(Re) Donner du sens au travail

Pourquoi travaille-t-on ? Pour vivre, s’épanouir, être utile, par obligation ? Les raisons sont nombreuses si l’on tient compte de la nature du travail. Et c’est là que bien souvent le bât blesse… C’est là que bien souvent, chacun à sa façon, peut partir dans une quête effrénée de sens... en Absurdie. Analyse. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?", actuellement en kiosque)

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Après avoir été journaliste pendant sept ans, à un rythme devenu trop dur à suivre et une motivation qui s'étiole au fil du temps, Camille Gelpi a passé un CAP en tapisserie d'ameublement.
Après avoir été journaliste pendant sept ans, à un rythme devenu trop dur à suivre et une motivation qui s'étiole au fil du temps, Camille Gelpi a passé un CAP en tapisserie d'ameublement. (Crédits : DR)

C'est la grande interrogation (existentielle) du moment : comment redonner du sens au travail ? Comment faire pour que nos métiers aient une véritable utilité ? Si nos contemporains se penchent sur la question avec un œil neuf du fait des suites du Covid-19 et de l'avènement de l'ère du télétravail, il n'en reste pas moins que la thématique n'a rien de nouveau, bien au contraire. Cela fait à vrai dire des décennies, si ce n'est des siècles, que le désarroi laborieux occupe les meilleures pages de la littérature. Victor Hugo et Émile Zola, les premiers, ont permis de donner un nom et une incarnation précise aux aspirations des prolétaires et des ouvriers qui, du fond de la mine ou dans la poussière des faubourgs, s'échinaient à gagner leur pain quotidien à la sueur de leur front. Au dur labeur succéda bientôt un second motif littéraire, certes moins spectaculaire mais certainement pas moins nébuleux : le thème de la bureaucratie et de son absurdité. Dans Le Château comme dans Le Procès, Franz Kafka excelle à décrire les méandres d'administrations tentaculaires au fonctionnement obscur, au vocabulaire progressivement incompréhensible, au rythme impossible à tenir... Tout cela avant que des essayistes éclairent un peu plus encore sur la réalité du monde du travail à l'heure des nouvelles technologies triomphantes. Ce fut notamment le cas de l'essayiste américain David Graeber qui, dès 2013, introduit la notion de « bullshit jobs », jobs à la con dans la langue de Molière. Il aura ainsi fallu qu'un anthropologue pointe du doigt l'ampleur des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail pour que le salarié comme le patron prennent toute la mesure du mal-être contemporain au bureau. Mais comment, au juste, sommes-nous en arrivés là, à ne plus trouver de sens à ces fonctions ? À effectuer ces tâches quotidiennes sans goût ni plaisir, ni sens, tels des automates fonctionnant selon des processus jamais remis en question ? Il y aurait ici matière à remonter le fil de l'histoire, jusqu'aux prémices de la révolution industrielle, moment charnière où notre relation au travail est totalement rebattue, repensée, réimaginée. Soudain, le renfort massif des machines permet l'accélération des cadences. Soudain, la demande est forte et la production quitte le domaine de l'artisanat pour rejoindre celui de l'industrie. Les quantités augmentent, le progrès, s'il est bien perceptible au niveau macro-économique, l'est nettement moins lorsqu'on s'intéresse aux conditions dans lesquelles évoluent les travailleurs dans les usines...

Des « Bullshit jobs » à la « Great Resignation »

À l'orée des années 1930, John Maynard Keynes prédisait que les avancées technologiques permettraient d'ici la fin du XXe siècle de réduire le temps de travail hebdomadaire à 15 heures par semaine. On touchait là du doigt un rêve, une chimère poursuivie de longue date : libérer l'homme de sa besogne pour lui permettre, enfin, de se consacrer plus largement à son libre épanouissement. Pourtant, les projections de Keynes ne se sont pas concrétisées, loin de là. En 2022, nous travaillons toujours. Et si la forme que revêtent nos activités a parfois changé, si la robotisation du travail a bien eu lieu, si parfois même nous ne nous rendons même plus au bureau, la réduction du temps de travail n'est pas survenue dans les proportions attendues. « Par bien des aspects, explique Graeber dans une interview au journal Le Monde, le système dans lequel nous vivons relève moins du capitalisme que d'une forme de féodalité managériale. Depuis les Trente Glorieuses, les salaires ont décroché par rapport aux profits. Ces derniers sont captés par le secteur financier, qui les redistribue à un petit nombre de personnes, comme au Moyen Âge, par le biais d'un jeu de strates et de hiérarchies complexes. » Voilà comment nous en sommes arrivés là, c'est-à-dire, à cette situation dans laquelle les emplois inutiles, totalement bullshit, se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies. Et Graeber de reprendre : « Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter les salariés conscients de la faible utilité de leurs emplois [...] : le consultant, dont les rapports ne sont lus par personne, l'assistant brassant de l'air car son chef a besoin de justifier sa position hiérarchique, l'avocat d'affaires gagnant de l'argent uniquement grâce aux erreurs du système... Des millions de personnes souffrent aujourd'hui d'un terrible manque de sens, couplé à un sentiment d'inutilité sociale. Ce qui peut sembler paradoxal : en théorie, l'économie de marché, censée maximiser les profits et l'efficacité par le jeu de la concurrence, ne devrait pas permettre à ces jobs peu utiles d'exister. » Et pourtant, ces jobs existent. Pire, ils sont aujourd'hui à l'origine de deux phénomènes que le système, tel qu'il est organisé, a le plus grand mal à combattre. En premier lieu, le mal-être au travail. Allant du manque d'entrain au suicide, cette vague semblable à un tsunami qui ne cesse de déferler prend la forme de ce que les psychologues appellent aujourd'hui le « brown out » ou « démission intérieure ». Ou comment être à son poste de travail, l'esprit ailleurs. Second phénomène, découlant logiquement du premier : la volonté de s'émanciper, de travailler différemment, voire de ne plus travailler du tout. Jusqu'à la survenue de la crise du Covid-19, ce mouvement en était à l'état de signal faible. Les spécialistes de la question nous parlent aujourd'hui de « mouvement massif » prenant exemple sur ces démissions collectives qui touchent tous les secteurs de l'économie américaine. On appelle cela « The Great Resignation » et loin d'être anecdotique, ses chiffres sont éloquents. Le département américain de l'Emploi indique ainsi que 5 millions de personnes seraient sorties du marché du travail depuis le début de la pandémie.

Quête de sens

D'une rive à l'autre de l'Atlantique, ce sont bien les mêmes questions existentielles qui se posent avec insistance. Comment vivre et travailler autrement ? Par quels moyens se rendre plus utile aux siens et à la société entière ? Et, surtout, pourquoi continuer à s'échiner sur des problèmes qui paraissent anecdotiques à l'heure du bouleversement climatique et de l'angoisse sanitaire ? Pour comprendre les motivations de ceux qui ont sauté le pas, nous avons interrogé Camille Gelpi et Marion Scappaticci. La première était journaliste et a troqué son micro et sa caméra pour devenir tapissière. La seconde est consultante et se dirige, chaque jour un peu plus, vers une seconde vie d'entrepreneuse avec un virage à 180 degrés dans ses méthodes et ses objectifs. « J'ai commencé à travailler jeune, nous raconte Scappaticci. Je n'avais pas terminé mes études que je travaillais déjà en politique sans compter mes heures. Puis, tout s'est toujours enchaîné jusqu'à un métier que je n'avais jamais envisagé et même pas choisi : la banque d'affaires. J'ai compris avec l'âge que la notion d'ambition que je m'étais inventée plus jeune ne me correspondait pas en termes de personnalité et fonctionnement personnel. Les institutions ou personnalités que j'ai eu la chance d'accompagner auraient pu permettre une encore plus grande conquête financière. Une stabilité patrimoniale. Mais j'ai compris que ce n'était plus mon objectif. Un jour j'ai démissionné, puis quand j'ai créé mes structures, j'ai à chaque fois dit non à des investisseurs pour garder ma propre liberté, mon propre rythme d'avancement par exemple. J'ai même rebroussé chemin récemment pour aller encore plus lentement. » Autre branche mais même sentiment ou presque. En sondant les sources de son changement de vie, Camille Gelpi nous parle également d'un rythme devenu trop dur à suivre et d'une motivation qui s'étiole au fil des années : « J'ai arrêté le journalisme en 2018. Je me suis formée pendant un an et ensuite j'ai passé un CAP en tapisserie d'ameublement. Auparavant, j'avais pratiqué le journalisme pendant sept ans. Deux phénomènes se sont succédé : une immense fatigue physique et un grand ras-le-bol mental. Une sorte de déception et de perte de sens total de ce que je faisais. Je travaillais pour un média qui pratiquait le hard news. C'était difficile, car il s'agissait d'un perpétuel recommencement. Ça me pesait ce côté "Feed the beast", le fait d'avoir l'impression de nourrir une bête qui continuait de grossir et d'être affamée, sans répit. C'était usant et surtout, ça ne me convenait plus. » Une situation qui engendre rapidement un « brown out » chez Gelpi : « J'ai commencé à me sentir mal dans mon travail en 2016. J'avais la boule au ventre. J'étais énervée contre tout le monde. Je remettais beaucoup les ordres de mes chefs en question parce que, quand j'ai appris à faire du journalisme, j'ai appris à raconter des histoires, à donner la parole aux gens. Or, mon métier s'en éloignait pour devenir le contraire de cela : c'était faire réagir les gens dans le cadre de micros-trottoirs sur des polémiques ridicules. »

La vie d'après

Et soudain se produisit le déclic. Celui de la vie d'après, de son nouveau rythme et de son horizon balbutiant. Pour Marion Scappaticci, ce sera la création d'une marque, Bittik, faisant la part belle à la création africaine en matière de mode, de beauté et d'objets pour la maison : « Je portais un plaidoyer dans le cadre de mon parcours de vie et de mes fonctions professionnelles pour déconstruire les préjugés sur le continent africain, aider ce continent immense et multiple à trouver une plus juste place sur l'échiquier international et à trouver sa voix. Après des années de diplomatie et de communication sur ces sujets, j'ai compris que le moyen ultime de communiquer, c'était d'entrer dans les maisons et les cœurs de gens, dans leur intimité, par ce qui fait leur quotidien : le salon, la chambre, la cuisine. En somme, porter un way of life et en profiter pour faire passer des messages, tout en créant des emplois. Nous sortions de deux confinements, le continent était asphyxié, les frontières fermées, il fallait trouver un moyen de continuer de faire vivre celles et ceux qui n'ont pas de filets sociaux, les artisans et les coopératives. » Aujourd'hui, l'essai semble être transformé et la jeune femme s'affiche épanouie : « La satisfaction, explique-t-elle, est vraiment immense quand on vous écrit du Cameroun, de la Côte d'Ivoire, du Burkina Faso et en même temps de Marseille, Lyon, Paris ou de pays d'Europe que je n'aurais jamais envisagés après six mois de création, pour vous dire "merci de soutenir des petites marques, des salaires et surtout porter un autre narratif sur l'Afrique" ». Même son de cloche du côté de Camille Gelpi : « Quand je me lève, je suis contente. Pour rien au monde, je reviendrais en arrière. Je suis vachement plus heureuse comme ça. Certes, je gagne moins qu'avant. C'est plus précaire. Il faut aller chercher son argent, ça ne tombe pas tout cuit. Mais j'ai gagné un autre confort. Désormais, il y a une notion de plaisir. On travaille souvent sur des meubles de famille. On parle de transmission. La notion de la rencontre m'importait en journalisme. Je la retrouve pleinement ici ». Pour décrypter leurs bifurcations professionnelles, les deux jeunes femmes n'hésitent pas à utiliser la grille de lecture générationnelle. « Nos parents ont eu une vie plus linéaire, analyse Gelpi. Et peut-être moins de questionnements quant à la poursuite de leur vie. Notre génération a dynamité les codes sur la façon de faire famille, de mener carrière, de passer de métier en métier. Il y a une grosse différence. » Il s'agit enfin d'avoir les moyens de s'émanciper. Car au-delà de la notion de réinvention bourgeoise que sous-entend ce passage, il semble clair que tout le monde n'a pas les moyens, la volonté et les capacités de « tout quitter ». « C'est une question qui parcourt l'intelligentsia et la bourgeoisie, concède Gelpi. J'ai conscience d'être quelqu'un de privilégié. J'ai pris le risque de quitter un boulot avec un salaire et des congés payés. Mais je savais que si souci, mes parents pourraient m'aider... J'avais un petit capital également. Il y a une question de milieu social. » On est ici loin du coup de tête, de la chimère, du fantasme. Avec le temps, redonner du sens au travail, en changer ou bien tout quitter est devenu une entreprise personnelle mûrement pensée pour maximiser ses chances de réussite.

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Article issu de T La Revue n°9 "Travailler, est-ce bien raisonnable?" - Actuellement en kiosque et disponible sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

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Commentaires 3
à écrit le 15/05/2022 à 15:10
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C'est pourtant simple ! On travail pour gagner de l'argent pour se rendre au travail...

à écrit le 14/05/2022 à 12:40
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Pas étonnant que le travail perde son sens dans un pays où l'assistanat règne en maître

à écrit le 14/05/2022 à 11:02
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Et pourtant, le travail récréatif existe... mais, on ne veut pas le voir sans appliquer le mot salaire et pénibilité a cet exercice qui le font confondre a l'esclavage!

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