Réindustrialisation : « le troisième étage de la fusée sera le plan d’investissement » (Agnès Pannier-Runacher)

ENTRETIEN. À l’occasion d’un déplacement à Lyon pour se rendre au salon Global Industrie, la ministre en charge de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, a défendu le bilan de la première année du plan France relance, mais également, sa vision des enjeux de réindustrialisation. Car à l’aube du plan « France 2030 » annoncé par Emmanuel Macron pour l’automne prochain, le « 3e étage de la fusée » vise bel et bien à passer du « quoi qu’il en coûte » à une politique industrielle « d’avenir ». Coûts de production, financement des startups industrielles, formation aux métiers de l’industrie, jusqu’à la stratégie défendue sur des secteurs d’avenir (batteries électriques, microélectronique, etc)..., les enjeux ne manqueront pas.

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(Crédits : BENOIT TESSIER)

LA TRIBUNE - Vous avez signé ce lundi à Lyon un nouveau contrat de filière, Solutions industrie du futur (SIF), qui vient rejoindre d'autres filières au sein du Conseil national de l'Industrie (CNI) : un an après la constitution des filières, pourquoi cet ajout et à quels enjeux tentez-vous de répondre plus précisément ?

AGNES PANNIER-RUNACHER - La signature du contrat de filière Solutions Industrie du Futur vise à rendre visible toutes les solutions françaises qui permettent de moderniser et digitaliser les chaînes de production. La France a raté le virage des machines-outils, à la différence de l'Allemagne, la Suisse, ou même de l'Italie du Nord. Nous devons réussir aujourd'hui le virage de ce que l'on appelle l'industrie du futur, et qui comprend toutes ces technologies de machines à commandes numériques, de fabrication numérique, de robots et capteurs qui permettent de gérer en temps réel la production et de réaliser de la maintenance productive.

Il s'agit d'un élément clé pour notre compétitivité, il n'y aura pas d'industrie solide sans ces technologies. Or, il existe un grand nombre d'acteurs très pointus dans ce secteur, mais dont la taille est trop petite pour qu'ils soient connus par les industriels. Tout l'enjeu est donc de les rendre visibles, et de faire en sorte que des partenariats se concrétisent, afin de proposer des solutions plus intégrées.

La relocalisation était à l'ordre du jour de votre déplacement à nouveau, mais comme vous l'introduisiez hier, « ce n'est pas un combat facile ». Bruno Le Maire a affirmé lui-même ce week-end qu'il n'y aurait « pas de souveraineté politique sans souveraineté technologique ». Après des mesures fortes comme la baisse pérenne de 10 milliards d'euros par an des impôts de production, quelles sont les pistes étudiées pour redonner à la France une compétitivité durable ?

Depuis quatre ans, le président de la République a mis ces questions au cœur de notre politique économique. Nous en avons amélioré l'attractivité de la France avec la baisse sur l'impôt sur les sociétés de 33 à 25 %, ce qui est considérable, ou encore avec des mesures sur la fiscalité du capital, qui permettent aux investisseurs qui prennent le risque d'investir dans les entreprises d'avoir un meilleur retour sur investissement.

Nous avons également réformé le code du travail, pour donner plus de prévisibilité aux entreprises, ainsi que la formation et investi 15 milliards d'euros dans les compétences : c'est du jamais vu jusqu'ici.

Nous avons enfin travaillé sur la simplification, à travers trois lois qui rompent avec la tradition de bureaucratie française, dont une loi qui donne le droit à l'erreur aux entreprises et la loi d'accélération et de simplification de l'action publique (Asap) du 7 décembre 2020 qui accélère et simplifie l'extension des sites industriels. Nous allons continuer grâce à la loi 3Ds ( différenciation, décentralisation, déconcentration et simplification) en cours de discussions, ou à la Loi Climat et Résilience, qui permet de prendre par ordonnance des mesures de simplification l'installation des sites industriels sur d'anciennes friches.

Notre obsession a été sans cesse de simplifier les procédures administratives, sans rien enlever à nos exigences environnementales. Car il ne faut pas confondre les exigences environnementales et les procédures administratives.

Lors du salon Global Industrie, certains acteurs comme France industrie ont par exemple demandé « la poursuite de la baisse des impôts de production, une accentuation de la simplification administrative pour les entreprises, une amélioration de la formation, un soutien à l'innovation, ou encore un soutien clair à l'énergie nucléaire » pour décarboner l'industrie. Faut-il aller plus loin en ce sens et réduire encore davantage les coûts de production globaux, face à des concurrents comme l'Allemagne ?

Sur le volet des coûts de production, j'écoute avec intérêt les propos d'un certain nombre de candidats à la présidentielle qui plaident désormais pour une baisse des impôts de production. Ce sont les mêmes qui y étaient opposés en tant que présidents de région, et auprès desquels il nous a fallu insister pour qu'une telle mesure voit le jour. Ce sont finalement les récents convertis qui en parlent le mieux !

Mais pour aller plus loin sur la question de la baisse des impôts de production et redonner de l'espace aux entreprises pour qu'elles puissent investir, il faut dire aux Français comment on la finance et sur quels postes on baisse les dépenses publiques, tout en sachant que le volet le plus important concerne la protection sociale, ainsi que les dépenses liées aux retraites...

La marge de manœuvre est donc très faible ?

Il faut faire des choix politiques et nous avons fait ces choix en baissant les impôts de production, en choisissant de ne pas augmenter les impôts, en investissant dans la croissance, l'innovation, et les compétences. Mais nous ne ferons pas de promesses en l'air.

Sur le volet des salaires, des questionnements émergent cependant à la fois sur le coût des salaires et des charges -notamment pour des secteurs comme l'hôtellerie-restauration-, mais aussi sur le volet des compétences. Avec dans l'industrie, une pénurie de main d'œuvre et des entreprises qui ne parviennent pas à recruter pour accompagner la relance de l'économie...

Il faut tout d'abord rappeler que les salaires industriels sont fréquemment plus élevés que dans le domaine des services. Il n'est pas rare qu'un ouvrier gagne plus de deux fois le SMIC dans un grand groupe. Les emplois industriels font appel à des compétences rares et recherchées, qui sont mieux rémunérées avec le jeu des heures supplémentaires, des primes et de l'intéressement et participation.

La question pour le secteur industriel se pose donc davantage sur le terrain de l'attractivité des métiers, dont on a souvent une représentation erronée. J'ai discuté hier encore avec des jeunes de 22 à 24 ans issus de l'école de la deuxième chance, et qui regrettaient de ne pas avoir découvert les métiers de l'industrie plus tôt.

N'est-ce pas aussi le moment de faire un pari plus fort sur le terrain de la reconversion, et notamment des métiers amenés à évoluer vers la transition énergétique, comme ceux de l'automobile par exemple ? Ne faut-il pas sur ce terrain l'élaboration d'une stratégie nationale ?

Il faut tout d'abord avoir conscience qu'une grande partie des métiers situés dans les industries comme le pétrole ne sont pas basés en France, mais bien dans des zones de production à l'étranger. Pour autant, il existe un certain nombre de salariés qui travaillent sur les motorisations thermiques et qui ont vocation à être accompagnés.

La première réponse est le reclassement dans des postes industriels, car l'on manque cruellement de ces compétences. Il existe plus de 70.000 postes non-pourvus dans l'industrie, et les attentes en matière de recrutement sont fortes. Un autre enjeu est celui de la mobilité car cela demeure l'un des principaux freins pour les salariés qui recherchent un emploi.

Certains jeunes ont la formation et les stages nécessaires mais leur difficulté première est de ne pas avoir le permis de conduire, ou plus tard, le logement nécessaire, pour peu qu'ils arrivent en zone tendue. Il existe donc tout un enjeu politique en matière d'accompagnement à l'emploi, qui va bien au-delà de la question des compétences.

Alors que le premier bilan de France Relance fait état de 35 milliards d'euros investis au sein du tissu industriel français, votre déplacement à Global Industrie était aussi placé sous le signe du futur plan « France 2030 ». Après les mesures d'urgence suivies du plan de relance, on a désormais besoin d'un 3e étage de la fusée, avec un plan de réindustrialisation plus ciblé ? Ce n'est pas tout à fait la fin du « Quoi qu'il en coûte » ?

La prochaine étape sera effectivement le troisième étage de la fusée, alors que le premier avait été le plan d'urgence, qui consistait à bloquer et amortir l'impact de la crise, tout en préservant les emplois, à travers le dispositif d'activité partielle et le fonds de solidarité.

Le deuxième étage a consisté à consolider et stabiliser notre base industrielle avec le plan de relance, et la troisième phase à venir sera le plan d'investissements, en vue de financer des filières industrielles d'avenir qui n'existent pas aujourd'hui, et qui permettront à la France de rester une puissance économique à part entière.

Ce nouveau plan sera-t-il encore plus "sélectif" que le plan de relance, en ciblant uniquement certaines filières d'avenir ? Et comment pourra-t-il marier les ambitions à l'assise financière, certes limitée, de l'Etat français ?

C'est en effet la volonté, et c'est déjà ce que l'on voit au niveau européen à travers la politique industrielle ambitieuse portée par Thierry Breton, que nous soutenons.

Nous avons ainsi plaidé pour lancer un grand projet européen en matière de semi-conducteurs et de solutions connectées de demain car il n'y a pas que l'enjeu des semi-conducteurs auquel nous faisons face en matière de souveraineté. C'est bien l'ensemble du secteur de la microélectronique qui demeure un sujet. C'est d'ailleurs la même chose pour le cloud souverain, la santé, ou encore l'hydrogène, où des plans d'investissements massifs et concertés avec l'Europe peuvent nous aider à renforcer nos ambitions.

S'agissant du financement, ce plan d'investissement est pensé pour avoir des retours sur investissements supérieurs à ce que l'on va dépenser, notamment sur le terrain de l'emploi, puisque les créations généreront en retour des impôts et des charges.

Sur le terrain du financement de cette réindustrialisation espérée, on voit poindre deux enjeux forts, à l'échelle nationale comme régionale. Avec d'une part, l'accompagnement les grands projets de production (type Aledia, gigafactorys comme Verkor, etc), mais aussi la sauvegarde des fonderies et fleurons français, en vue d'assurer la souveraineté industrielle de certaines filières (comme Ferropem et Photowatt, ou encore la SAM dans l'Aveyron). Malgré la volonté de France relance, comment générer « l'union des capitaux et du marché bancaire », tant attendue par Bruno le Maire ? Quel rôle sera amené à jouer l'Etat dans cette 3e mi-temps ?

On a tout d'abord des situations dans les entreprises en difficulté qui peuvent se gérer sans argent public, à la faveur d'accords entre des actionnaires anciens et nouveaux, des banques et autres parties prenantes. La plupart des dossiers se règlent d'ailleurs de cette manière.

Par ailleurs, au sein du plan de relance, nous pouvons accompagner la modernisation des entreprises et le Premier ministre a annoncé hier que, compte-tenu du succès rencontré par le dispositif Territoires d'industrie, une enveloppe de 150 millions d'euros allait être réinvestie.

Concernant les dossiers comme Verkor ou Aledia, qui sont des startups industrielles, il est nécessaire sur ce point de bâtir un plan dédié à ces entreprises et c'est pour cela que nous avons commandé, avec Cedric O, un rapport de l'inspection générale des finances et du conseil général de l'économie sur le sujet. Notre objectif est de parvenir à installer chaque année 70 à 100 usines de startups industrielles à l'échelle de l'Hexagone, qui généreront en retour de la croissance industrielle.

On le voit dans le cas d'Aledia, qui est une entreprise à l'origine issue de la recherche publique du CEA, et qui a transformé son invention en prototype, pour passer ensuite à une phase d'industrialisation. Il est très clair que cette phase d'industrialisation est encore insuffisamment financée en France, et c'est tout l'enjeu de l'accompagnement à mettre en place.

Tout est lié : il faut probablement utiliser pour cela l'outil Bpifrance, qui est un investisseur public capable de porter ce type de dossiers à travers un fond d'industrialisation comme SPI, dont le bilan est intéressant car il est autofinancé. Mais on peut s'appuyer aussi sur des investisseurs privés, ainsi que plus largement sur des subventions publiques dans un cadre européen, pour dans les projets de gigafactories de Douai, de Douvrin et bientôt de Verkor.

Sur la question du développement de la filière des batteries électriques, la France participe, aux côtés de six autres États membres, à la mise en place d'un plan IPCEI de 3,2 milliards d'euros à l'échelle européenne. Pour autant, l'Hexagone ne doit-il pas avancer lui-même sur certaines mesures d'encouragement ou de structuration de la filière additionnelles : comme, par exemple, la conditionnalité des aides à l'achat, en faveur des véhicules électriques qui seraient produits en Europe ?

Nous soutenons, au niveau européen, une réglementation des batteries électriques qui exige un meilleur contenu carbone des batteries qu'aujourd'hui. En effet, lorsque les acteurs européens vont produire des batteries avec un faible contenu carbone, ces produits seront directement mis en concurrence avec des batteries venant de l'autre bout du monde, peut-être moins chères mais présentant un impact carbone beaucoup plus élevé.

Il n'est pas question de faire du protectionnisme, car notre économie a besoin d'être ouverte, on l'a d'ailleurs bien vu avec le secteur aéronautique qui ne repartira que si l'ensemble de l'économie mondiale se relance, mais il faut jouer à armes égales.

On ne peut pas avoir uniquement des entreprises européennes qui fassent des efforts sur des critères environnementaux et sociaux, pour qu'elles entrent ensuite en compétition déloyale avec d'autres acteurs, venus de l'autre bout du monde et qui ne respectent pas ces règles du jeu.

Autre question nécessaire à l'accueil de ce type de projets de gigafactories : le sujet de l'aide à la sélection et à l'acquisition de foncier, qui, on l'a vu avec des dossiers comme Verkor, demeure un autre enjeu stratégique pour attirer et conserver ces projets de gigafactories en France ?

Sur la question du foncier, j'ai demandé un rapport en 2019 sur les mesures permettant de simplifier l'installation et l'extension des sites industriels et nous avons mis en application l'ensemble des recommandations proposées par son auteur, Guillaume Kasbarian.

Cela comprend notamment le fait de pouvoir repérer des sites clés en main, où la puissance publique peut s'engager à délivrer des permis de construire en trois mois, ainsi qu'une autorisation d'exploiter en neuf mois, ce qui permet de gagner du temps.

D'autre part, la loi Accélération et simplification de l'action publique prévoit une série de mesures visant à compacter les délais d'instruction des dossiers. Et dans ce travail, il faut le dire : le meilleur endroit pour réimplanter une industrie, ce sont les friches industrielles. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Aledia, et cela présente aussi un intérêt environnemental, qui est de préserver les zones naturelles tout en supprimant les terrains laissés à l'abandon.

France relance prévoit d'ailleurs un dispositif spécifiquement destinés aux friches, qui a rencontré un énorme succès. Il y n'a qu'à voir dans les Hauts-de-France ou dans le Grand Est, deux régions marquées par une grande histoire industrielle, mais aussi une forte désindrustrialisation : les besoins sont considérables à ce sujet.

Enfin, la question de la souveraineté du secteur de la santé a été particulièrement mise en lumière par cette crise, et de premières initiatives ont été enclenchées à travers France Relance, comme celles de l'industriel isérois Seqens, visité lundi à nouveau par Jean Castex, avec son projet de relocalisation de la production de paracétamol en France. Pour autant, la réindustrialisation de ce secteur est une question de fond qui s'échelonnera plusieurs années : quelles seront les prochaines étapes ? Le coup de pouce de France relance aux industriels sera-t-il suffisant ?

La santé est en effet le secteur le plus représenté en matière de relocalisations, avec près d'une centaine de dossiers soutenus dans le cadre de France Relance. Le président de la République a annoncé plus largement, en juillet dernier, un plan d'accompagnement massif au secteur de la santé de 7 milliards d'euros, qui constitue un prélude au plan d'investissements à venir, puisque l'on y retrouve 1,5 milliards d'euros destinés à accompagner des projets d'envergure européenne, en matière d'innovation et d'industrialisation de produits de santé en France.

Nous aurons pour cela plusieurs priorités : la santé digitale avec l'intelligence artificielle, la lutte contre l'antibiorésistance, ainsi que la bioproduction, qui est devenue une manière révolutionnaire de produire : on l'a d'ailleurs bien vu avec les vaccins à ARNm.

Le président de la République a par ailleurs pris la décision de rompre avec des années de gestion comptable des produits de santé, au sein de La loi de financement de la sécurité sociale (LFSS), en garantissant une progression de 2,4 % du remboursement des produits de santé par l'Assurance maladie au cours des années qui viennent. Car on a concentré les économies sur ce sujet depuis des années, avec pour conséquence de ne plus parvenir à financer les médicaments innovants.

Nous souhaitons également mettre en place un accès au marché accéléré, puisqu'en France, le délai d'accès pour une molécule innovante est estimé à plus de 500 jours, là où les pays les plus agiles en Europe arrivent à 120 jours. C'est la double peine puisqu'industriellement, cela ne permet pas aux startups d'avoir rapidement du chiffre d'affaires et les expose au risque de se faire dépasser par un concurrent et médicalement, les patients doivent attendre pour disposer de ces innovations. Il s'agit pour nous d'une véritable rupture avec le passé.

15 mn

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Commentaires 5
à écrit le 08/09/2021 à 7:28
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nous avons un president qui renie toute ses idees de 2017 comment peut on lui faire confiance ou ce n'est qu'une illusion pour recupere les indecis mais le pire c'est qu'il est capable une fois reelu de changer d'idees

à écrit le 08/09/2021 à 2:36
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Potiche.

à écrit le 07/09/2021 à 18:14
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En tant qu'observateur de l'industrie francaise et européenne, la ministre nous raconte des blagues. de belles histoires. Les délocalisations continuent et le les écoles ne forment plus des techniciens, des mainteneurs, des méthodistes, etc... alors ...

à écrit le 07/09/2021 à 15:55
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Réindustrialisation : « le troisième étage de la fusée sera le plan d’investissement » (Agnès Pannier-Runacher) vaudrait mieux signer "Panier-Vide"

à écrit le 07/09/2021 à 15:11
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A Pannier Runacher... tout est dit ! "Sa vision des enjeux de réindustrialisation" ... vous exagérez un peu beaucoup la Tribune !😁

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