« Réparer la démocratie », l'autre ambition du modèle participatif

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(Crédits : JACKY NAEGELEN)
Opposer le rassemblement à l'individualisme, l'horizontalité à la démocratie représentative : depuis une décennie, la mouvance de la « do it yourself democracy » se propage, des applis dédiées aux places publiques. Au-delà du niveau local, elle peine toutefois à trouver une pérennité.

Quel fil rouge relie Tunis à New York, Madrid à Istanbul, Athènes à Paris ? La mondialisation des marchés et de la finance, ainsi que la bureaucratisation, voire la corruption de la classe politique, relèvent certains. Mais aussi, ces dix dernières années, des tentatives, diverses et pourtant semblables, de dénoncer ces dérives des démocraties capitalistes, en explorant d'autres formes de vivre ensemble.

Selon nombre de commentateurs, c'est un même feu, allumé par la crise économique, alimenté par les scandales financiers et propagé par les réseaux sociaux, qui a animé le Printemps arabe, les Indignados espagnols et Occupy Wall Street (OWS) en 2011, puis les manifestants turcs du parc Gezi, à Taksim, en 2014. Malgré leurs différences de forme et de taille, ces manifestations ont partagé une intention commune : contester le néolibéralisme et « réparer la démocratie », en insufflant dans la politique le vent d'une participation citoyenne accrue. Pendant politique de la philosophie du sharing, cette flamme est encore aujourd'hui celle qui inspire les « Nuitdeboutistes » parisiens, qui occupent depuis plus d'un mois la place de la République pour y tenir des assemblées générales, des « cantines collectives » et des sessions d'« éducation populaire ».

Certes, sur le fond, ces « mouvements des places » ne font que revisiter une question aussi ancienne que la démocratie elle-même : comment assurer une gouvernance efficace tout en garantissant à chaque membre de la collectivité une pleine participation à la prise de décisions ? Ils remettent toutefois en cause la formule adoptée au siècle dernier par nombre d'États nations qui, tout en choisissant comme ingrédient principal de leurs constitutions la démocratie « représentative » - chaque citoyen élit régulièrement ses représentants -, prévoient aussi, dans des proportions variables selon la taille, l'histoire et la culture politique de chaque collectivité, des zestes de démocratie « directe » : pétitions, référendums ou lois d'initiative populaire.

Le besoin d'être ensemble

Dans la forme, ce mode de protestation semble incarner une rupture par rapport aux actions politiques et syndicales jusqu'à présent connues.

« Il ne se déploie pas comme affirmation d'intérêts particuliers ou d'identités spécifiques (...). Il se pense comme un mouvement général : par le rassemblement et l'occupation de l'espace public, les citoyens créent du commun (...) contre les institutions, les pouvoirs, l'oligarchie, etc., opposant à l'individualisme le besoin d'être ensemble », résumait fin avril le sociologue Geoffroy de Lagasnerie dans Le Monde.

Si les causes initiales de l'indignation diffèrent (inégalités sociales en Afrique du Nord, chômage en Espagne, spéculations financières aux États-Unis, loi Travail en France, etc.), tous ces mouvements ont choisi l'inclusion, le dialogue, la « convergence des luttes » et la recherche d'un nouveau modèle politique à travers l'intelligence collective, conformément aux principes définis dans la sharing economy.

Couronnée de succès dans l'économie, la formule participative peine à trouver une pérennité dans le « chantier démocratique ». Au fil des années, un langage commun, des mécanismes de délibération et des réseaux entre membres des divers mouvements ont vu le jour. Mais, dès que le nombre d'adhérents s'élargit, le refus de toute logique représentative et la recherche permanente du consensus confinent à la paralysie. Face au caractère « changeant » de ses assemblées générales, Nuit debout tente péniblement de définir un processus de vote fiable et efficace, permettant au mouvement d'avancer et de communiquer. Selon de nombreux analystes, l'essoufflement d'OWS et des Indignados est imputable à ces difficultés. D'abord pris de court, le politique a jusqu'à présent pris le dessus, décevant - avec Podemos en Espagne et Syriza en Grèce, sans parler des Frères musulmans en Égypte - de nombreux adeptes de la « do it yourself democracy ».

Les institutions cherchent pour leur part à s'approprier la mouvance ou du moins ses outils. Dans le sillage des pionnières Rennes et Paris, de nombreuses collectivités locales françaises, ainsi que le gouvernement, jouent le jeu de l'open data. À l'automne 2014, la mairie de Paris a lancé son premier « budget participatif », proposant aux Parisiens de décider de l'utilisation de 5 % du budget municipal d'investissement entre 2014 et 2020 (500 millions d'euros), par la présentation de projets ou le vote. Au niveau de l'État, le projet de loi numérique a fait, en 2015, l'objet d'une consultation des citoyens sur Internet. Le projet de loi Égalité et Citoyenneté vient d'être soumis au même processus. Les propositions ont vocation à nourrir le débat parlementaire, mais les représentants de la nation resteront toutefois maîtres de la décision finale, loin des ambitions des Indignados et des Nuitdeboutistes.

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Commentaires
a écrit le 24/05/2016 à 10:53 :
OU EN EST LA DEMOGRATIE QUAND IL SUFFIT D UN ELECTEUR SUR DIX POUR FAIRE UN ELU E S ???
a écrit le 22/05/2016 à 20:46 :
L' UE de Bruxelles appelle "démocratie" tout faits qui permettent de diviser pour mieux régner!!
a écrit le 22/05/2016 à 11:54 :
"Réparer la démocratie" ? En enchainant les émeutes violentes ? En refusant la base de la démocratie, c'est à dire le respect des lois votées par le parlement élu au suffrage universel ? En acceptant les injures et les jets de pierre des casseurs ?
C'est la fable du pompier pyromane.
a écrit le 22/05/2016 à 10:11 :
Il est en effet urgent de trouver une alternative aux dérives que connaissent aujourd'hui tous les régimes démocratiques. Je suis persuadé que si rien n'est fait les élections nous mèneront droit à la dictatures à plus ou moins long terme. Mais un système participatif mène lui aussi droit à la dictature. Il n'y a qu'à regarder où a mené l'antiparlementarisme ne serait-ce qu'au XXe siècle. Dans des camps.

Ce qu'il est nécessaire de faire c'est de réintroduire les tirages au sort dans la vie politique, pour bousculer un ordre de décideurs qui ne décident de rien par conviction mais en fonction de la force et du sens du vent. S'il n'y a pas de capitaine sur un navire, le bateau coule. Décider que tout le monde est capitaine, en plus d'être de la démagogie, c'est suicidaire.
Réponse de le 22/05/2016 à 17:47 :
@AXEL
D’accord avec votre réponse quant à la finalité des futures élections. Je suis de ceux qui souhaitent faire évoluer la démocratie actuelle vers une forme plus réaliste et plus orientée vers l’humain. Mais votre proposition d’introduire un tirage au sort semble assez délicate. Sur le fond je ne suis pas contre, mais Il serait nécessaire de faire une sélection des « impétrants » .On ne peut quand même pas mettre en place n’importe qui. Comment voyez-vous l’affaire ?
Réponse de le 26/05/2016 à 5:11 :
Je vois ça comme dans la république de Venise avant Napoléon, ou comme en Aragon avant la création de l'Espagne (cela dit l'Irlande et l'Islande ont aussi utilisée le tirage au sort en politique au XXIe siècle). Autrement dit je considère qu'il faut utiliser une procédure plus complexe (mais plus fiable, car un candidat ne doit pas être volontaire) que les élections, un décideur devant à la fois être tiré au sort et élu.

Cela dit, à terme le tirage au sort seul me semble être la meilleure solution. C'est déjà ce qui est utilisé pour déterminer les jurés des cours d'assises. Trois tirages au sort successifs désignent les réels décideurs à ce niveau de la justice française, les juges participant à la décision mais ne la prenant pas. Il y a des motifs d'incapacité (permettant à la justice d'exclure certaines personnes du tirage au sort) et des motifs de dispense (permettant aux personnes de s'exclure elles-mêmes du tirage au sort), mais ce ne sont que des arrangements pratiques, pas des modifications de principe. L'ensemble de la population est concerné, c'est justement l'avantage principal,

Et s'il faut faire dix millions de tirages au sort pour arriver à un décideur unique, je ne vois pas le problème que ça pose. Ce n'est pas comme si il fallait déplacer tous les électeurs, puisqu'il n'y a pas d'électeurs. Le rôle des électeurs actuellement étant essentiellement de suivre les consignes d'un parti, ou au minimum d'empêcher la désignation des personnes qu'ils jugent néfastes, mais jamais d'adhérer à quoi que ce soit, leur absence n'est pas un déni de démocratie. C'est au contraire la démocratisation d'un système qui se fait passer pour une démocratie mais qui n'en est pas une.
a écrit le 21/05/2016 à 16:32 :
Je crois que les Grecs notamment n'ont pas eu besoin de la mondialisation pour arriver où ils en sont :-) La corruption est quelque chose d'inné dans les pays du Moyen-Orient dans lesquels je classe la Grèce. On peut toujours proposer le salaire universel (helicopter money), mais qui va payer ? Si on en croit les Grecs, la solution est simple: tu pédales et je vais à la plage...et pour que ça aille mieux, tu pédales plus vite :-) Qui va accepter ?
a écrit le 21/05/2016 à 12:52 :
Oui, les technologies de réseau permettent de redonner le pouvoir au "tiers état". C'est en marche. Le néo-libéralisme n'a rien de libéral puis qu'il s'agit de la dictature des élites et des "fermiers généraux" (haute fonction publique). Le vrai libéralisme proclame la liberté de se rassembler, d'entreprendre, de partager et la liberté de conscience (point besoin de laïcité, vocable "encadrant" à la française).
a écrit le 21/05/2016 à 9:45 :
Quel dommage d'utiliser des termes anglais juste pour faire "branché"... Sinon, très bon résumé, par le dernier paragraphe, de la volonté des "dirigeants" de faire du paraître histoire de ne pas troubler leur système qui leur rapporte tant...

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