Le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations ouvre dans un livre-témoignage les portes et les fenêtres sur les mutations de la finance au regard de ses quatre ans passés à la tête de l'institution plus que bicentenaire de la rue de Lille. Ainsi que sur les nouvelles missions développées par la CDC notamment dans la relance verte et les territoires. Entretien.Vous racontez dans "Au cœur de la finance utile, à quoi sert votre épargne ?", publié ce mois-ci aux Editions de l'Observatoire, votre expérience de quatre années à la tête de la CDC. Ce livre est un appel pour un second mandat à l'issue de la présidentielle ?
ERIC LOMBARD : Ce n'est pas l'objectif de ce livre. J'ai été nommé par le président de la République sur un projet. Si Emmanuel Macron est réélu, il faudra penser la suite du projet pour la Caisse. En revanche, j'ai voulu expliquer le rôle de la Caisse des Dépôts, car c'est le Livret A, c'est l'argent des Français et cela nous oblige. Et la CDC a beaucoup changé, j'ai aussi voulu le montrer.
On a coutume de dire qu'une chatte n'y retrouverait pas ses petits...
Quand je suis arrivé, c'était encore vrai pour un directeur général ! Venu du privé, d'une grande entreprise du secteur de l'assurance, j'ai découvert qu'il existait vingt directions qui rapportaient au directeur général, sans compter les présidents de filiales. Tant est si bien qu'il y avait des réunions à près de trente personnes. C'est pourquoi très vite, j'ai poussé pour que nous fassions quelque chose de plus opérationnel regroupant quatre métiers et en créant cinq fonctions transversales. En cinq ans, nous avons triplé le bilan du groupe. De 400 milliards d'euros, il avoisine désormais les 1.200 milliards d'euros, notamment depuis le rapprochement entre CNP et La Poste.
Vous dénoncez dans le livre les dérèglements du capitalisme et la montée des inégalités. La situation s'est aggravée avec la crise du Covid, selon vous ?
Depuis la crise financière de 2008 et au cours de la dernière décennie, on a assisté à un déséquilibre croissant dans la répartition des richesses qui est devenu aujourd'hui massif et constitue selon moi un frein et un danger pour la stabilité économique. Cela vient du fait que la rentabilité du capital est excessive, au regard de celle du travail. L'équilibre social qui a permis les 30 Glorieuses est rompu et les intérêts des managers sont désormais alignés sur le monde de la finance. Les investisseurs financiers ont continué de réclamer des rendements de 8 à 10% dans un monde de taux zéro voire négatifs. Cela ne peut pas bien se terminer. Cette déformation de la création de richesses au profit des détenteurs de capitaux et au détriment des travailleurs a atteint ses limites. Dans le nouveau monde post-covid, alors que de nouveaux déséquilibres apparaissent avec plus d'inflation, il faut qu'une part plus importante de la création de richesse aille aux salariés. Et aussi que la finance change de vision pour prendre en compte les défis du long terme, notamment la transformation écologique qui réclame des investissements massifs. Ce changement ne peut pas venir de la fiscalité et doit venir de l'intérieur de la finance elle-même, par le réajustement des exigences de rendements.
Propos recueillis par César Armand et Philippe Mabille