Avec la pandémie, le fléau de la pauvreté avance à grand pas

Pauvreté chez les jeunes, hausse des minimas sociaux, précarisation des travailleurs... dans son dernier rapport, l'observatoire des inégalités dresse un portrait alarmant de la pauvreté en France. Avec la pandémie, les associations parlent déjà d'un million de pauvres supplémentaires en 2020.
Grégoire Normand
(Crédits : Reuters)

C'est une courbe qui n'est pas prête de s'inverser. Depuis le premier confinement au mois de mars, de nombreux ménages doivent faire face à une récession inédite depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. La catastrophe sociale est en train de prendre le relai de la crise sanitaire. S'il est encore tôt pour avoir des chiffres précis pour 2020, les files d'attente pour l'aide alimentaire ne cesse de s'allonger selon les associations. Dans son dernier rapport rendu public ce jeudi 26 novembre, l'observatoire des inégalités brosse le portrait d'une pauvreté aux multiples visages. Derrière cette radiographie chiffrée d'un phénomène social complexe à appréhender, beaucoup de pauvres passent à travers les radars des statistiques et des pouvoirs publics.

"Des personnes sont mal mesurées au moment du recensement et les personnes vivant dans des structures collectives comme les prisons, les Ephad ne sont pas prises en compte dans les enquêtes de revenu menées par l'Insee. Par ailleurs, les DOM sont mal pris en compte. En revanche et c'est une nouveauté, on estime que 950.000 personnes pauvres pour l'ensemble de ces territoires (au seuil de 60%) ne sont pas recensées" selon Anne Brunner, directrice des études à l'observatoire, interrogée par La Tribune.

Face à l'urgence, plusieurs organisations ont tiré la sonnette d'alarme depuis la rentrée. Si le gouvernement a fait récemment des annonces pour renforcer certains minimas sociaux durant le second confinement, la pauvreté demeure un angle mort du plan de relance de l'exécutif annoncé au mois de septembre. Sur les 100 milliards d'euros annoncés, environ 800 millions devraient servir à limiter la pauvreté, soit 0,8% du total.

> Lire aussi : La pauvreté, angle mort du plan de relance : France Stratégie tire la sonnette d'alarme

1,4 million de pauvres supplémentaires entre 2002 et 2018

La montée de la pauvreté est loin d'être un phénomène récent. Même si la France se targue souvent d'avoir un taux de pauvreté relativement limité au regard de ses voisins, le nombre de pauvres en valeur absolue a grimpé d'environ 1,4 million de personnes entre 2002 et 2018. En 2018, selon les dernières consolidées disponibles, 5,3 millions de personnes vivaient dans cette situation critique avec moins de la moitié du niveau de vie médian, soit moins de 885 euros par mois pour une personne seule. Le taux de pauvreté s'élevait à 8,3% au seuil de 50% du revenu médian et 14,8% au seuil de 60% du revenu médian. "Pour l'année 2018, la forte augmentation est liée en partie à la baisse des allocations logement en 2017. Pour les habitants du logement social, la baisse de niveau de vie a été, il est vrai, compensée par une diminution de leur loyer, qui ne figure pas dans ces données" signalent les rapporteurs.

Récemment, l'institut de statistiques a publié une première estimation du taux de pauvreté en 2019. Il serait en léger recul par rapport en 2018 avec environ 200.000 pauvres en moins et un taux à 14,5%. Là encore, ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. En effet, l'Insee met quasiment deux ans pour consolider ses chiffres sur la pauvreté. En outre, la pandémie actuelle pourrait rapidement effacer ses progrès.

"Même si l'activité économique redémarre, le mal est déjà fait : plusieurs centaines de milliers de personnes ont probablement basculé dans la pauvreté du fait du chômage et de la précarité. Il faudra plusieurs années pour revenir, peut-être, à une situation plus favorable."

La pandémie actuelle va avoir des répercussions "majeures" pour l'observatoire basé à Tours. Les perspectives pour les salariés en contrats précaires (intérimaires, saisonniers, CDD de courte durée) et des indépendants sans filets de protection sont assombries par la dégradation de la situation sanitaire, les multiples confinements et la profondeur de la récession. En effet, beaucoup de secteurs (hôtellerie, restauration, stations de ski, services aux entreprises) qui emploient d'habitude ce type de main d'oeuvre sont meurtris par les effets de la pandémie.

Une hausse des minimas sociaux

Même s'il est encore difficile à ce stade d'avoir des chiffres précis sur le nombre de pauvres en 2020, les remontées de terrain et les alertes des associations en charge de la distribution alimentaires sont les premiers signes d'une montée de la pauvreté. En outre, les hausses de demandes des minimas sociaux traduisent un accroissement des difficultés au coeur de cette crise historique. "Avant le second confinement, de nombreuses nouvelles demandes avaient déjà été enregistrées et on estimait que les dépenses liées au RSA allaient augmenter de 10% en 2020", indique le document.

Récemment, l'entourage du ministre de la Santé Olivier Véran a fait part de ses inquiétudes. "Les chiffres de l'augmentation du RSA sont très inquiétants pour les mois de septembre et octobre. Un nombre important de personnes ne sortent plus du chômage à cause de la récession. Avant beaucoup de personnes sortaient du chômage et trouvaient un emploi." De son côté, la déléguée interministérielle à la pauvreté, Marine Jeantet, qui a pris son poste en mars dernier évoquait une "hausse des dépenses de RSA depuis septembre. Il semblerait que de nouveaux publics comme des indépendants feraient des demandes."

Les jeunes, premières victimes de la crise

Parmi les personnes victimes de la crise, les jeunes apparaissent en première ligne. Ce sont eux qui devraient subir les principales répercussions économiques de la pandémie selon les auteurs du rapport. La mise sous cloche de l'économie tricolore au printemps a mis un coup d'arrêt brutal aux emplois souvent occupés par des jeunes comme les contrats saisonniers, les jobs d'étudiants, les contrats courts. Si le déconfinement du printemps a permis à l'activité économique de repartir pendant la saison estivale, la recrudescence du virus et le second confinement ont une nouvelle fois plombé les espoirs pour des milliers de jeunes de retrouver un travail rapidement.

Dans cette population, il existe des situations très hétérogènes sur le plan professionnel. Ceux qui ont fini leurs études au mois de juin se retrouvent dans un marché du travail atrophié et un horizon bouché pendant encore plusieurs semaines. L'insertion professionnelle, même pour les plus diplômés risque d'être chaotique. Déjà lors de la crise de 2008-2009, les jeunes diplômés d'une licence ou d'un master avaient beaucoup plus de difficultés pour trouver un emploi stable sans compter les moins qualifiés qui risquent de devoir accepter des boulots alimentaires pendant encore longtemps. Chaque année, le marché du travail doit absorber environ 700.000 nouveaux entrants rappelle l'observatoire des inégalités. Au total, la population des 18-29 ans semble en première ligne pour affronter la crise. En effet, selon un bilan établi par l'association sur la période 2002-2018, le nombre d'enfants de pauvres et de jeunes adultes démunis a bondi de 800.000 contre 600.000 pour les autres générations, sans compter tous les jeunes qui n'apparaissent pas dans les statistiques publiques. "Il y a une fraction de jeunes qui ne peuvent pas toucher le RSA entre les 18-24 ans et qui vivent chez leurs parents mais qui ne sont pas forcément aidés financièrement" ajoute Anne Brunner.

La situation alarmante des enfants de pauvres

Les enfants de parents pauvres vivent actuellement une période particulièrement alarmante. Selon les auteurs du rapport, 1,5 million d'enfants vivaient dans un foyer ayant un revenu inférieur à 50% du revenu médian en 2017. Avec la crise actuelle et la montée du chômage, cette situation pourrait devenir catastrophique. En effet, beaucoup de familles ayant des difficultés avant la fin du mois pourraient basculer dans la pauvreté pendant encore une longue période, surtout dans les familles monoparentales. L'organisation rappelle que la pauvreté chez les enfants résulte avant tout "du fait d'être élevé seul, le plus souvent par la mère".  En prenant en compte le seuil de pauvreté à 60% du revenu médian, 39% des enfants de familles monoparentales vivent dans la pauvreté contre 15% des enfants qui grandissent au sein d'une famille avec deux parents. Chez les enfants vivant avec des parents au chômage, le phénomène est encore plus grave. Ainsi, 70% des parents élevés par des parents au chômage ou en inactivité vivent dans la pauvreté.

L'inquiétante montée de la pauvreté chez les travailleurs

Le travail est loin d'être un rempart contre la pauvreté. Après être resté stable pendant 20 ans, le taux de pauvreté chez les travailleurs a augmenté depuis 2017. Si les créations d'emplois et la baisse du chômage ont permis à des milliers de personnes de sortir de ce fléau, cette embellie "s'est faite au prix d'une flexibilisation du droit du travail et d'une précarisation des emplois. Une partie des ouvriers et employés peu qualifiés qui ont retrouvé un emploi viennent gonfler le nombre de travailleurs pauvres, faute d'une rémunération, d'une stabilité ou d'un temps de travail suffisants".

D'après des chiffres communiqués dans le rapport, 1,2 million de personnes seraient concernées par ce phénomène des travailleurs pauvres. "Les travailleurs de plateforme en font partie mais dans le total des travailleurs pauvres, ils sont peu nombreux. Les salaires insuffisants et la précarité au travail peuvent expliquer ce phénomène de pauvreté. Les travailleurs indépendants qui ont des revenus irréguliers peuvent gonfler ces chiffres. L'autre facteur à prendre en compte concerne la démographie. La composition du ménage doit être pris en compte, notamment chez les familles monoparentales, ou le nombre de personnes à prendre en charge par la famille" ajoute Anne Brunner.

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ENCADRÉ

Pourquoi l'Observatoire des inégalités a-t-il choisi le seuil à 50% du revenu médian ?

"Le simple choix d'un seuil de pauvreté de 50% ou de 60% du niveau de vie médian fait passer de 5 à 9 millions le nombre de personnes pauvres. Le seuil de pauvreté de 60%, qui dépasse légèrement les 1.000 euros mensuels pour une personne seule, prend en compte des situations sociales très hétérogènes, qui vont de ce que l'on appelait il y a quelques années le quart-monde jusqu'à des milieux sociaux que l'on peut qualifier de « très modestes ». Pour l'observatoire des inégalités, "ce mélange de situations sociales très différentes entretient la confusion."

Grégoire Normand

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Commentaires 8
à écrit le 28/11/2020 à 15:02
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"Avec la pandémie, le fléau de la pauvreté avance à grand pas" c'est marrant je savais pas que le covid 19 était présent depuis le passage à l'euro... Ce fléau que vous parler a commencé au passage de l'euro avec lequel 6.55957 franc valent 1 euros q...

à écrit le 28/11/2020 à 11:26
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Elle est bien pratique, cette pandémie, pour servir de bouc émissaire à tous les problèmes humains

à écrit le 28/11/2020 à 9:37
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"le fléau de la pauvreté avance à grand pas" Au pas de l'oie avec Macron

à écrit le 27/11/2020 à 14:44
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ca y est, c'est reparti sur les pauvres ne disposant que de l'iphone 6, au lieu d'avoir le dernier modele les bons gauchistes nostalgiques de polpot et lenine devrait etre contents, pourtant, fabriquer des pauvres pour atteindre ses objectifs, c'es...

le 27/11/2020 à 19:49
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Moi, je serais vous, je partirai en Amérique du sud ou en Afrique. Vous risquez l'ulcère, ou pire l'avc, si vous restez en France...

le 21/01/2021 à 0:17
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bavardage de bar-tabac.

à écrit le 27/11/2020 à 13:32
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Ne pas avoir franchement aidé à la possession d'un habitat individuel pour des raisons qui me choquent, fait que des gens comme moi avec de petites ressources sont dans la misère, quand il faut retirer 600€ d'un peu plus de 1000 on fait quoi? ben on ...

à écrit le 27/11/2020 à 9:04
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Sans parler du choc psychologique phénoménale qui frappe la population, qui va encore plus enfoncer ceux qui n'ont rien et encore plus détraquer ceux qui ont tout.

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