« Il n’y a pas “une” mais “des” campagnes », Salomé Berlioux et Jean Viard

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FACE A FACE] Salomé Berlioux, fondatrice et présidente de l’association Chemins d’avenir, est l’auteure de « Nos campagnes suspendues. La France périphérique face à la crise » (éditions de l’Observatoire). Selon elle, la crise sanitaire qui annoncerait « la revanche des campagnes » relève du fantasme. Car plus encore que d’autres territoires, la France rurale « risque de souffrir de cette nouvelle crise et de ses conséquences économiques et sociales ». Jean Viard, sociologue, directeur de recherche associé CNRS au Cevipof (Sciences Po Paris), vient de publier La Page blanche aux éditions de l’Aube. Pour lui, la crise de 2020 a vu le triomphe du lien numérique, et d’une révolution technologique et culturelle. « Les collectivités locales doivent se saisir de cette opportunité […] La révolution numérique, culturelle et écologique, que booste la crise du coronavirus, peut offrir des opportunités nouvelles. » [Interview croisée issue de « T » La Revue de La Tribune – N°1 Octobre 2020]

Au cœur de la  crise sanitaire, que faut-il espérer pour les habitants des petites villes et des villages chez qui les métropolitains se sont réfugiés, mais où l'activité économique est moindre qu'ailleurs ?

Salomé Berlioux : Si ce fameux « monde d'après » existe - ce qui se discute - il sera impératif d'enfin considérer tous les territoires avec la même attention. Cela ne veut pas dire de façon identique. Mais avec une énergie et une considération équivalentes et, surtout, avec des réponses à la hauteur des défis territoriaux, y compris pour les territoires les plus éloignés des grandes métropoles. Peut-être encore plus qu'avant la crise sanitaire, il importe en effet que les petites villes et les territoires ruraux sortent de l'angle mort. Il faut dire qu'une fois de plus, pendant la crise, l'attention s'est surtout focalisée sur les grandes métropoles et leurs banlieues. Il importait évidemment d'accorder une vive attention à ces espaces, sous forte pression, notamment en matière sanitaire. Mais il n'empêche que les campagnes, les hameaux, les petites villes, ont aussi vécu le confinement. Les enfants de ces territoires étaient eux aussi confinés, avec des difficultés liées au suivi pédagogique et à la fracture numérique. Les élus locaux étaient sur le pont. Les déserts médicaux créaient des angoisses supplémentaires. Les agriculteurs étaient souvent sur la brèche. Dans ces lieux, les fragilités économiques et sociales sont souvent marquées. Attention donc à ne pas demeurer focalisés sur les grandes métropoles et leurs enjeux du « monde d'après. »

Jean Viard : Nous assistons à une rupture gigantesque que nous avons tous vécue au niveau individuel et qui va devenir l'histoire. Nous en ferons un récit collectif petit à petit. Ce sera d'ailleurs aux intellectuels, aux associations, aux syndicats, aux ONG, aux artistes, de le construire. Pensons 1929, 1945, 1968... Ce récit et ses valeurs vont réorganiser nos désirs, et le monde. Et nos techniques. Après la Deuxième Guerre mondiale, avec l'avènement de la voiture et même de l'avion de masse, en un mot le pétrole, un lien technico-physique a lié les humains, les économies, les mobilités. La ville s'est étendue, la campagne est devenue « profonde ». Après la crise de 2020, le lien numérique est devenu premier. Sans doute définitivement. « On se fait un Zoom ? » est passé devant « On se voit ? ». Autrement dit, cela marque le triomphe du lien numérique, déjà présent comme outil de communication, sur le lien physique. Actons cette révolution technologique et culturelle. Y compris dans l'intrafamilial. Y compris dans le travail, avec la naissance d'une hyperville technologique sans frontière mais avec des centres métropolitains. Y compris donc pour les territoires. Dans le même temps, nous avons tous fonctionné avec une double logique : coopération et frontières. Au niveau individuel et familial avec le confinement, et, « en même temps », les applaudissements à 20 heures et de multiples solidarités de voisinage. Et au niveau international, avec le retour des frontières, y compris dans l'infranational, et la coopération industrielle et scientifique, notamment pour les masques et les vaccins. Mais chacun a bien vu que le producteur, ou l'inventeur, se sert en premier et exporte après. Le marché passe donc après le national. Jamais l'humanité n'avait autant coopéré, mais avec des hiérarchies et des limites. Des nouvelles catégories politiques vont alors se construire.

Si le tout-économie et le triomphe du marché ont fait tomber le communisme en Europe en achevant de le ruiner dans les années 1980, cette période s'est achevée. En situation de crise, la rationalité du tout économique se heurte à la frontière ! La mondialisation, qui est la nouvelle aventure de l'humanité, va continuer, mais dans une cogestion nouvelle impliquant États, économies, ONG... On ne sait pas encore. Après avoir été d'abord des consommateurs, méprisant le citoyen et la politique durant un demi-siècle dominé par les objets et leur prix, nous sommes redevenus des citoyens pouvant vivre avec d'autres valeurs et projets. Cinq milliards d'humains confinés, cela crée un corps social en mouvement : des divorces, des bébés, des démissions, des licenciements, des migrations, des suicides, des violences... La semaine suivant le déconfinement, 300 000 piscines ont été commandées en France ; 10 % des couples de Wuhan se sont séparés...

Si cela se produit, assisterons-nous de nouveau à un exode inversé, de la ville vers la campagne ?

Jean Viard : Non, ne caricaturons pas. Et il n'y a pas « une », mais « des » campagnes. La première est celle à moins d'une heure de transport des dix vraies métropoles de l'Hexagone. Autour, vous avez à la fois la campagne des « gilets jaunes » dans le périurbain des lotissements, et celle des bobos télétravailleurs qui se réfugient dans le Perche plutôt qu'à Bondy-Nord. La deuxième campagne est la suite de la zone rurale qui se dépeuple. D'un côté, celle en monoculture type Beauce ou Brie. De l'autre, celle en désertification, en agroécologie ou en forêt, comme le Massif central ou la Bretagne centrale. Certes la pression des Français qui veulent quitter les métropoles augmente, mais tout dépend des temps de trajet. Bien que plus proche de la capitale, Orléans, à deux heures de Paris en train, est moins sollicitée que Tours qui se trouve à une heure en TGV. Idem avec Beauvais dans l'Oise ou en Provence autour de Manosque et de Draguignan. Ces nouveaux migrants sont des gens éduqués, diplômés, avec des revenus importants, qui aimeraient travailler en coworking et qui demandent la priorité en crèche. On parle de quelques dizaines de milliers d'acteurs sans doute, mais ils portent le désir d'une époque, d'une génération - jardin, local, bio, fraternité... - et là où on va leur tendre la main, ils accéléreront le développement local.

Salomé Berlioux : Vous avez raison et, en même temps, je me méfie beaucoup du fantasme d'une « revanche des campagnes ». C'est une musique que l'on entend depuis le confinement et qui me semble non seulement fausse, mais même dangereuse. C'est vrai que beaucoup de Parisiens et habitants des grandes métropoles sont partis se confiner à Noirmoutier, sur l'île de Ré ou à La Baule. Mais d'une part, c'était le plus souvent des représentants des catégories socio-professionnelles supérieures, davantage en tout cas que des classes moyennes et foyers modestes issus de petites villes françaises. Et, d'autre part, ce confinement en résidence secondaire concernait peu le Morvan, l'Allier ou les Vosges, convenons-en. Durant la crise, on a trop imaginé un eldorado à la campagne : grandes maisons, immenses jardins, sport et détente au soleil. Bien sûr, les résidences secondaires sont nombreuses. Mais en « province », pour reprendre ce terme d'urbains, il existe aussi des vies en appartement sans balcon. Et puis, quand bien même les enfants d'agriculteurs ont pu sortir et arpenter les terres de leurs parents durant le confinement, peut-on croire, sincèrement, que leur suivi scolaire et la poursuite de leurs projets d'orientation n'ont pas été bouleversés par le coronavirus ? La France périphérique a pris de plein fouet la crise de 2008. Plus encore que d'autres territoires, elle risque de souffrir de cette nouvelle crise et de ses conséquences économiques et sociales. Attendons de voir quelles dynamiques toucheront de façon structurelle la grande ruralité, avant de rêver à des mouvements de population post-crise mécaniquement favorables aux zones rurales et aux petites villes. C'est, malheureusement, rarement aussi simple. Enfin, Jean, vous parliez de rupture en termes de numérique et de mouvements. Je suis d'accord avec vous et d'autant plus inquiète vis-à-vis des espaces et des individus qui ne profiteront ni de l'un ni de l'autre. La fracture numérique et l'assignation à résidence seront d'autant plus douloureuses si une large partie de la société française se digitalise et surfe sur le « bougisme ». Attisant dès lors les fractures sociales et territoriales.

Jean Viard : Il faut comprendre le sens du mouvement et ne pas en casser la force. Chez moi, en Provence, un tiers des enfants auront un ordinateur payé par le Conseil régional. Le mouvement est en route. Un nombre croissant de gens vont créer des start-up. On peut prévoir 10 000 lieux de coworking et de tiers-lieux. Ce seront les nouvelles maisons du peuple, les nouveaux pôles culturels. Une partie de la culture d'hier va s'effondrer. Cela ne résout pas tous les problèmes, mais c'est une force qu'il faut favoriser pour en élargir l'impact aux plus fragiles comme aux jeunes. Il faut que les collectivités locales saisissent cette opportunité et n'opposent pas les uns aux autres. Mais sur des territoires laids, en deuil industriel où une maison sur deux est à vendre, faire du projet sera le travail des générations suivantes. Il vaut mieux aider la forêt à y progresser et n'y maintenir qu'un minimum de services publics. Aidons là où il y a des projets, des porteurs de projets et des logiques de réinvention d'un art de vivre. 52 % des terres sont encore arables, travaillées par 440 000 fermes. Il faut sanctuariser ce sol et la forêt, comprendre la logique des métropoles et, entre les deux, avec eux, tisser une France nouvelle, chargée de l'esprit des lieux, d'écologie, du maillage communal, des mélanges de population et de savoir-vivre et savoir-faire. Ce projet politique devra être porté par une refondation du territoire politique local. 60 à 70 % des Français ont déjà un jardin autour de 16 millions de maisons, tandis que 12 millions d'appartements sont au coeur des centres-villes. Un tiers de leurs habitants accède à une résidence secondaire. Paris a perdu 59 000 habitants en dix ans... Nous vivons la désunion de l'art de produire métropolitain et l'art de vivre des campagnes et des petites villes. La révolution numérique, culturelle et écologique que booste la crise du Covid peut offrir des opportunités nouvelles à ses désirs contradictoires.

Encore faudra-t-il offrir ce champ des possibles...

Salomé Berlioux : Ce n'est pas une nouveauté : les Français sont nombreux à se sentir empêchés, limités dans leurs aspirations, aux prises avec les réalités de leur territoire et trop seuls pour les affronter. Loin des grandes métropoles, leurs contestations ne sont pas toujours explosives, mais très souvent corrosives. Elles se font à bas bruit. Jusqu'au jour où... Pour reprendre le cadre de la crise sanitaire : je m'étonne par exemple que, collectivement, nous ne nous soyons pas davantage interrogés sur l'angoisse que pouvait représenter le coronavirus dans les déserts médicaux. Quand le premier médecin est à quarante-cinq minutes de route de chez soi, on redoute tout particulièrement l'arrivée du virus.

Avec un impact évident sur le travail des personnels soignants et, plus largement, le rapport au reste du pays. On a martelé que le Covid-19 était la plus grande crise depuis la Seconde Guerre mondiale, sans pour autant considérer la France dans son ensemble au coeur de cette crise. Il n'est que de voir les travaux qui se multiplient à présent sur « les villes de demain ». Oui, bien sûr, aux pistes cyclables dans les grandes métropoles et aux ruches sur les toits parisiens ! Mais ces précautions à l'égard des urbains ne doivent pas laisser de côté des territoires qu'on a tendance à considérer comme moins « sexy ». Et dont on oublie qu'ils rassemblent la grande majorité des Français. Ne retombons pas dans les schémas considérant que 95 % du territoire est urbain...

 Jean Viard : Nous sommes face à une situation où la révolution numérique accompagne le développement des métropoles, et cela va continuer. Mais en même temps, cette révolution lie tous les territoires. Il ne s'agit pas de « tuer » les mines urbano-numériques, mais d'agrandir le « nuage urbain », la part des populations qui peuvent y accéder par la scolarité, la culture, le sport, l'amour... et le travail au moins une fois par semaine. Aussi faut-il aider les décideurs et les élus à identifier ces signaux faibles. Et à favoriser la révolution numérique des vieux métiers locaux, en particulier l'agriculture. La crise de 2020 est souffrance et opportunités. Et des lieux a priori sans atouts peuvent faire corps pour se donner un destin.

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Commentaires
a écrit le 02/04/2021 à 9:28 :
Les outils numériques permettent justement que chacun s'adapte à sa façon et à sa vitesse, si en effet le but est de reproduire ces phénomènes de masse engendrés par des médias aux ordres de la finance mondiale, le monde d'après reste une illusion de plus, la carotte que l'on nous met devant pour nous faire avancer, si par contre on l'oriente vers une démocratie numérique et souveraine, à savoir centrée sur les modes de fonctionnement individuels cela peut relancer l'humanité totalement enfermée au sein de cette impasse consumériste.

"Un jour, les peuples communiqueront entre eux par delà les Etats" Nietzsche

Et ça change tout, non seulement nous le voyons mais ressentons les secousses de ce véritable tremblement de terre.
a écrit le 01/04/2021 à 18:37 :
Si la revanche des campagnes est un fantasme que doit on dire de l'avenir des villes? La concentration n'a plus lieu d'être puisque la main d’œuvre n'a plu a se loger prés des sources de production industrielle!

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