Ce que "travailler" veut dire à travers les siècles
Laurent-David Samama
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« [...] Les cadres montent vers leur calvaire
Dans des ascenseurs de nickel,
Je vois passer les secrétaires
Qui se remettent du rimmel.
Sous les maisons, au fond des rues,
La machine sociale avance
Vers des objectifs inconnus ;
Nous n'avons plus aucune chance. »
Le sens du combat, Michel Houellebecq
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Une fois n'est pas coutume, commençons cette histoire du travail par la fin, par sa version la plus sombre et désespérée, par un poème de Michel Houellebecq. De ses premiers écrits jusqu'au roman-fleuve Anéantir, le récipiendaire du prix Goncourt est depuis longtemps connu pour le pessimisme qui transpire de son œuvre. Mais pourquoi donc nous intéresse-t-il ici ? Car, comme l'indique ce poème, extrait du recueil intitulé « Le sens du combat », son œuvre est parcourue de part en part par la description du monde du travail et des tourments du salarié souvent perdu au cœur de celui-ci. Dès 1994, l'écrivain publie Extension du domaine de la lutte, roman magistral racontant l'odyssée moderne et désenchantée d'un informaticien entre deux âges, jouant son rôle en observant très cyniquement les mouvements et les banalités qui s'échangent autour de la machine à café. L'intrigue se déroule à l'intérieur du monde de l'entreprise. L'installation d'un progiciel en province permettra à l'antihéros d'étendre le champ de ses observations, d'anéantir - Anéantir, déjà ! - les dernières illusions d'un collègue et d'élaborer une théorie complète du libéralisme tant économique que sexuel. Le roman fera date... Il marquera les esprits en ce qu'il viendra fixer, comme souvent avec Houellebecq, l'esprit de son époque. Très justement, dans les colonnes du site de La Tribune[1], Xavier Philippe, Jean-Denis Culié et Vincent Meyer, trois professeurs en sociologie du travail et en gestion des ressources humaines, viendront relire l'œuvre de l'écrivain à l'aune de leur propre expertise : « Quel est donc ce monde du travail que dépeint l'œuvre de Michel Houellebecq ? Toujours aux prises avec une réalité inacceptable à ses yeux, le héros houellebecquien est tout autant désenchanté que résigné. À la fois consommateur et produit de consommation, il est pris dans un cycle vicieux dont il sort presque immanquablement broyé. Les héros houellebecquien, souvent cadres moyens un peu ternes et à la vie sans histoire, consomment. C'est leur fonction unique. Aucune profession, ou presque, n'échappe à ce destin mercantile, à l'instar des dentistes, "des créatures foncièrement vénales dont le seul but dans la vie est d'arracher le plus de dents possible afin de s'acheter des Mercedes à toit ouvrant (Extension du domaine de la lutte)" » Voilà où nous en sommes. Toute la question étant de savoir comment nous en sommes arrivés là ? Et, surtout, comment le sens du mot « travail » a évolué à travers l'histoire...
Laurent-David Samama