C'est la grande interrogation (existentielle) du moment : comment redonner du sens au travail ? Comment faire pour que nos métiers aient une véritable utilité ? Si nos contemporains se penchent sur la question avec un œil neuf du fait des suites du Covid-19 et de l'avènement de l'ère du télétravail, il n'en reste pas moins que la thématique n'a rien de nouveau, bien au contraire. Cela fait à vrai dire des décennies, si ce n'est des siècles, que le désarroi laborieux occupe les meilleures pages de la littérature. Victor Hugo et Émile Zola, les premiers, ont permis de donner un nom et une incarnation précise aux aspirations des prolétaires et des ouvriers qui, du fond de la mine ou dans la poussière des faubourgs, s'échinaient à gagner leur pain quotidien à la sueur de leur front. Au dur labeur succéda bientôt un second motif littéraire, certes moins spectaculaire mais certainement pas moins nébuleux : le thème de la bureaucratie et de son absurdité. Dans Le Château comme dans Le Procès, Franz Kafka excelle à décrire les méandres d'administrations tentaculaires au fonctionnement obscur, au vocabulaire progressivement incompréhensible, au rythme impossible à tenir... Tout cela avant que des essayistes éclairent un peu plus encore sur la réalité du monde du travail à l'heure des nouvelles technologies triomphantes. Ce fut notamment le cas de l'essayiste américain David Graeber qui, dès 2013, introduit la notion de « bullshit jobs », jobs à la con dans la langue de Molière. Il aura ainsi fallu qu'un anthropologue pointe du doigt l'ampleur des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail pour que le salarié comme le patron prennent toute la mesure du mal-être contemporain au bureau. Mais comment, au juste, sommes-nous en arrivés là, à ne plus trouver de sens à ces fonctions ? À effectuer ces tâches quotidiennes sans goût ni plaisir, ni sens, tels des automates fonctionnant selon des processus jamais remis en question ? Il y aurait ici matière à remonter le fil de l'histoire, jusqu'aux prémices de la révolution industrielle, moment charnière où notre relation au travail est totalement rebattue, repensée, réimaginée. Soudain, le renfort massif des machines permet l'accélération des cadences. Soudain, la demande est forte et la production quitte le domaine de l'artisanat pour rejoindre celui de l'industrie. Les quantités augmentent, le progrès, s'il est bien perceptible au niveau macro-économique, l'est nettement moins lorsqu'on s'intéresse aux conditions dans lesquelles évoluent les travailleurs dans les usines...