« La loi immigration votée au Sénat est une aberration politique et juridique » (Benoît Hamon, Singa)

ENTRETIEN - Le directeur de l'ONG Singa et ancien ministre socialiste Benoît Hamon pointe les paradoxes de la loi sur l'immigration votée au Sénat cette semaine. Avant son retour à l'Assemblée nationale en décembre, plusieurs députés de la majorité ont annoncé qu'ils voulaient retrouver l'esprit initial du dispositif de régularisation de sans-papiers dans les métiers en tension. Face à la baisse de la population active, l'ex-candidat à la présidentielle plaide pour une régularisation des travailleurs sans papier.
L'ancien ministre de l'Education nationale vilipende le déclassement des réfugiés en France lorsqu'ils arrivent sur le marché du travail.
L'ancien ministre de l'Education nationale vilipende le déclassement des réfugiés en France lorsqu'ils arrivent sur le marché du travail. (Crédits : Reuters)

LA TRIBUNE - Dans le projet de loi sur l'immigration voté au Sénat cette semaine, les travailleurs étrangers exerçant dans les métiers en tension pourront obtenir un titre de séjour d'un an « à titre exceptionnel » et non de plein droit comme le prévoyait la version (article 3) du gouvernement. Plusieurs députés de la majorité ont déjà annoncé qu'ils voulaient retrouver l'esprit initial du dispositif de régularisation de sans-papiers dans les métiers en tension. Cette ambition vous semble-t-elle à la hauteur ?

BENOÎT HAMON - Non, quiconque a un emploi aujourd'hui devrait être régularisé. Ces travailleurs cotisent socialement et ne prennent l'emploi de personne. Ils occupent un emploi nécessaire pour faire fonctionner l'économie. Réserver la possibilité d'une régularisation dans les métiers en tension est à mes yeux une mauvaise solution. Même avec un titre de séjour d'un an dans les métiers en tension, que se passe-t-il pour la personne qui change d'emploi et bascule dans un emploi qui n'est plus en tension ?  La personne risquerait l'expulsion ? C'est inapplicable sur le terrain.

Mais, non content de refuser la régularisation de travailleurs sans titre de séjour et qui cotisent pourtant à la sécurité sociale parce qu'ils ont signé un contrat de travail, le Sénat, sans que le gouvernement s'y oppose, vote un article qui prévoit que les travailleurs étrangers, en situation régulière, se voient supprimer le bénéfice des APL et des allocations familiales, tant qu'ils n'auront pas 5 ans de résidence. Cela veut dire qu'une partie du salaire brut de ces travailleurs ira financer la Sécurité Sociale sans que cela n'ouvre aucun droit. C'est une aberration politique et juridique qui en dit long sur l'idéologie et la déraison qui inspirent une partie significative de l'échiquier politique.

Lire aussiLoi immigration : le volet « régularisations » des travailleurs sans-papiers durci par les sénateurs

En France, entre 200.000 et 400.000 travailleurs seraient aujourd'hui sans-papiers, c'est-à-dire dépourvus de droit au séjour ou d'autorisation de travail selon un rapport du défenseur des droits. Comment expliquez-vous un tel phénomène ?

Il y a aujourd'hui des métiers extrêmement difficiles qui ne trouvent pas preneurs sur le marché du travail. Il faut distinguer les travailleurs sans papier qui ont un contrat de travail « au noir ». Mais dans les deux cas, ce sont souvent des métiers difficiles, précaires et très mal payés dont personne ne veut, quand bien même on les trouve en « traversant la rue ».

Le fait que les personnes qui acceptent ces métiers soient sans papier et donc sans voix, contribuent à ce que les conditions de travail ne s'y améliorent pas d'ailleurs. Il s'agit de rendre visibles ces travailleurs pour améliorer l'attractivité des emplois dans ces filières. Régulariser les sans papier n'est pas rendu nécessaire seulement pour réhumaniser notre relation à des personnes maintenues dans l'obscurité et la précarité alors qu'ils contribuent à la richesse collective, c'est aussi un enjeu général d'amélioration des conditions de travail et d'attractivité pour les secteurs en tension.

Une enquête du journal Le Monde au printemps dernier a montré que les députés du Rassemblement national (RN) se faisaient servir par des travailleurs sans papier dans un restaurant près de l'Assemblée nationale. Quel regard portez-vous sur le paradoxe de cette société ?

Il y a un cynisme et une hypocrisie épouvantables dans les assemblées. Surtout beaucoup de déraison et d'idéologie. Regardons les résultats de ceux qui, comme le RN, ont été élus pour mettre un terme aux entrées de nouveaux arrivants sur leur territoire. Les Anglais ont voté pour le Brexit sur la promesse d'une fin de l'immigration. Savez-vous que selon l'Office britannique des statistiques nationales (ONS), le solde migratoire - la différence entre l'immigration et l'émigration sur les douze mois de l'année - a presque doublé depuis le Brexit ?

De 335.000 en 2016, il est passé à un niveau historique de 606.000 en 2022. Savez-vous encore qu'en Italie où une majorité d'électeurs ont choisi Giorgia Meloni et l'extrême droite sur la promesse d'une interruption des migrations, 130.000 nouveaux arrivants sont arrivés en 2023, soit une augmentation de 83 % par rapport à la même période en 2022. L'extrême droite française du RN à Zemmour en passant par Bolloré et,  je m'en désole, de nombreux dirigeants des Républicains, aux antipodes désormais de De Gaulle ou même Chirac, racontent les mêmes balivernes, alimentent les peurs et prennent les Français pour des imbéciles.

Pourquoi alimenter ce sentiment de « peur » ?

Je ne méprise pas les peurs des Français. Ces peurs sont d'abord liées au sentiment de déclassement et de disparition de nos repères communs. Ils ont le sentiment que leur mode de vie a changé. Ils sont parfois eux-mêmes, comme le décrivait Bruno Latour, des « migrants immobiles », femmes et hommes qui ont le sentiment que le monde autour d'eux s'enfuit tandis qu'ils sont prisonniers de leur vie. Le monde a en effet changé autour d'eux et nous savons quoi et pourquoi ? Quand une gare ferme, est-ce la responsabilité des Syriens. Quand une école ferme, est-ce la responsabilité des Maliens. quand les commerces de proximité baissent définitivement leurs rideaux, est-ce la responsabilité des Ukrainiens? Quand on en trouve plus à être soigné par un médecin ou à accoucher près de chez soi, est ce la responsabilité des Afghans ?

Nos modes de vie ont changé parce que plusieurs décennies de politiques publiques ont affaissé les services publics, privé certains Français de l'accès aux mêmes droits que les autres, et fait reculer le haut niveau de protection sociale qui sont ensemble constitutifs de notre identité commune. La migration n'a rien à voir avec cela. Il se peut même que pour maintenir la présence des services publics partout et financer la solidarité elle soit une solution.

La question des réfugiés au travail est rarement débattue en France. Pourtant, ils jouent un rôle dans l'économie française. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Il existe encore beaucoup de préjugés sur les migrations. Or, il y a aujourd'hui de vraies réussites en matière d'inclusion par le travail. On ignore par exemple, que si les étrangers pèsent 7,8% de la population, ils représentent 15% des créateurs d'entreprise chaque année. On ignore que 31% des immigrés ont le niveau licence quand ils arrivent sur le territoire français contre 19% des français. On ignore que la population active française va baisser de 8% d'ici 2050 et que sans migrations, nous ne pourrons plus financer nos retraites et la sécurité sociale. Pourquoi ces réalités sont-elles tues?

Les étrangers ont une contribution importante à la création d'emplois, d'activité et de richesse en France. L'OCDE rappelait récemment que les immigrés rapportent plus en travail, cotisations et impôts qu'ils ne coûtent en soins, éducation, salaires ou aides sociales. Mais les parlementaires légifèrent comme s'ils étaient une charge tandis que tous les chiffres montrent qu'ils sont une richesse. Soyons concrets. Parlons par exemple des retraites. 90% des actifs français étaient opposés au recul de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Les travailleurs étrangers cotisent. Ils perçoivent en moyenne une pension plus faible que celle des français et ont une espérance de vie plus courte car ils sont sur-représentés dans les métiers pénibles. S'ils cotisent autant que les autres mais perçoivent moins en retour, la conclusion est donc simple : à quel âge faudrait-il reculer le départ légal à la retraite pour équilibrer le système sans les travailleurs étrangers ? 66, 67, 68 ans ? Y-sommes-nous prêts ?

L'Allemagne est souvent présentée comme un modèle d'inclusion. Comment se situe-t-elle par rapport à la France ?

L'Allemagne a été capable d'inclure un million de réfugiés syriens par le travail. Nos voisins ont également accueilli 1 million de réfugiés ukrainiens. La France n'a accueilli que 38.000 réfugiés syriens et 68.000 ukrainiens. Outre-Rhin, l'effort est porté sur l'inclusion par le travail. Résultat, les débats sur l'immigration n'est pas aussi idéologique et obsessionnel qu'en France. L'extrême droite y pèse trois fois moins qu'en France

Où en est l'insertion professionnelle des réfugiés en France ?

En France, il faut 10 ans à un réfugié pour retrouver son statut social d'origine. Il y a un immense gâchis de talents. On peut parler de déclassement. La France passe à côté de gens qui pourraient créer de la richesse et être utiles socialement. Il faut avoir une politique d'inclusion et d'insertion par le travail plus volontariste.

L'Allemagne a fait le choix de permettre aux demandeurs d'asile de travailler avant même d'avoir leur statut de réfugiés pour accélérer l'inclusion. Les Allemands gagnent beaucoup de temps en faisant ça. En France, cette disposition existait jusqu'en 1991. A partir de là, l'administration a considéré que les demandeurs d'asile étaient des tricheurs. En présumant qu'ils étaient des tricheurs, l'administration a retardé l'inclusion de milliers de réfugiés. Cette stratégie a eu un coût social considérable.

Lire aussiMobilité professionnelle : les immigrés subissent un déclassement

La guerre en Ukraine a provoqué une vague d'exodes depuis février 2022. La France n'a accueilli que très peu de réfugiés. Comment expliquez-vous cette position ferme de la France ?

La France avait fixé des objectifs modestes qu'elle a eu du mal à atteindre. Les candidats à l'exil vers la France n'étaient pas nombreux. Ils sont allés dans des pays limitrophes de l'Ukraine, en Allemagne, ou directement en Espagne ou au Portugal. En raison des messages qu'elle renvoie et des crispations de la société, la France n'est pas si attractive que l'on pense. C'est valable pour les Ukrainiens. Mais aussi pour bien d'autres nationalités. Il y a une vraie perte d'attractivité de la France en raison de la dégradation de son image à l'international.

Moins de 100.000 Ukrainiens sont venus. Sur 5 millions de réfugiés, c'est une proportion relativement modeste. En revanche, la France s'est bien organisée sur l'accès à l'hébergement, à la formation, à l'éducation et à l'emploi. C'est en partie due à l'Europe qui a décidé d'accorder un titre de séjour de trois ans à tous les réfugiés ukrainiens. Dans le cas de l'Ukraine, nous avons collectivement prouvé que nous étions parfaitement capables de réussir l'inclusion des réfugiés. Personne n'a dormi dehors. Tous ont été accompagnés et trouvent leur place. Ce que nous avons su faire pour le ukrainiens, pourquoi ne pas le reproduire avec les autres réfugiés ?

Depuis les élections législatives de 2022, les députés du Rassemblement national occupent les plateaux pour critiquer le rôle des réfugiés et des migrants. Pendant ce temps, la gauche est devenue absente sur toutes ces questions. Pourquoi les forces de gauche ont-elles déserté ces dossiers brûlants ?

J'espère que cela va changer. Aujourd'hui, plusieurs parlementaires et de nombreux maires ont envie de parler d'inclusion. Il y a eu un vrai déficit de travail sur ces questions. La gauche a fait preuve de timidité sans doute parce qu'elle partait du principe que le sujet n'était pas populaire. A partir du moment où les migrations ne sont jamais présentées comme une solution, on se retrouve à un moment où ces sujets sont traités principalement par la peur.

Le débat est souvent polémique, hystérisé par des groupes et des médias d'extrême droite ou identitaires, racistes, antisémites ou homophobes. J'invite les parlementaires de la majorité présidentielle et de la gauche à assumer leurs convictions. Par sa constitution, la République française est inclusive.

Commentaires 10
à écrit le 24/11/2023 à 14:03
Signaler
Faut être légèrement maso pour venir travailler en France. Une personne de ma famille reunionnaise est venu travailler dans une ville de province et bute de partout sur le racisme, il va vite retourner chez lui. Vous êtes incapables de punir les ra...

à écrit le 17/11/2023 à 16:05
Signaler
Hypocrisie totale de la classe politique tous bords confondus .De tous les parlementaires en existe t-il un seul dont la femme de ménage n'est pas issue de l'immigration ? Et quand tout ce beau monde , donneur de leçon va au restau ce soucie t-il d...

à écrit le 17/11/2023 à 13:18
Signaler
Bonjour, l'aberration politique est que cette lois n'est pas était plus durcis... Car ils y a trops d'étrangers de première et deuxième génération dans notte pays ... Bien sûr ils ne faut pas le dire... Mais la gauche se fait réélire grâce au vote d...

à écrit le 17/11/2023 à 12:55
Signaler
Exactement, c'est une aberration !! Comment la gauche va renouveler son électorat si la france n'importe pas toute la misere de la terre, hein? Ceux qui n'en peuvent plus et refusent la paupérisation ' c'est d'extrême droite, c'est d'extrême droit...

à écrit le 17/11/2023 à 11:09
Signaler
Hamon, quelle catastrophe, ce type

à écrit le 17/11/2023 à 10:13
Signaler
Nos élites sont recyclées facilement:Hamon chez Singa,Duflot chez Oxfam,…….que du concret après leur passage réussi au gouvernement!

le 17/11/2023 à 10:46
Signaler
Oui et je crois qu'il est plus correct d'utiliser les termes "nomenklatura" ou "caste" que "élite". En tout cas ils réussissent tjrs à ne jamais travailler

à écrit le 17/11/2023 à 10:07
Signaler
Cette loi revient à légaliser d'une manière détournée l'esclavagisme. Les patrons voyous qui prétendent ne pas trouver de main d'oeuvre nationale sont de fait amnistiés par cette loi, qui reflète d'ailleurs très bien les valeurs de cette république :...

à écrit le 17/11/2023 à 10:07
Signaler
La question la plus importante est de savoir comment il est possible de travailler pendant des années, avoir une fiche de paye , profiter de la sécurité sociale et de ne pas avoir de permis de séjour ? Un e preuve de plus du laxisme hallucinant de n...

à écrit le 17/11/2023 à 9:55
Signaler
"une régularisation des travailleurs sans papier." Oui mais avec interdiction TOTALE du dumping social, et donc aussi du travail détaché imposé au peuple français, sous toutes ses formes et elles sont nombreuses, sinon c'est rajouter du chaos au chao...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.