des récentes municipales et européennes.

Il est vrai qu'ils ont eux-mêmes changé, que les sciences humaines et sociales se substituent aux figures plus classiques de l'engagement, dont les expressions contemporaines les plus visibles et médiatisées n'apportent plus grand chose au débat public, et que les chercheurs ont pris une assez grande distance par rapport à la vie politique, parfois parce qu'ils s'y étaient brulés les doigts vingt ou trente ans plus tôt. Toujours est-il que l'analyse, dans les grands médias populaires, devient le quasi monopole des acteurs de la politique et de comparses journalistes, sans épaisseur, sans profondeur, sans distance, sans réflexivité, revêtant vite la forme de la fébrilité et collant à l'actualité avec une frénésie sans rapport bien souvent avec l'importance des évènements.

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Un répertoire usé jusqu'à la corde

Il y a là une expression symptomatique de l'autonomie actuelle du politique, dont les acteurs croient possible de relancer la crédibilité sans avoir à se transformer eux-mêmes, ou si peu, en conservant les mêmes méthodes, les mêmes types de discours, en mobilisant un répertoire usé jusqu'à la corde, et en attendant beaucoup non pas de l'adhésion populaire, mais plutôt de recettes gestionnaires qu'ils croient pouvoir appliquer à l'économie.

Cette autonomie est un leurre, et traduit surtout un retard du politique sur la société, un décalage par rapport à ses demandes, mais aussi à ses potentialités, ses virtualités. Il est possible que ce décalage se comble par des violences, éclatées plutôt que fusionnant en un spasme révolutionnaire, ou par la montée en puissance des forces autoritaristes, et racistes du national-populisme, ou bien encore par une sorte d'affaissement général dans la société de défiance : de nombreux scénarii peuvent être imaginés.

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Ce qui est clair, c'est le sentiment, de plus en plus répandu, que nos acteurs politiques dessinent un système à bout de souffle, à droite, au centre et à gauche, un système paradoxalement post-politique. L'entrée en campagne pour 2017, devenu l'horizon du débat politique, redonnera-t-elle du sens et des repères à la représentation démocratique ? Il est permis d'en douter.

Par Michel Wieviorka, sociologue, directeur d’études à l’EHESS.

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