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ÉconomieFrance

La bataille complexe de l'indépendance des statistiques publiques

Photo de Grégoire Normand

Grégoire Normand

Publié le 28 novembre 2019 à 13:50 - Mis à jour le 28 novembre 2019 à 21:33

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10 ans après sa création, l'autorité de la statistique publique rappelle que les organismes de production et de diffusion des chiffres sont toujours soumis à des pressions malgré de nombreux garde-fous.
Pression politique, remise en cause des indicateurs et des méthodes, perte de confiance, soupçons de manipulation...les organismes de statistiques publiques ont régulièrement fait l'objet de critiques ces dernières années. Pour tenter de garantir l'indépendance de ces organisations, la loi de modernisation de l'économie a crée en 2008 l'autorité de la statistique publique qui vient tout juste de souffler sa dixième bougie. À cette occasion, le premier président de l'autorité, 

Paul Champsaur, a rappelé lors d'un colloque organisé à Bercy ce mercredi 27 novembre le contexte européen difficile de la mise en place de cette institution.

"Je savais que le système français avait bonne réputation à l'échelle européenne. Je savais également qu'il y avait quelques problèmes. J'ai commencé au printemps 2009. Tous les systèmes en Europe n'avaient pas la même réputation comme en Grèce. L'équivalent de l'autorité de la statistique à Athènes était composé de non Grecs. Ce qui a provoqué beaucoup de conflits entre l'institut de la statistique et cette autorité."

> Lire aussi : Grèce : l'ancien directeur des statistiques au centre d'une polémique

8 ruptures d'embargo en 10 ans

Les relations n'ont pas toujours été tendres entre le gouvernement français et les organismes de statistiques depuis 10 ans. D'après des chiffres communiqués à l'occasion du colloque, huit ruptures d'embargo ont été recensées par l'autorité de la statistique. Sur ce total, les gouvernements successifs ont brisé six embargos et malgré un durcissement des règles de diffusion et un rappel à l'ordre des cabinets ministériels, les risques sont toujours bien présents. À la fin du mois de mars dernier, le ministre de l'Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, avait dévoilé les chiffres actualisés de la croissance à la radio alors que ces indicateurs étaient sous embargo. "On espère qu'il n'y aura plus d'accident mais il y en a toujours" a regretté Dominique Bureau, le président actuel de l'autorité statistique.

Des données très sensibles

La communication de certaines données peut s'avérer très délicate. C'est par exemple le cas des chiffres de la délinquance, de la sécurité intérieure ou de l'immigration. Lors de sa prise de fonction en 2014 au ministère de l'Intérieur, François Clanché, le premier chef du service statistique de la sécurité intérieure n'a pas caché certaines difficultés.

"J'arrive à ce poste car il y a eu une énième crise. Elle était à l'origine technique. Du point de vue de l'indépendance professionnelle, je n'ai pas eu de problème par la suite. Une fois, on m'a demandé un report de publication mais j'ai refusé". [....] Il reconnaît que "la grande avancée a été de publier directement les chiffres sur internet sans passer par les cabinets ministériels".

À l'issue de sa mission, il concède avoir deux regrets. "Nous avons pu faire évoluer les indicateurs vis à vis du grand public et des responsables de la police mais pas vraiment les usages au niveau des unités de gendarmerie et des unités de police. Mon deuxième regret est notre rapport aux médias avec l'absence de conférence de presse par exemple".

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Outre les chiffres sur la sécurité, les données sur l'emploi et le marché du travail ont également fait l'objet de controverses. Paul Champsaur a rappelé que "être inscrit à Pôle emploi ne veut pas dire forcément que l'on est chômeur. À l'époque, les chiffres de Pôle emploi étaient mensuels et très variables. Ils sont devenus trimestriels." Surtout les chiffres de Pôle emploi sont bruts. Ils ne prennent pas en compte l'évolution de la population active contrairement au taux de l'Insee qui s'appuie sur les règles du bureau international du travail (BIT).

> Lire aussi : Les statistiques mensuelles sur le chômage vont être rénovées

L'indépendance, une condition nécessaire

Plusieurs intervenants ont rappelé la nécessité d'une indépendance pour les organismes de statistiques publiques. C'est par exemple le cas d'Edouard Crozé, directeur marketing chez Auchan. Le groupe de grande distribution est partie prenante du projet "données de caisse" en collaboration avec l'Insee. "Ces informations permettent d'envisager des traitements massifs de données dans le but d'élaborer des indices de prix à la consommation" souligne l'institut basé à Montrouge.

"Ce qui nous a motivé il y a 10 ans est l'indépendance de l'Insee. Sans indépendance, nous n'aurions pas ouvert nos centres de données. Nous sommes passés à une forme d'industrialisation. Auchan ne l'aurait pas fait sans la sécurisation et la confidentialité des données. Le ticket de caisse est qualifié par certains analystes comme le pétrole de demain" a expliqué le cadre de la grande distribution.

Une confiance en berne

La crise de la confiance concerne également les données publiques. D'après Karine Van Der Straeten, directeure scientifique, Institute for advanced study in Toulouse, "la confiance dans la statistique publique est autour de 37%, c'est un chiffre qui classe la France à l'avant dernière place à l'échelle européenne". Pourquoi un tel résultat ? Cette défiance s'expliquerait avant tout par  "la manière dont les chiffres sont utilisés par les politiques par exemple d'après les enquêtes de satisfaction menées par l'Insee. Il y a une forme d'amalgame entre les producteurs des chiffres et l'usage de ces chiffres". De son côté le directeur général de l'Insee, Jean-Luc Tavernier a regretté le manque d'appropriation de tous ces outils.

"La confiance est une question de clé. Si l'on produit des chiffres et que le public ne se les approprie pas, c'est qu'on a mal fait le boulot. Il y a un problème de communication sur les réseaux sociaux pour rendre compte de sujets complexes".

> Lire aussi : En quoi les Français ont-ils encore confiance ?

Un code européen

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De leur côté, les institutions européennes ont mis en place un code européen de la statistique avec un certain nombre de règles à appliquer pour chaque pays. Les producteurs de statistiques à l'échelle nationale s'appuient souvent sur ce corpus pour faire respecter leur indépendance. En France, "l'indépendance s'est construite sur la déontologie des praticiens et la fierté d'être reconnu par leurs pairs  L'indépendance est un combat et l'autorité doit permettre de le poursuivre" a conclu Jacques Freyssinet, l'ancien directeur de l'

Institut de recherches économiques et sociales.

Grégoire Normand

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