Dans une époque où le sens du mot « travail » est en pleine redéfinition, où la sphère privée prend le pas sur la sphère professionnelle, qu'est-ce que « faire carrière » signifie aujourd'hui ?
Jérémie Peltier La notion même de « faire carrière » est sans doute l'un des éléments qui a le plus changé ces dix dernières années. Cela concerne la jeune génération, bien sûr, mais pas seulement. Cette transformation touche l'ensemble de la population. On disait « faire carrière », car le plus souvent nous étions identifiés à notre travail. Notre statut social en dépendait. Il suffit d'observer un groupe de personnes qui se rencontrent pour la première fois et la question qui est classiquement posée c'est : « Et vous, que faites-vous dans la vie ? » Entendons par là : « Que faites-vous comme métier ? » Mais désormais, je crois que le hors-travail structure le travail. C'est-à-dire que le temps libre est en train de devenir un marqueur social. C'est une tendance qui existait déjà avant la crise et qui s'est accélérée depuis. Aujourd'hui, nous sommes identifiés par rapport à nos loisirs, notre lieu d'habitation, bien plus que par rapport à notre travail. Et effectivement la notion de « faire carrière » n'a plus le sens aussi puissant qu'on lui prêtait. Un autre élément entre en jeu également, c'est la défiance de la jeune génération vis-à-vis des grands groupes. C'est une tendance que nous avons vue poindre déjà avant la crise : les jeunes de la dernière génération multiplient les expériences professionnelles, n'ont plus cette fidélité que l'on pouvait avoir pour une entreprise, une certaine cohérence dans le parcours. De fait, « faire carrière » n'a pas la même connotation dans une époque où globalement le désir de fidélité vis-à-vis de son job et de son entreprise est moindre. Certains trentenaires et quarantenaires ont même tout lâché du jour au lendemain pour retrouver du sens dans leur travail ; on a vu des ingénieurs et cadres d'entreprise partir pour ouvrir une boulangerie, une micro-brasserie... Alors, c'est vrai, on peut considérer que ce sont des épiphénomènes, mais cela modifie tout de même la notion de « faire carrière ». Ce n'est plus une carrière linéaire mais une carrière beaucoup plus agile.