Fiona Lazaar : "la crise a agi comme un descenceur social"

ENTRETIEN- Dans un épais rapport de 150 pages remis au Premier ministre Jean Castex, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion dresse une photographie alarmante des répercussions de la pandémie sur les plus fragiles. La présidente du conseil Fiona Lazaar revient pour La Tribune sur les principaux enseignements de ce document et met en garde contre le risque d'éclatement de la cohésion sociale minée par le creusement des inégalités.
Grégoire Normand

5 mn

Fiona Lazaar est également députée du Val d'Oise depuis 2017.
Fiona Lazaar est également députée du Val d'Oise depuis 2017. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE- Quels sont les principaux enseignements du dernier rapport du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale remis au premier ministre mercredi 12 mai dernier ?

FIONA LAZAAR- La crise a été un révélateur et un amplificateur de la pauvreté. Il y a un eu un triple mécanisme à l'oeuvre. La crise a entravé les sorties de la pauvreté. Beaucoup de personnes au RSA ont connu un coup d'arrêt dans leur parcours d'insertion. Entre janvier 2020 et janvier 2021, il y a une hausse de 6% du nombre de bénéficiaires du RSA. Cette hausse est liée au fait que beaucoup de personnes ne sont pas sorties du RSA à cause de la crise. Il y a également des effets similaires sur les chômeurs de longue durée. La crise a précipité dans la pauvreté des gens qui n'étaient pas dans la pauvreté mais qui vivaient sur le fil. Lors du premier confinement, les fermetures des écoles et des cantines ont beaucoup pesé sur le budget des familles. Les travailleurs qui pouvaient toucher des pourboires ont également été affectés. Le chômage partiel a permis de compenser une partie de leurs revenus mais pas les pourboires. Il y a également des arrivées inattendues dans la pauvreté.

Assiste-t-on à de nouvelles formes de pauvreté ?

Oui, des personnes qui étaient inconnues des services sociaux ou des permanences associatives se sont retrouvées dans la pauvreté en raison notamment de l'arrêt de leur activité. Des artisans et des indépendants ont vu leur activité s'arrêter alors qu'ils venaient juste de démarrer et n'ont pas eu le temps de cotiser assez pour toucher des aides. Des personnes se sont retrouvées dans la pauvreté après des séparations ou des pensions alimentaires non versées. Malgré les aides, la crise a eu un impact qui dépasse la pauvreté monétaire. Elle a eu un impact sur les conditions d'apprentissage, sur le décrochage scolaire, la santé, la santé mentale, l'isolement. Tous ces aspects vont avoir des conséquences à moyen ou long terme.

Un des autres enseignement du rapport est qu'il ne faut pas opposer les anciens pauvres et les nouveaux pauvres. Il y a différentes formes de pauvreté. Depuis le début de la crise, on a beaucoup parlé de la pauvreté des jeunes comme si c'était nouveau. Or, les jeunes faisaient déjà partie des catégories les plus pauvres bien avant la crise. Un jeune sur cinq vivait sous le seuil de pauvreté. Avec la fin des jobs d'étudiants, la crise a accru la pauvreté chez les jeunes.

Les dispositifs mis en oeuvre par le gouvernement vous paraissent-ils suffisants ?

Les aides ont été massivement mises en oeuvre pour sauver l'économie et les emplois afin d'éviter que les personnes tombent au chômage. En revanche, il y a eu moins d'aides pour les personnes qui étaient déjà pauvres ou qui vivaient des minimas. Pour certaines d'entre elles, cette période a été très difficile car des coûts supplémentaires sont apparus. Ce qui a beaucoup pesé sur ces familles. Pendant la période du confinement, le coût de la vie a augmenté pour ces familles. Les marchés alimentaires étaient fermés par exemple. Ces aides ont été un amortisseur important.

Il va falloir être néanmoins très prudent sur la fin de ces aides et l'accompagnement de ces personnes. A moyen terme, le besoin d'accompagnement va augmenter. La crise a agi comme "un descenceur social". La dégradation des conditions matérielles peut engendrer des situations très difficiles où les personnes cessent de payer leur loyer et peuvent se retrouver endetter. Il y a un risque d'effet en cascade.

Vous évoquez des risques sur la cohésion sociale. Que voulez-vous dire exactement ?

La pandémie peut avoir des conséquences sur la cohésion sociale à moyen terme par le creusement des inégalités. Cette crise a profondément accru les inégalités. Pendant la crise, les plus aisés ont connu une baisse de leur taux d'endettement et leur taux d'épargne a augmenté. En revanche, le taux d'endettement chez les plus modestes a augmenté. Le creusement de cette fracture est un risque pour la cohésion nationale.

Malgré les aides, la jeunesse a été particulièrement affectée par cette crise avec la fin des études pour certains. Certains sont tombés dans la pauvreté ou l'isolement. Les troubles psychiques ont été importants. La crise a troublé leur avancée vers l'autonomie.

Quelles pourraient être les conséquences de la levée des aides sur la pauvreté ?

L'année dernière, beaucoup d'aides ont été mises en place pour les salariés en chômage partiel, les indépendants avec le fonds de solidarité, les intermittents. Ces aides ont permis de préserver en partie les revenus des travailleurs. Il existe néanmoins beaucoup de craintes pour des entreprises qui risquent de ne pas se relever à l'issue de cette crise. La transition doit absolument se faire avec un accompagnement. Les difficultés risquent encore de s'accumuler et certaines peuvent se déployer avec un décalage. Ces aides ne doivent pas s'arrêter brutalement. Il faut investir dans l'accompagnement des personnes. Avant la crise, 40% des personnes qui arrivaient au RSA devaient attendre 6 mois avant d'avoir un premier rendez-vous pour être accompagnées. Il faut absolument éviter ça et mettre le paquet pour ne laisser aucune personne au bord du chemin. Plus l'accompagnement est tardif, plus c'est difficile. Il faut bien regarder toutes les conséquences de la pandémie sur ces personnes pour leur éviter de sombrer.

Propos recueillis par Grégoire Normand

Grégoire Normand

5 mn

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Commentaires 31
à écrit le 17/05/2021 à 12:25
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Pourquoi renommer en "crise" la politique de notre gouvernement? A qui essaie t'on de faire croire que c'est au covid et non à nos gouvernements successifs que l'on doit l'effondrement en cours?

à écrit le 16/05/2021 à 18:59
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Est-ce qu'inventer un néologisme permet de faire passer une tendance (projet ?) vieille de 40 ans en nouveauté ?

à écrit le 16/05/2021 à 14:04
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Ce covid est arrivée à propos ,c'est le tapis qui va masquer 40 ans de naïveté politique pour ne pas dire plus . Tout sera de la faute du covid , avant la France aller très bien !.......... Espérons que des comptables pourront nous donner à l'Euro ...

à écrit le 16/05/2021 à 12:45
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Monsieur Bayrou a encore faim ; au lieu de changer le modèle social qui ne fonctionne plus pendant 20 ans il préconise pour sauver son biefteck l’exploitation massive des humains par l’immigration et le forçage des femmes à enfanter en masse ! Bravo...

le 17/05/2021 à 11:24
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La proposition de Bayrou sur ce sujet n'a qu'un but remettre en cause le système des retraites par répartition et par ce biais ,il veut légitimer les entrées sur notre territoire de 250 000 personnes par an (selon LREM ) depuis l’élection de Macron.S...

à écrit le 16/05/2021 à 12:44
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Monsieur Bayrou a encore faim ; au lieu de changer le modèle social qui ne fonctionne plus pendant 20 ans il préconise pour sauver son biefteck l’exploitation massive des humains par l’immigration et le forçage des femmes à enfanter en masse ! Bravo...

à écrit le 16/05/2021 à 11:59
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Ce résultat final est voulu par la majorité des Français et des gouvernements successifs. un rapport maintenant ? Pourquoi faire en fait ? La plut part des gens vont finir par comprendre que le social en France est pour attirer l’immigration pour d...

à écrit le 16/05/2021 à 9:35
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ou est le pb? plus y a de pauvres, moins y a d'inegalites, la france devarait etre contente plutot et quand tout le monde aura 2 euros par jour pour vivre comme chez l'ami a melenchon et hamon, y aura plus d'inegalites, ca sera tres bien, les franc...

à écrit le 15/05/2021 à 20:46
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Pour ceux qui ne le savent pas, l'impot payé par les entreprises suit le même fonctionnement que celui des particuliers : énormément d'entreprises bénéficient d'allègements fiscaux, voir d'exonération totale... mais ce sont des accords "secrets" entr...

à écrit le 15/05/2021 à 18:17
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L'ascenseur social n'a jamais existé. Ceux qui y croient sont toujours en train de chercher le bouton. L'avancement dans l'échelle sociale s'est toujours fait par l'escalier. Monter socialement demande un effort et devant l'effort il y en a plein qui...

le 15/05/2021 à 19:58
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Si ceux qui avaient de l'argent mais plus d'idée finançaient correctement ceux qui n'ont pas d'argent mais des idées, l’ascenseur social, même si je n'aime pas les formules, existerait, les pauvres étant d'une part plus nombreux et évoluant dans des ...

le 16/05/2021 à 0:03
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Ah ah ah Tototiti !!! trop rigolo !!! J'ai pu voir ces gens, des grosses truffes qui n'ont que leurs égos financer par l'état ou les réseaux de l'état et qui prétendent aux résultats économiques d'aujourd'hui être innocents dans les évènements pas...

le 16/05/2021 à 14:58
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@Gonzaque : Si Gonzaque sort de ses gonds et se met à zigzaguer, c'est que j'ai fait mouche. Il cite Bergson, mais hélas pour lui, Bergson a bien décortiqué les formes du rire sauf le rire jaune.

à écrit le 15/05/2021 à 17:50
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il faut être de la macronie pour ignorer le recul de la france dans la majorité des domaines la sante malgré des revendications qui date de plusieurs années idem pour la sécurité des personnes et des biens et que dire de l'emploi eux sont foncti...

à écrit le 15/05/2021 à 14:09
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En bon français , ne convient il pas de dire " ascenseur " mais " descendeur " ?

à écrit le 15/05/2021 à 12:33
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Ce n'est pas la crise mais son traitement sanitaire "enfermiste" par le Gouvernement et son administration qui ont créé cette détresse.... Quant à l'ascenseur social, cela fait longtemps qu'il est en panne en France. Mais ce n'est aps politiquement c...

à écrit le 15/05/2021 à 12:01
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Il n'y a pas besoin de la crise pour cela. La surpopulation fait que tout le monde est tiré vers le bas : le niveau du bac a considérablement baissé, incapacité des parents de familles nombreuses à s'occuper correctement de leurs enfants, plus d'arge...

le 15/05/2021 à 12:57
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les entreprises françaises sont les plus taxées au monde, les 2/3 des 750 millards de la protection sociale sont payés par elles, et les 1% des plus riches payent 70% des impôts et vous êtes considérez comme riche à partir de 4000 euros net ???

le 15/05/2021 à 14:39
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"les 2/3 des 750 millards de la protection sociale sont payés par elles, et les 1% des plus riches payent 70% des impôts" -1/ il serait bon de citer vos sources. -2/ les entreprises prélèvent ces sommes sur la part des salaires qu'elles ne versen...

le 15/05/2021 à 15:03
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Oui , bien sur, pour que les dernières entreprises restant sur le sol national, s'en aillent ailleurs !!! BRAVO pour la solution........ On ferait beaucoup mieux en récupérant les impots non payés par les très riches , et en récupérant les préstat...

le 15/05/2021 à 18:05
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@reverjovial Mais que l’État donne de l’argent aux entreprises… est-ce aussi exceptionnel que le laisse entendre le Ministre des finances et de la relance ? Et bien non. Absolument pas. On peut rappeler aussi que chaque année, crise ou pas crise...

le 15/05/2021 à 18:13
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@reverjovial "vous êtes considérez comme riche à partir de 4000 euros net ??? " Disons ,que ce ne sont pas les plus paumés et généralement plutôt des cadres du public et du privé .Si on considère que l'on est riche lorsqu'on appartient aux 10% ...

le 16/05/2021 à 11:01
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@grognon Regardez votre feuille de salaire et les charges sociales en plus de votre salaire que paye votre employeur pour votre retraite, les allocations familiales, votre SS et la part chômage, sans compter le CE, la prise en charge d’une partie ...

le 16/05/2021 à 15:19
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Merci de lire ce qui est écrit avant d'encenser les entreprises. Je n'ai pas écrit que les entreprises ne payaient pas de charges sociales, j'ai écrit que ce qu'elles payaient était créé par les employés. Si elles ne le payaient pas directement cela ...

à écrit le 15/05/2021 à 11:20
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Dans le pays où la charge fiscale est la plus lourde au monde, où les prestations sociales sont les plus élevées également, ou 60% de ménages ne paient pas d’impôts, et ou l’endettement explose, la classe moyenne paupérisée, le service public le plus...

le 15/05/2021 à 23:49
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c'est étrange que vous ne fassiez pas la corrélation entre l'enrichissement (plus de 450% en 10 ans des milliardaires d'aujourd'hui, a votre avis, l'argent ils l'obtiennent comment? c'est juste que les quelques familles françaises qui drivent le t...

à écrit le 15/05/2021 à 11:15
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Stop à l’hypocrisie ! Merci . Depuis 2001 , nombreux Français et Françaises avertissent via les réseaux, le risque de la dématérialisation, les délocalisations , les désindustrialisations, le pouvoir des GaFAMs , malgré tout cela le groupe schwab e...

à écrit le 15/05/2021 à 10:35
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Ah c'est sûr qu'il va falloir qu'ils en achètent un paquet de chars et autres gros navions les actionnaires milliardaires européens pour faire plaisir à leurs enfants s'ils veulent à eux seuls relancer la croissance. Mais le veulent ils vraiment ? Ou...

à écrit le 15/05/2021 à 9:57
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150 pages pour arriver à la conclusion que l'ascenseur social qui est en panne depuis des décennies s'est remise en marche à la descente. Sauf que le mécanisme a lâché est qu'il est désormais en chute libre, car pour des raisons de coût, plus personn...

à écrit le 15/05/2021 à 9:50
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"la crise a agi comme un descenceur social" : Haha, elle est bonne, celle-là. Dans le registre captain obvious, elle est pas mal. Mais madame, pas la peine d'inventer un nouveau mot, un ascenseur, ça monte, mais ça descend, aussi : L'ascenseur social...

à écrit le 15/05/2021 à 9:35
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Lorsque l'on regarde qui a épargné, qui a pu "télétravaillé" qui a pu changer d'un appart a une maison, qui a pu ne pas être au chômage partiel et enfin qui a pu obtenir des compensations. Ils sont aussi tellement nombreux a n'avoir rien eu, que fi...

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