Vers une société du "détravail" ?

La crise sanitaire et les confinements nous ont permis de ralentir le rythme et de nous interroger sur notre manière d’appréhender nos vies professionnelles. Travailler moins pour vivre mieux est une petite musique qui commence à se faire entendre de plus en plus. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?", actuellement en kiosque)

9 mn

(Crédits : Istock)

« Le travail c'est la santé

Rien faire c'est la conserver

Les prisonniers du boulot

N'font pas de vieux os »

Dès 1965, en pleines Trente Glorieuses, Henri Salvador alertait « ces gens qui courent au grand galop en auto, métro ou vélo » sur les dangers d'un rythme de travail effréné. L'abandon du bureau pendant plusieurs semaines et le télétravail effectué depuis sa maison de campagne ont fait réfléchir beaucoup de salariés. Une étude Monster et YouGov de 2020 a montré que 55 % des Français ont été amenés à réfléchir au sens de leur emploi. De plus en plus de salariés abandonnent des métiers difficiles, chronophages et mal rémunérés dans la restauration ou la santé. Entre février 2020 et février 2021, 50 000 personnes employées dans l'hébergement-restauration ont quitté leur job et 21 000 sont parties vers d'autres activités d'après la Dares (Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques). Des cadres et des entrepreneurs aux revenus confortables et aux postes à responsabilité ont eux aussi changé de vie. Travailler moins pour vivre mieux devient tendance. La preuve : la semaine de quatre jours refait surface en cette année d'élection présidentielle. Total annonce réfléchir sérieusement à la mettre en place et LDLC, enseigne de matériel informatique, l'a instaurée depuis un an. Le candidat EELV Yannick Jadot a dit qu'il lancerait une concertation citoyenne sur le sujet s'il était élu. Les 32 heures sont une autre revendication des partis et candidats de gauche - la France Insoumise, EELV, Parti Communiste, Christiane Taubira - qui mettent en avant une étude de la Dares montrant que les 35 heures ont permis la création de 350 000 emplois sur la période 1998-2002. Malgré la fin de non-recevoir de la ministre du travail Élisabeth Borne sur un passage généralisé aux 32 heures et les réticences des syndicats patronaux qui hurlent à la remise en cause de la valeur travail, certains s'engouffrent dans ce mouvement émergent. C'est le cas des jeunes activistes nantais du Collectif Travailler Moins, qui nous invitent à ralentir pour vivre plus et à extirper le travail de la place centrale qu'il tient dans nos existences.

Un droit au temps partiel inconditionnel

Matthieu Fleurance, 30 ans, est titulaire d'un master en gestion. Durant ses études, il a monté l'association CoJob pour aider les chômeurs dans leur insertion. « Cela m'a amené à m'interroger sur la valeur travail. À 27 ans, j'ai décidé de "prendre ma retraite". Pas au sens littéral du terme, bien sûr. Je ne veux pas vendre mon temps à un employeur ni créer mon entreprise » explique le trentenaire. Grâce à une petite épargne et un mode de vie minimaliste, il réussit pour l'instant à vivre selon ses convictions. « De plus en plus de jeunes se posent cette question : je veux bien travailler, mais pour quoi faire ? La méritocratie ne fonctionne pas. Si on ne bascule pas vers une autre approche du travail, nous ne pourrons pas entrer dans un nouveau modèle de société » analyse le jeune homme qui refuse que le statut professionnel trône au centre de nos existences. Favorable à la réduction du temps de travail et aux 32 heures, le Collectif Travailler Moins qu'il anime avec quelques amis défend une mesure encore plus radicale : le droit au temps partiel inconditionnel « qui renverse complètement le rapport de force employeur/employé » selon Matthieu Fleurance. Ce statut s'inspire des travaux de l'économiste et philosophe Baptiste Mylondo qui défend le revenu universel et prône la décroissance. Depuis 2017, le Collectif Travailler Moins organise des événements, des ateliers et des conférences pour porter son message. « Nous ne sommes ni économistes ni sociologues. Nous essayons juste d'incarner ce que nous vivons » précise Matthieu Fleurance. Le Collectif a remis au goût du jour le terme « détravail », dont la définition qu'il propose est « diminuer son temps de travail marchand sans exploiter celui des autres ». Les jeunes gens préconisent une forme de sobriété et de décroissance personnelle, et appellent à réfléchir à nos propres besoins et à l'intérêt général. Utopie ou véritable modèle alternatif ? Une société tout entière convertie au « détravail » pourrait-elle continuer de fonctionner ? « On peut travailler moins en s'appuyant sur les outils technologiques. Nous sommes par exemple favorables à la suppression de certains emplois comme ceux des caissières » déclare Matthieu Fleurance, qui renvoie au philosophe André Gorz et son ouvrage Bâtir la civilisation du temps libéré (Éditions Les Liens qui libèrent, 2013).

Une approche différente du travail

Céline Marty est une autre philosophe qui milite pour une approche différente du travail. Travailler moins pour vivre mieux, Guide pour une philosophie anti-productiviste est le titre de son premier livre publié en octobre dernier chez Dunod. L'enseignante de 27 ans a plus d'un demi-siècle de moins qu'André Gorz mais le rejoint sur sa perception du travail. Résolument opposée au modèle productiviste actuel, la jeune femme rappelle que cette notion du « travailler moins » n'est pas récente et date des années 1970 : « En mai 1968, la critique du travail s'exprimait dans les mêmes termes qu'aujourd'hui ». On se souvient en effet du « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », un des slogans de cette époque libertaire. Plus de cinquante plus tard, « questionner la place du travail dans nos vies et dans notre organisation sociale est toujours tabou » d'après Céline Marty. Mais ce frein est en train d'être levé. « Le Covid a été un accélérateur de la remise en cause du travail dans nos existences que je trouve salutaire » affirme l'enseignante. Dans notre « société fatiguée », comme la décrivent la CFDT et la Fondation Jean-Jaurès dans un essai récent[1], « cette fatigue ne résulte pas du travail lui-même, mais de la perte de son sens social, de sa reconnaissance par la société, dont on redécouvre l'importance » selon le philosophe Frédéric Worms. De plus en plus de gens font des choix de vie qui privilégient santé et bien-être au détriment de leur carrière (lire l'interview de Jérémie Peltier page 64). La jeune philosophe reconnaît que ce n'est pas toujours facile, surtout dans le secteur privé où les salariés sont « face à face avec leur hiérarchie », contrairement au secteur public où l'avancement se fait à l'ancienneté et où la pression est moins forte. Comment s'émanciper de cette mystique du travail et réconcilier activité professionnelle et vie heureuse ? Pour Céline Marty, la solution passe par une société plus frugale : « Il faut faire des choix militants, réduire notre consommation et nous engager dans une sobriété volontaire. Les confinements ont montré que l'on pouvait consommer moins ». Augmenter le temps de travail pour accroître la consommation et booster le PIB est pour elle un non-sens car un tiers de la production est gaspillée.

Abandonner l'utopie industrialiste

La philosophe s'inscrit dans une logique clairement anti-productiviste comme le mentionne le sous-titre de son ouvrage. Elle propose carrément de supprimer des catégories entières d'emplois : « Un emploi n'est pas légitime du simple fait qu'il existe » écrit-elle. Les jobs liés à la publicité et au marketing seraient ainsi éliminés. Soit quand même 420 000 personnes (source Studyrama) de plus au chômage. Et des fleurons français et mondiaux comme Publicis, Havas ou les licornes Criteo, ContentSquare, Sendinblue, Mirakl ou Dataiku éradiqués du marché. Céline Marty adhère à la pensée d'André Gorz qui invite à abandonner « l'utopie industrialiste » : « Il faut ôter aux entreprises le pouvoir de déterminer le contenu et les modalités de la production, parce qu'ils privilégient toujours la maximisation des profits à la satisfaction de l'humain ». En pleine période de réindustrialisation, soutenue par la totalité des candidats à la présidence de la République, ce genre de proposition a peu de chances d'être bien accueillie... Une des solutions pour travailler moins et vivre mieux serait de passer d'une production « hétéronome », destinée à satisfaire les besoins collectifs et soumise à des normes d'efficacité, de qualité et d'organisation non choisies par les travailleurs, à des activités « autonomes » : bricolage, jardinage, cuisine, projets artistiques, associatifs ou politiques. En effet, pour Céline Marty et le Collectif Travailler Moins, le travail n'est pas la seule activité possible ni la seule socialement légitime. Il s'agit ici de « décentrer le travail de nos vies ». « Il faut envisager une autre répartition de nos activités » réclame la jeune femme qui cite les Pays-Bas, où la semaine de travail est de 30 heures en moyenne car un salarié sur deux a choisi d'être en temps partiel. Pas sûr que ce modèle soit reproductible dans notre pays où le présentéisme, cette exception française, est bien ancré dans les mentalités.

[1] Une société fatiguée, publiée par la Fondation Jean-Jaurès (novembre 2021).

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Article issu de T La Revue n°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?" - Actuellement en kiosque et disponible sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°9

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Commentaires 15
à écrit le 23/05/2022 à 13:02
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" La preuve : la semaine de quatre jours refait surface en cette année d'élection présidentielle". Je suppose qu'il s'agit du lundi ou jeudi ,reste à savoir qui va travailler les 3 jours suivants ou la nuit .

à écrit le 22/05/2022 à 11:42
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La dates oublie de dire que les 35 heures ont été avec une forte hausse de la productivité ( supérieure à l Allemagne et la Grande Bretagne pendant 10 ans) et un gel des salaires de 10 ans pour les non- cadre…donc et si suis pas en faveur des 32 heu...

à écrit le 21/05/2022 à 22:53
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L'être humain a toujours travaillé, ne serait-ce que pour fabriquer ses vêtements, habitations, armes et outils. Il ne faut pas amalgamer travail et productivisme destructeur. Le travail sauvage dicté par des équations économiques biaisées devra disp...

à écrit le 21/05/2022 à 19:51
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Je vais prendre un exemple : ma femme. Elle travaille en clinique privée. Il y a 30 ans elle touchait bien plus que le smic, avait des avantages assez conséquents (mutuelle entièrement payée, intéressement, une petite vingtaine d'avantages non néglig...

à écrit le 21/05/2022 à 12:42
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On peut penser, en poussant le raisonnement, qu’une société du détravail et aussi une société du dérevenu !! Il ne faut pas aller ensuite se plaindre que le pouvoir d’achat s’effondre……

à écrit le 21/05/2022 à 11:51
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De quel travail parlons nous ? Si c'est ce truc massacré par le dumping social, le dumping fiscal et la financiarisation de notre économie on ne parle plus que d'un tas de ruines dans lequel il n'est plus possible de distinguer quoi que ce soit et do...

le 21/05/2022 à 13:55
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Si vous êtes toujours actif, il ne tient qu'a vous de vous former et de faire un travail qui a du sens pour vous. Moi je travaille dans l'industrie, contrairement aux racontards ce n'est plus du tout Germinal, je ne suis pas un.opprimé, le travail te...

le 21/05/2022 à 20:18
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Tu fais ce que tu veux momo, c'est ta vue, tu es singulier parmi des dizaine d'autres millions de français tous singuliers, culpabiliser le peuple c'est culpabiliser le poignard dont s'est servi l'assassin pour tuer. Je l'ai dis mille fois mais faut ...

à écrit le 21/05/2022 à 11:18
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C'est une nouveauté qui date de 2000: les fameuses 35h de Martine AUBRY: les français vont moins travailler et donc plus de loisirs mais avec ds rémunérations bloquées pendant 10 ans pour rattraper les 11% du coût de cette mesure pour les entreprises...

à écrit le 21/05/2022 à 10:05
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Situation à laquelle il faut ajouter les conditions climatiques, dont la température, qui n'encourage pas à pratiquer certains métiers extérieurs.

à écrit le 21/05/2022 à 9:34
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Les 35 heures ont peut-être créé 350 000 emplois, mais dans un pays qui a perdu dans le même temps la moitié de ses emplois industriels, et qui se retrouve avec une balance commerciale largement déficitaire puisqu’on doit importer tout ce qu’on ne f...

le 21/05/2022 à 18:22
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Et la balance commerciale américaine en déficit de 1095 dollars c' est à cause des 35 heures ? La dette publique du Japon à 286 % c'est à cause des 35 heures ? En 2172 les Français nous parlerons encore des 35 heures .Les 35 heures sont le temps de ...

à écrit le 21/05/2022 à 9:03
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comme disait coluche : ' un million de personnes veut du travail? c'est pas vrai, de l'argent leur suffirait'...........tout le monde veut detravailler, et ' ne pas perdre sa vie a la gagner', mais attention, avec un gros salaire quand meme.........e...

à écrit le 21/05/2022 à 8:13
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Le télétravail est plutot destiné aux intermédiaires qu'aux producteurs et se destine qu'a n'être que du parasitisme administratif!

à écrit le 21/05/2022 à 7:37
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Je suis passé à la semaine de quatre jours il y a quelques années, et j'ai gagné énormément en qualité de vie, je stresse beaucoup moins. J'ai juste perdu vingt pour cent de mon salaire. Pour moi, la semaine de quatre jours est intéressante quand on ...

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