« L'entreprise doit être remise au coeur du Medef » (Jean-Charles Simon)

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Pour Jean-Charles Simon, fondateur du cabinet conseil Stacian et candidat à la succession de Pierre Gattaz à la tête du Medef, le premier axe d'amélioration, c'est la réforme de la gouvernance interne.
Pour Jean-Charles Simon, fondateur du cabinet conseil Stacian et candidat à la succession de Pierre Gattaz à la tête du Medef, le premier axe d'amélioration, c'est la réforme de la gouvernance interne. (Crédits : dr)
Jean-Charles Simon, fondateur du cabinet de conseil Stacian, est l'un des candidats surprises à la succession de Pierre Gattaz à la présidence de l'organisation patronale. Ses objectifs : un Medef plus démocratique et une approche ouvertement libérale des questions sociales, avec la remise en cause de la cogestion de l'assurance chômage, de la formation ou des retraites complémentaires. Décoiffant...

LA TRIBUNE - Vous avez déclaré votre candidature le 4 janvier. Vous n'étiez pas le plus attendu, ni ne semblez le mieux placé. À 47 ans, vous pensez pouvoir bénéficier d'un « effet Macron » ?

JEAN-CHARLES SIMON - Trois conditions statutaires sont prévues pour se présenter : avoir moins de 65 ans, ce qui a été largement commenté ces derniers mois ; appartenir à une organisation membre actif du Medef ou d'une de ses composantes - dans mon cas, l'entreprise de conseil que je préside adhère au Medef Paris - ; et enfin, il faut, avant le 3 mai, début officiel de la campagne, réunir 50 parrainages au sein de l'assemblée générale du Medef. Tous les candidats qui rempliront ces conditions seront formellement à égalité. Je pense bien connaître le monde patronal, et celui-ci me connaît bien aussi, car j'ai été impliqué dans diverses fonctions, à la fédération des assurances, à la direction de l'Afep [Association française des entreprises privées, ndlr] et au Medef, à deux reprises depuis sa création, dont à la direction générale avec Laurence Parisot. Je ne sais pas quels sont les critères sur lesquels on est considéré comme favori ou outsider, mais ce que je souhaite en tout cas, pour le Medef, c'est que cette élection ne se fasse pas en coulisses et par des tractations, mais vraiment sur des projets. Ma démarche, c'est de m'adresser à tous les votants, mais aussi à tous leurs adhérents, pour leur proposer un projet que je vais détailler dans les semaines à venir de manière transparente.

Le mode d'élection au Medef est un peu d'un autre temps, non ?

Il y a 560 membres de l'assemblée générale sachant que tous n'ont pas nécessairement une autonomie de vote. Certaines fédérations ou territoires peuvent choisir de voter de manière groupée. Cette élection-là va bien sûr respecter cette procédure, mais cela fait partie des archaïsmes qu'il faudrait corriger. Je propose de donner plus de pouvoir de décision aux quelque

124 000 entreprises officiellement adhérentes, selon le décompte fait par l'État l'an dernier dans le cadre de la mesure de la représentativité patronale. 124 000 au lieu des 700 000 revendiquées jusqu'ici... Sur ces 124 000 adhérents, je trouve regrettable qu'il y en ait très peu qui puissent s'exprimer dans cette élection. Je proposerai donc une réforme des statuts afin de permettre l'élection du président du Medef au suffrage direct par ses adhérents. Il y aurait deux collèges : le premier, où chaque entreprise aurait une voix, et un deuxième, en rapport avec la taille de l'entreprise, soit en fonction de l'effectif, critère utilisé pour la représentativité dans le dialogue social, soit en fonction de la valeur ajoutée au sens comptable, critère utilisé par le Medef pour mesurer le poids économique de chacun de ses adhérents et solution qui a ma préférence. Il y aurait ainsi deux clés dont l'addition donnerait le nouveau collège électoral.

Que faire du Medef dans la France de Macron ?

Le fil rouge de ma candidature, c'est que le Medef doit avoir pour mission première de défendre l'intérêt et la liberté de l'entreprise, donc de ses adhérents et de ceux qui pourraient le devenir. Tout doit découler demain de l'entreprise, qui doit être remise au centre des préoccupations. Les chiffres de la représentativité, mais aussi la participation extrêmement faible aux élections aux CCI [chambres de commerce et d'industrie] avec à peine plus de 10 % de votants, démontrent qu'il y a un vrai problème de légitimité de nos organisations patronales.

Les élections présidentielle et législatives de 2017 ont montré que de très vieux partis comme le PS peuvent « mourir ». Cette faible représentativité signifie-t-elle que le Medef pourrait disparaître ?

Ce danger guette tous les partenaires sociaux, les syndicats de salariés comme les organisations patronales. La crainte, c'est qu'il se produise un détachement progressif à l'égard de nos corps intermédiaires. Sur les 124000 entreprises adhérant au Medef, la plupart ne le savent même pas. Elles le sont souvent en raison de leur appartenance à une fédération professionnelle. Les grandes entreprises sont toutes adhérentes au Medef, mais sans réelle implication dans ce qui s'y passe au quotidien. C'est pour cela qu'il faut remettre l'entreprise au coeur et que le premier pilier de mon programme, c'est la réforme du paritarisme. J'ai la conviction que la focalisation du Medef sur le paritarisme explique l'éloignement progressif des entreprises adhérentes, parce que, sans proximité avec le quotidien de l'entreprise, la légitimité du Medef disparaît et son utilité avec.

Quel doit être le rôle du Medef nouveau que vous appelez de vos voeux ?

Pour asseoir l'utilité, il faut rendre des services nouveaux, afin que l'entreprise se sente concernée. Il faut lui démontrer qu'il est utile pour elle de s'impliquer dans les travaux de l'organisation patronale. Or, si les adhérents ont le sentiment qu'on ne leur demande jamais leur avis, si, quand le Medef prend des décisions importantes en leur nom, il ne revient jamais vers elles, comment peut-on imaginer que les entreprises trouvent utile de participer ? On l'a vu, par exemple, dans la négociation sur l'assurance chômage : on a accepté d'accroître les cotisations des entreprises avec l'aval du Medef sans rien leur demander !

Dans la France de Macron que vous évoquez, il est très facile, avec les nouvelles technologies, de faire rapidement une consultation sur un point qui fait débat. Donc, quand il y a un débat aussi virulent que celui de l'an dernier sur la hausse des cotisations d'assurance chômage des entreprises, il faut savoir revenir vers la base pour donner une légitimité à la décision qui est prise.

Au risque d'un populisme ou d'un néopoujadisme patronal ? Il faut parfois du courage pour trouver des compromis sociaux représentant l'intérêt général ?

Il faut, bien sûr, des organes représentatifs désignés par les adhérents, mais ma conviction, c'est que, quand il faut prendre des décisions difficiles, on ne peut pas le faire sans le soutien de ses adhérents. Il est évident qu'on ne peut pas faire de la démocratie directe en permanence et qu'il y a parfois des négociations très complexes qui font l'objet d'un compromis, comme vous dites, mais ça, les chefs d'entreprise le comprennent très bien car ils le vivent tous les jours dans leur entreprise. Mais ne jamais revenir vers la base, cela me paraît impossible dans la France d'aujourd'hui. Je propose donc non seulement une nouvelle gouvernance plus transparente et démocratique, mais aussi de revoir les missions du Medef, qui doit rendre des services utiles aux entreprises adhérentes. Le Medef peut proposer à ses adhérents des services concrets. Ce serait bien mieux que de s'arcbouter sur la conservation du paritarisme : gérer des mandats, c'est devenu très éloigné de la réalité quotidienne des entreprises dans nos territoires

Ne faudrait-il pas aussi revoir le financement du Medef pour le rendre plus transparent ?

Le financement est un problème majeur : tous les partenaires sociaux bénéficient de transferts des organismes paritaires. Or ce sont exclusivement les cotisations des adhérents qui devraient les financer. Le nouveau financement imposé par la réforme de 2014 avec une taxe de 0,016 % sur la masse salariale de toutes les entreprises, même celles qui ne sont pas adhérentes au Medef ou aux autres organisations patronales, c'est un détournement non consenti de l'argent des entreprises et des salariés en France. Ce prélèvement, qui finance les cinq syndicats de salariés et les trois organisations d'employeurs, représente tout de même 90 millions d'euros de recettes annuelles : c'est énorme et tout à fait anormal.

N'est-ce pas un peu compliqué pour un entrepreneur comme vous de cumuler cette activité avec la mission de président du Medef, qui n'est pas rémunérée ?

Absolument pas. Il est normal que les mandats d'élus dans les organisations représentatives soient bénévoles. Dans mon cas, il se trouve que mon activité professionnelle peut bien s'adapter à une mission aussi prenante que celle de président du Medef.

Vous êtes un proche de Denis Kessler, patron de Scor et ancien dirigeant de la FFSA [Fédération française des sociétés d'assurance, Ndlr] et du Medef. Est-ce qu'il vous soutient ?

Ma candidature n'est absolument pas téléguidée, si c'est ce que vous sous-entendez. Je ne suis pas le candidat de quelqu'un, je suis tout à fait libre. Il se trouve que je n'ai même pas eu l'occasion d'informer Denis Kessler en amont de ma candidature. Et je ne peux pas me prévaloir de son soutien. Il a, bien sûr, beaucoup compté dans mon parcours et ma formation intellectuelle, notamment dans la période 1999-2002, autour de ce qui avait été appelé la Refondation sociale. Mais je vous ferai observer que mon programme est finalement très différent de ce que je pouvais penser à l'époque. Au moment de la Refondation sociale, il m'apparaissait important que les corps intermédiaires soient plus forts et autonomes. C'était une réaction d'autodéfense de l'ensemble des partenaires sociaux au regard de la façon brutale dont l'État avait voulu imposer le financement des allégements de charges pour mettre en place les 35 heures.

Près de vingt ans plus tard, mon diagnostic est très différent. Les corps intermédiaires sont épuisés par leurs responsabilités et ne parviennent pas à réformer les systèmes dont ils ont la charge. Je pense même qu'au contraire, ne parvenant pas à réformer l'assurance chômage, les retraites complémentaires ou la formation professionnelle, les partenaires sociaux doivent renvoyer vers d'autres acteurs la gestion de systèmes sociaux qui accumulent des déficits ou dysfonctionnent.

Ce devrait donc être principalement la responsabilité de l'État ?

Il y a deux possibilités. Concernant la compensation de l'absence de revenus d'activité, pour adopter une approche plus large que la seule assurance chômage, l'État est en effet le mieux placé parce que c'est aussi lui qui a la responsabilité des minima sociaux. Je note d'ailleurs la volonté du président de la République d'intégrer de nouveaux publics et donc de financer de plus en plus par l'impôt une solidarité qui devient universelle. Cela ne veut pas dire que ce doit être le même périmètre d'indemnisation ni les mêmes paramètres, mais c'est une mission que peut tout à fait remplir l'État.

Mais, dans d'autres domaines, il y a un autre acteur, auquel, par idéologie, on se refuse à recourir en France, à savoir le marché. C'est la grande différence entre le modèle social français et celui que l'on observe chez nos voisins : le marché y est beaucoup plus sollicité pour apporter des solutions de financement par des mécanismes non pas obligatoires, mais facultatifs, qui viennent compléter ce que fait l'État en matière de socle de solidarité.

Je regrette que la représentation des entreprises, qui à mon sens doit défendre l'économie de marché, ne fasse pas plus la promotion de la couverture d'un certain nombre de risques sociaux par le marché. En gérant l'assurance chômage, la formation professionnelle, le 1 % logement et les retraites complémentaires (à elles seules plus de 70 milliards d'euros de prélèvements annuels) comme il le fait actuellement, le Medef cautionne implicitement des mécanismes qui ne passent pas par le marché ou dans lequel il est réduit à pas grand-chose.

Le Medef se fait ainsi en quelque sorte le complice d'un niveau de prélèvements obligatoires insupportable pour la compétitivité de l'économie française. Soyons clairs : la France est une anomalie par la place qu'elle accorde à la dépense publique socialisée. C'est le pays qui a fait le choix du niveau le plus important au monde de dépenses sociales financées par l'impôt. Sans se référer à des pays considérés ici comme le Far West, mais, par exemple, à l'Allemagne, on constate que l'écart de prélèvements obligatoires que nous subissons s'explique par le choix d'un modèle social quasi exclusivement public et obligatoire.

Mais le marché, est-ce encore une bonne solution dans un monde où le libéralisme est en train de mourir ?

Les dépenses sociales publiques représentent 32 % du PIB en France et pèsent très lourd sur la compétitivité, car ce sont les ménages et les entreprises qui en assument la charge. Ce système a-t-il de bons résultats ? Si je regarde encore une fois l'Allemagne, je vois un pays qui, il y a douze ans, avait un chômage plus élevé qu'en France et qui par des réformes majeures du marché du travail et de l'indemnisation est parvenu à un taux de chômage plus de deux fois inférieur au nôtre. Taux de chômage de longue durée, précarité sur le marché du travail, inadéquation entre offre et demande d'emplois, taux d'activité des seniors et des jeunes... : sur tous ces critères, le système français est non seulement le plus cher du monde, mais en plus il n'est pas performant !

Ce n'est pas de l'ultralibéralisme. On parle de diminuer de cinq à six points un niveau de dépenses publiques qui représentent 32 % du PIB. Il ne s'agit pas de tout supprimer, mais de rendre notre système plus agile, de diminuer les contraintes qui pèsent sur les entreprises et donc, in fine, sur l'emploi. Rendre pour partie facultative la protection sociale est le seul moyen d'y parvenir. Il faut, bien sûr, un filet de sécurité publique minimal financé par la solidarité nationale et donc les impôts, et le compléter par des mécanismes complémentaires de marché pour ceux qui le veulent.

Donc, vous êtes le candidat des assureurs à défaut d'être celui de Denis Kessler...

Pas nécessairement. Il y a aussi en France des mutuelles de santé et de prévoyance qui font très bien ce métier. Ce sont des solutions de marché. Il est normal de regarder quel est le meilleur opérateur en mesure de les apporter. Il n'y a pas que la retraite ou la santé. Sur la formation, pour laquelle les assureurs ne sont pas directement concernés, il y a des opérateurs privés de qualité qui proposent des solutions de marché et auquel on n'a pas suffisamment recours. Ce sont des activités dans lesquelles l'État peut fixer un cahier des charges très contraignant, y compris pour la rentabilité des acteurs. L'État accrédite les organismes, et les partenaires sociaux peuvent jouer un rôle en validant ou certifiant les acteurs pouvant assurer ce service auquel ils ont contribué en apportant des financements ou en ayant abondé un compte de formation que le salarié va utiliser.

Quel interlocuteur Jean-Charles Simon, 47 ans, sera-t-il en président du Medef face à Emmanuel Macron, 40 ans, président de la République ?

Nous avons un président qui parle beaucoup de transformation. Je proposerai que le Medef, au lieu d'être ce qu'il a été jusqu'ici, à savoir un cogestionnaire du paritarisme, soit une force de propositions transformatrices de son propre champ de responsabilités pour y travailler avec les pouvoirs publics, plutôt que d'être un verrou. Sur l'assurance chômage, il est étonnant, du point de vue de l'intérêt des entreprises, que face à une demande d'évolution émise par l'État et contenue dans le programme du candidat Macron, le Medef ait eu comme réponse de cosigner avec les sept autres partenaires sociaux avec qui il cogère ce système, dont la CGT, un courrier pour répondre en substance à l'État que l'assurance chômage n'était pas son affaire. Ce genre de position me semble d'un autre temps.

Il y a déjà deux autres candidats originaires des territoires, l'un du Nord, l'autre d'Auvergne-Rhône-Alpes (voir La Tribune des 11 et 18 janvier), qui réclament, comme vous, de profondes évolutions au Medef. Un ticket commun est-il envisageable, et comment donner plus de place aux territoires dans le Medef de demain ?

Les territoires sont essentiels à la vie du Medef parce qu'ils sont en prise avec la société, qu'il s'agisse des élus locaux ou des autres parties prenantes de l'entreprise. C'est la capacité du Medef à se faire entendre qui se joue à travers les territoires. Le premier axe d'amélioration, c'est la réforme de la gouvernance interne que j'ai évoquée, car ils ont aujourd'hui une place que je trouve insuffisante. Le deuxième, c'est de leur donner plus de moyens pour agir en repensant la façon dont le Medef et les organisations qui le composent mutualisent leurs ressources au profit des territoires. Je m'adresserai notamment aux grands groupes en leur disant qu'ils ont un intérêt majeur, pour renforcer l'image de l'entreprise dans la société, à aider les territoires. Je ferai des propositions précises de nouveaux modes de répartition des moyens de l'ensemble de l'écosystème patronal.

Pourriez-vous proposer une fusion entre l'Afep, qui représente les très grands groupes, et le Medef, puisque vous avez travaillé pour les deux ?

C'est au Medef de faire le premier pas vers les autres organisations patronales afin de mieux travailler ensemble. Je proposerai de créer une maison commune afin que le Medef, la CPME [Confédération des PME], l'Afep et d'autres coopèrent mieux et davantage. Il y a trop de divisions aujourd'hui au sein du monde patronal et un manque de dialogue, notamment avec le monde des startups. Tous ceux qui veulent défendre l'entreprise doivent apprendre à travailler en mode coopératif. Le paysage français des partenaires sociaux est le plus morcelé au monde : chez nos voisins, il y a généralement une seule organisation patronale représentative et au maximum deux syndicats. En France, nous sommes huit autour de la table : c'est préjudiciable à un dialogue social clair et efficace, qui ne soit pas basé que sur des postures.

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Commentaires
a écrit le 25/01/2018 à 17:57 :
« L'entreprise doit être remise au coeur du Medef » (Jean-Charles Simon)

Ça change, avant c'était au centre.
a écrit le 25/01/2018 à 14:24 :
ce monsieur bouscule les conventions de l'entre-soi du paritarisme à la française ; il a raison de vouloir transformer un système à bout de souffle , cramponné à ses privilèges.
exit les vieilles habitudes , place au renouveau

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