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Nous ne sommes pas « en guerre »

Michel Wieviorka

Publié le 16 novembre 2015 à 08:01 - Mis à jour le 16 novembre 2015 à 08:07

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Les attentats de Paris ont suscité un recours généralisé au vocabulaire de la guerre, sans qu'une réflexion sur ce terme ne soit proposée. Pourtant, le conflit provoqué par Daech ne répond pas à la définition classique de la guerre. En effet, l'Etat Islamique ne possède pas les attributs d'un Etat. Nous sommes ainsi entrés dans une nouvelle ère historique, et si le mot de « guerre » est inadapté, nous devons admettre que nous ne sommes plus en paix. Par Michel Wieviorka, Président de la Fondation Maison...

Un ouvrage récent de Sudhir Hazareesingh a pour titre « Ce pays qui aime les idées : histoire d'une passion française » (éd. Flammarion). Mais cette passion ne s'applique que de façon inégale. Et en temps de crise, plus que jamais, elle s'accommode de catégories qui mériteraient davantage de recul que ce que donnent à voir les commentaires qui accompagnent l'actualité.

C'est ainsi que les attentats de Paris ont suscité un recours généralisé au vocabulaire de la guerre, sans qu'une réflexion conséquente sur ce terme et ses implications soit proposée par les médias ou par les responsables politiques. Nous sommes en guerre, nous dit-on. Et si nous sommes en guerre, nous devons pratiquer l'unité, et accorder un primat absolu à l'intérêt national.

Proto-Etat

La guerre, dans l'univers westphalien qui est le notre depuis le milieu du XVIIème siècle, est l'affaire des Etats. Elle met aux prises deux d'entre eux, ou plus, et est régie par des règles et des conventions qui fixent les limites de ce que les belligérants peuvent ou non mettre en œuvre. Mais qu'en est-il avec Daech ?

L'Etat islamique, comme il se désigne, s'il n'est pas réductible à l'image d'un groupe terroriste, n'en est pas moins au plus un proto-Etat, auquel manquent bien des attributs qui pourraient en faire un Etat complet. Il contrôle un territoire aux contours mouvants, il n'est reconnu par aucun Etat, n'a pas de diplomatie. Ce point n'est pas seulement sémantique, il est aussi juridique : si Daech n'est pas véritablement un Etat, alors les lois de la guerre ou les conventions internationales ne peuvent pas s'appliquer, ni vis-à-vis de lui, ni de sa part.

Guerre asymétrique

La « guerre » avec lui est tout sauf conventionnelle, elle ne correspond pas à ce que nous qualifions d'ordinaire comme tel. Certains parlerons alors de « guerre asymétrique », ou même plutôt de « conflit asymétrique ».

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Non seulement Daech n'est pas vraiment un Etat, mais l'ennemi, ici, comporte une forte composante de citoyens français, recrutés entre autres pour semer la terreur en France même : s'il s'agit de combattre ses citoyens sur le sol national, de les neutraliser, de les réprimer, ceux-ci relèvent-ils du droit international, ou du droit français ? La lutte, avec eux, ne relève-t-elle pas d'une logique interne, policière, répressive, plus que d'une logique externe, militaire, guerrière - en fait, elle relève des deux, et alors, comment nommer ce combat ?

Nouvelle ère historique

Ces remarques doivent être lues comme une invitation non pas à minimiser ou à banaliser la situation, mais à bien la qualifier, à la penser dans des catégories adaptées, même si le vocabulaire précis ici fait défaut. Car il faut reconnaître la gravité des attaques récentes, comme celle des menaces, et faire un constat : la France en a fini avec la période bénie, inaugurée il y a un demi-siècle au moment de la fin de la guerre d'Algérie, au cours de laquelle elle n'a connu que des violences limitées.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère historique, et si le mot de « guerre » est inadapté, nous devons admettre que nous ne sommes plus en paix. Le constat, avec des nuances, pourrait être appliqué à l'Europe, dont la construction a été celle d'un espace dont la norme principale était précisément celle qu'apporte l'idée de paix - d'où le prix Nobel de la paix qui lui a été attribué en 2012.

Les débats partisans reprennent de plus belle

Un tel constat devrait s'accompagner d'un autre : en temps de violences extrêmes et de grands périls, le pays devrait pouvoir faire confiance à ceux qui détiennent le pouvoir. Il devrait accepter au nom de la raison d'Etat que l'exécutif exerce sa prééminence sur le judiciaire et le législatif - ce qui n'est jamais très bon à terme pour la démocratie, on le voit aux Etats-Unis avec le Patriot Act. Il devrait suspendre ses conflits internes, à commencer par ceux qui animent la vie politique, au nom de l'intérêt supérieur de la Nation. Mais nous sommes bien loin d'une telle suspension. Les élections régionales qui se profilent, comme celles à venir en 2017, présidentielle puis législatives, donnent à penser que nos débats partisans, loin de se réduire, vont reprendre de plus belle.

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L'union sacrée demandée aux assemblées par le président Poincaré, avec succès, en août 1914 est peut-être dans certains esprits, à commencer par celui du chef de l'Etat : elle ne constitue pas aujourd'hui une perspective crédible ou réaliste. La France est dans un moment particulièrement dramatique de son histoire, et les perspectives sont singulièrement inquiétantes. Ce n'est pas une raison pour penser avec des catégories inappropriées, et avoir recours à un vocabulaire inadapté.

Michel Wieviorka

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