À 50 ans, Sophia-Antipolis, la pionnière des technopoles, redessine son avenir

Laurence Bottero

Sophia-Antipolis
DR

Laurence Bottero

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Sophia Antipolis est une mutante. Qui, il y a cinq décennies, aurait imaginé cet espace perdu au milieu des pins et de la forêt azuréenne devenir un haut lieu des technologies, un endroit fourmillant de chercheurs, d'entreprises imaginatives, grandes et plus petites ? Sans doute pas grand monde.
Car au départ, en 1969, Sophia Antipolis ce n'est pas tout à fait ça. Dans l'idée du sénateur Pierre Laffitte, l'inventeur du lieu, Sophia Antipolis est un « Quartier latin aux champs ». Un endroit où l'on lie professionnel et recherche mais par le biais du culturel. Il n'en a pas vraiment été ainsi, même si le terme de « fertilisation croisée », cette capacité à prendre le meilleur de tous les mondes, restera sans doute à jamais un synonyme significatif de la technopole.
Ainsi, donc, 2019 signe l'un des anniversaires les plus importants de son histoire. Cinquante ans, c'est un demi-siècle, c'est forcément une étape. Surtout que Sophia Antipolis vit une sorte de période faste, où les projets se confirment, les bonnes nouvelles se succèdent. De quoi faire oublier l'espèce de flottement qui, voilà quelques années, venait freiner son dynamisme habituel. La faute au manque d'un pilote unique dans l'avion. Mais depuis que la Communauté d'agglomération Sophia Antipolis (Casa) et son président, Jean Leonetti, sont aux manettes, ça va mieux, merci.
« Il y a un alignement des planètes entre le politique et l'économique », note Anne Lechaczynski, dirigeante de La Verrerie de Biot. Ce qui réjouit et rassure à la fois les acteurs économiques, quels qu'ils soient. En amour comme en développement économique, l'important est de regarder ensemble dans la même direction.
Et dans les faits, ce renouveau est palpable. « Sophia Antipolis tourne à bloc », relève Pascal Flamand, le président de Telecom Valley, le cluster qui regroupe les entreprises du numérique.
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Un moteur qui tourne bien mais qui aurait moult fois pu se gripper. Lorsque Texas Instrument en 2013, Samsung en 2014, Intel en 2016 ou Galderma [un laboratoire dermatologique] cette année, annoncent leur fermeture et la suppression conséquente d'emplois, on craint vite que ce soit toute la technopole qui s'enrhume. Mais, comme à chaque épisode douloureux, la capacité de résilience et d'auto-adaptation agissent comme un paravent aux ennuis. De nouvelles implantations, des compétences récupérées par d'autres, des startups poussées ainsi à voir le jour... le cycle de la création ne se dément pas et le site pourrait faire sienne la maxime de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.»
Car Sophia Antipolis se transforme bel et bien, tout en conservant quelques fondamentaux. « La technopole vise de nouveaux horizons de manière naturelle », fait remarquer Anne Lechazynski. « La première force de Sophia Antipolis, c'est l'humain. La seconde, c'est sa localisation », indique Laurent Londeix, délégué régional Provence Côte d'Azur d'Orange et président de l'incubateur Paca-Est.
Elle est également « câblée à l'international, c'est dans son ADN », insiste Pascal Flamand. « 35% des personnes travaillant à Sophia Antipolis sont d'origine étrangère. On y recense plus de 120 nationalités différentes. Des entreprises se sont créées ici. Il existe un potentiel de PME, des ETI de demain sûrement », poursuit le président de Telecom Valley.
Installé depuis 1977, GSF, qui est né à Paris en 1963 et qui fait partie des pionniers de la technopole, reconnaît par la voix de son vice-président Christophe Cognée que la diversité et la mixité des entreprises sont des éléments favorables. Le spécialiste du nettoyage et de la propreté tire d'ailleurs du fameux écosystème des compétences externes qu'il va puiser dans certaines startups locales, comme Traxxs pour ses semelles connectées ou Key Infuser, pour son robot capable de faire des démonstrations autant de fois que nécessaire.
Si tout va presque parfaitement bien sous le soleil de la Côte d'Azur et à l'abri des pins centenaires, Sophia Antipolis n'est pas non plus la technopole parfaite. La mobilité, cet énorme point noir, ce caillou dans la chaussure, pourrait à terme devenir un frein au développement d'un territoire dont tous les voyants sont au vert.
« Il faut des routes, des panneaux signalétiques, un geste architectural fort », plaide Anne Lechaczynski quand Claude Giafferri, le président du Sophia Club Entreprises n'hésite pas à faire remonter aux institutions « les lacunes qui existent en termes d'infrastructures et de mobilité », ajoutant que le bus-tram qui bientôt reliera la gare d'Antibes à un bout de la technopole et qui a nécessité un investissement de 130 millions d'euros « n'est pas compatible avec la progression économique ». « Le problème de Sophia Antipolis c'est l'absence, pendant des années, de communication autour d'elle », poursuit Pascal Flamand. « On peut avoir toutes les ambitions, mais si on ne circule pas, elles seront vaines », résume Christophe Cognée.
L'absence de turnover dans les entreprises, en dépit des besoins en nouvelles compétences, peut aussi être considérée comme un point faible, selon Claude Giafferri. Et de pointer également « le manque d'investisseurs. Il faudrait davantage de venture capitalists »
Comment, alors, Sophia Antipolis peut-elle, doit-elle se projeter, poser les conditions de son futur ?
Dans son mouvement de mutation, la technopole a transformé les secteurs qui constituent son socle - les technologies de l'information et de la communication (TIC), la santé - en des sujets transversaux. « Nous sommes davantage dans la chasse aux usages que dans les filières d'activité », poursuit Philippe Servetti, les TIC nourrissant le sujet du véhicule autonome, et le secteur de la santé tout ce qui relève de la silver économie.
Mais fondamentalement Sophia Antipolis ne doit pas se penser en autarcie. Et Laurent Londeix de rappeler que « le travail en commun a porté ses fruits avec l'obtention, en 2016, du label Initiatives d'excellence (Idex) » par l'Université Côte d'Azur - la Communauté d'universités et établissements (COmue) - qui rassemble plus largement que l'université Nice Sophia Antipolis, en incluant les écoles de commerce, de design, l'Inria ou le CNRS, implanté sur la technopole. « Sophia Antipolis doit vraiment se renforcer. » Et nouer des liens plus forts avec l'enseignement supérieur et la recherche.
Le campus universitaire SophiaTech inauguré en 2013 a été une première brique. La venue annoncée de Xavier Niel, le dirigeant de Free, sera une deuxième étape. Via une réplique de Station F, au sein d'Ecotone, ce campus nouvelle génération de 40.000 mètres carrés, spécialisé big data et intelligence artificielle, s'installera à l'entrée de la technopole à horizon 2022.
L'intelligence artificielle, c'est aussi ce qui a permis de faire de Nice Sophia Antipolis l'un des territoires présélectionnés pour l'accueil d'un Institut interdisciplinaire d'intelligence artificielle (3IA) au côté de Grenoble, Toulouse et Paris. Sur le sujet, c'est le fameux « travailler ensemble » qui a permis à Sophia Antipolis de se distinguer. Surtout, le site a su s'allier avec Nice, l'autre vecteur du développement économique de la Côte d'Azur, que l'on a tendance à opposer à la technopole. « Tout ce qui se fait à Nice se fait en concertation avec Sophia Antipolis », assure Philippe Servetti.
Car face aux concurrents nationaux et européens, comme Lyon, Berlin, Amsterdam ou Londres, « on ne peut plus agir de façon cloisonnée », affirme le directeur général de Team Côte d'Azur. Et ça, ce serait presque revenir à l'idée de départ, au Sophia Antipolis imaginé par le sénateur Laffitte.
Laurent Londeix appuie cette stratégie, appelant à « davantage de complémentarité avec le département du Var », un département que couvre l'incubateur qu'il préside.
Cependant l'Italie paraît être une piste sérieuse à explorer. « Nous n'avons pas assez de relations avec nos voisins italiens », reconnaît Philippe Servetti, rappelant que les investissements italiens se renforcent, que l'équipementier Magneti Marrelli est l'une des entreprises transalpines présentes, que le pôle mondial Solutions Communicantes Sécurisées (SCS) est lié avec le cluster piémontais Torino Wireless et que, effectivement, « des liens renforcés profiteraient à nos deux destinations ».
Pour Claude Giafferri, l'un des défis à relever serait l'installation d'un nouveau centre de R&D. « Certes, cela ferait de la concurrence, mais cela créerait aussi de l'émulation », estime le président du Sophia Club Entreprises, et par ailleurs ex-patron d'Amadeus sur la technopole.
Si, après Paris, Xavier Niel s'intéresse désormais à la technopole, c'est donc bon signe. Comme le retour de David Gurlé, né à Cannes, à 15 kilomètres de la technopole, et qui y installe le centre de R&D de sa licorne Symphony, née aux États-Unis. Sophia Antipolis peut vraiment faire sienne la formule d'Antoine Lavoisier.
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ENCADRÉ
C'est avec elle que tout a commencé, voilà cinquante ans. Bébé et outil premier du sénateur Laffitte, la Fondation a connu une véritable traversée du désert, les difficultés financières ayant même failli avoir raison d'elle. Refondue, si l'on peut dire, voici deux ans avec une nouvelle gouvernance - la présidence revenant à Jean-Pierre Mascarelli par ailleurs président délégué du syndicat mixte Sophia-Antipolis (Symisa) ce qui a contribué au fameux alignement des planètes entre le politique et l'économique - elle est dirigée par Philippe Mariani dont la mission est d'en faire une Fondation active sur le front international.
Et Philippe Mariani d'assurer «l'alignement des objectifs et de la stratégie internationale» avec l'ensemble des parties prenantes de la technopole. L'international qui persiste à être une valeur sûre en termes d'image. « Sophia-Antipolis continue à être perçue comme un modèle. »
Laurence Bottero