Après l'adoption par le Sénat du projet de loi « industrie verte », le ministre de l'Industrie, Roland Lescure, détaille dans une longue interview accordée La Tribune la stratégie de réindustrialisation du gouvernement après plus de quatre décennies de délocalisations. Financement, rôle crucial d'EDF, accès au foncier, taxe carbone, pénurie de main-d'œuvre, discussions avec Tesla, sécurisation des matières premières, rôle des startups, Roland Lescure n'esquive aucun sujet et lance notre dossier sur la...LA TRIBUNE- La loi industrie verte a été adoptée au Sénat la semaine dernière et passera à l'Assemblée le 20 juillet. Quand on voit l'ampleur de la désindustrialisation au cours des 40 dernières années et les multiples obstacles à franchir, à commencer par les freins culturels, votre projet de loi peut-il vraiment permettre de réussir le pari de la réindustrialisation ?
ROLAND LESCURE- Oui, j'en suis convaincu. Et pas seulement en raison du projet de loi. Cette ambition fait partie d'un dispositif politique plus large qui connaît déjà des succès puisqu'aujourd'hui en France, il y a plus d'usines qui ouvrent que d'usines qui ferment. Sur le quinquennat précédent, le solde net s'est élevé à 300 nouvelles usines et sur les deux dernières années à 200. Cela a permis de créer plus de 90 000 emplois en six ans. La réindustrialisation a donc commencé et commence à porter ses fruits. Pour autant, il faut désormais changer d'échelle. Nous sommes entrés dans un virage de la réindustrialisation et, pour en sortir, il faut accélérer, changer de braquet en agissant sur tous les fronts, car les défis sont nombreux : le financement, je rappelle que nous ne disposons pas comme d'autres pays de fonds de pension, le foncier, la formation, la transformation des mentalités, car nous devons être capables de démontrer que l'industrie permet de réconcilier économie et écologie. L'industrie c'est 20% du problème écologique, mais 100% des solutions. Le défi majeur est culturel.
Dans ce « Yalta industriel vert » qui s'organise, comment se place l'Europe ?
L'Europe a l'avantage compétitif d'être le plus grand marché du monde. C'est un intérêt pour développer la production. Les investisseurs internationaux cherchent des portes d'entrée. Et la France est plutôt privilégiée, c'est une des portes d'entrée favorite. L'Europe est le continent le plus décarboné du monde, le seul qui tient ses objectifs en la matière. C'est un avantage compétitif. Tout le monde fixe l'objectif de décarbonation 2050, mais on ne sait pas comment les Chinois et les Américains vont le faire. Nous nous sommes engagés à faire la moitié du chemin d'ici à 2030. Un citoyen européen émet aujourd'hui moins de carbone qu'un Américain ou un Chinois. La France est parmi les meilleurs de la classe et émet encore moins qu'un Autrichien ou un Allemand. Enfin, l'Europe a changé de logiciel sur les aides d'État. Elle a réalisé que financer la décarbonation nécessitait de l'argent public, car à court terme ce n'est pas rentable. Nous avons des plans de financements : les grands projets européens, les moyens de France relance et France 2030, l'acceptation des crédits d'impôt ... Même si on est parfois un peu plus lent et un peu plus lourd que les États-Unis, on y arrive.