Vive les vénérables entreprises !

CHRONIQUE DU "CONTRARIAN" OPTIMISTE. Loin du cliché qui voit l'économie dominée par les géants du numérique, une enquête (1) montre au contraire que ce sont les entreprises historiques, souvent plus que centenaires, qui dominent l'innovation, et, grâce à elle, résistent au mieux face aux différentes crises.
Robert Jules

5 mn

Deloitte, société créée en 1876, a recruté la moitié de ses 334.800 employés à travers le monde au cours des dix dernières années.
Deloitte, société créée en 1876, a recruté la moitié de ses 334.800 employés à travers le monde au cours des dix dernières années. (Crédits : Reuters)

Connaissez-vous l'effet Lindy, un concept remontant aux années 1960, remis au goût du jour par l'essayiste Nassim Nicholas Taleb dans son ouvrage : "Antifragile"? En résumé, il montre qu'une entité (non périssable, contrairement aux êtres humains voués inexorablement à vieillir et à mourir) qui se conserve à travers le temps accroît sa capacité à augmenter son espérance de vie. Ainsi, si une entreprise existe depuis 60 ans, il y a une forte probabilité qu'elle existera encore durant la même période. Et si elle survit 20 ans de plus, alors il est probable qu'elle existera encore 80 années supplémentaires. L'effet Lindy est un indicateur de robustesse, selon la terminologie de Taleb. Ainsi, il y a fort à parier qu'on lira encore dans les prochains siècles L'Odyssée d'Homère et qu'on écoutera les cantates de Jean-Sébastien Bach.

1.000 entreprises passées au crible

Cet effet Lindy est bien illustré par l'enquête menée par Marc Giget et Véronique Hillen : "Pérennité, innovation et résiliences des entreprises" (1). Ayant passé au crible 1.000 entreprises à travers le monde, en analysant les données et en interrogeant certains de leurs dirigeants, les deux experts ont cherché à savoir d'où venait la "durabilité pérenne" de ces entreprises souvent plus que centenaires qui ont "résisté à l'adversité" de diverses crises : conflits mondiaux, crises économiques et structurelles et pandémies.

La variété des entreprises choisies, côtées ou non, qui vont "des leaders historiques américains aux groupes de luxe français, en passant par le Mittelstand allemand, les groupes japonais légendaires et les discrètes mais puissantes entreprises familiales" permet de cerner au mieux les traits communs.

Le mythe de la disruption

Un premier enseignement est la remise en cause des préjugés sur l'innovation. Ces dernières années, un mot à la mode répété ad nauseam résumait le thème : la disruption. Or il s'agit là d'un mythe. Car si le secteur du numérique -  start-up, GAFA, concepteurs des plateformes digitales - innove et semble représenter l'avenir, les auteurs constatent empiriquement "une évolution strictement inverse à cet a priori qui oppose une "ancien monde", porteur de tradition et d'inertie, à un "nouveau monde", acteur de transformation radicale."

Au contraire, l'enquête montre que la dynamique entrepreneuriale ne dépend pas de quelques géants du numérique mais au contraire "des milliers d'entreprises pérennes, à l'incroyable capacité de renouveau, qui irriguent l'ensemble de l'économie de leurs avancées technologiques, de leurs nouveaux produits ou services, et qui dominent la création de richesses, d'emplois et de progrès humain."

Pourquoi cela n'apparaît pas aussi évident? Parce que l'importance des entreprises historiques dans l'ensemble de l'économie est généralement "très sous-estimée a priori". Ainsi, les données disponibles montrent qu'elles "pèsent nettement plus de la moitié de l'activité de l'ensemble des entreprises". Une sous-estimation due également au fait que nombre de ces entreprises ne font pas l'objet d'une cotation en Bourse, et passent donc sous le radar.

Une classe moyenne qui va augmenter de 2 milliards de personnes

Cette place dans l'économie s'explique aussi par l'offre de produits et de services que proposent ces entreprises à la classe moyenne mondiale qui, avec la montée en puissance des économies émergentes, va augmenter de 2 milliards de personnes dans les 10 prochaines années grâce à la réduction de la pauvreté.

Ainsi, en terme d'emploi, ces vénérables entreprises ont pour la moitié d'entre elles plus que doublé leur effectif au cours des 10 dernières années, à l'exemple de Deloitte, société créée en 1876, dont la moitié des 334.800 employés à travers le monde a été embauchée durant la décennie écoulée. Autre exemple, L'Oréal, qui a augmenté ses effectifs ces dernières années à raison de 10.000 employés par an.

L'enquête montre aussi que l'apparition de nouvelles entreprises ne résulte pas d'une création ex nihilo mais de spin off ou de création de filiales de ces entreprises historiques.

Visions du monde

La dimension humaine favorise aussi la capacité à perdurer dans le temps. La qualité du management de ces entreprises historiques dépend de dirigeants qui ont des visions du monde qui reposent sur une philosophie humaniste, qui voient l'entreprise comme une partie intégrante de l'évolution des sociétés humaines. C'est ce que le concept de "raison d'être" récemment mis au goût du jour signifie, car, comme le rappellent les auteurs, c'était déjà la vision de Jean-Baptiste Say, pour qui "l'entrepreneur" doit jouer un "rôle clé dans le progrès humain".

Ce caractère universel est un autre trait des entreprises historiques. Traditionnellement ouvertes, elles intègrent la nécessité d'une diversification géographique de leurs activités à l'échelle internationale, qui leur permet de mieux gérer les crises. Certaines entreprises nées à la Belle Epoque ont conservé une culture du progrès et une vision optimiste de l'avenir.

Une culture qui est tout le contraire du court-termisme qui a prédominé durant plusieurs décennies, obsédée par l'obtention de résultats financiers rapides, avec la valse de super managers dopés aux stocks options et sachant que leur temps est compté.

Des traits assez classiques

Finalement, loin des effets de modes et du triomphe de l'ubérisation, l'enquête de Marc Giget et Véronique Hillen montre que la capacité d'innovation qui assure la pérennité et la résilience des entreprises historiques, quelques soient les pays, les cultures, les secteurs et les gouvernances, dépend de traits assez classiques : promotion des employés, maîtrise du temps long et de la transmission, intégration harmonieuse à la société, relations suivies avec les clients et les fournisseurs, présence à l'international, solidité financière et gestion prudente, utilité sociale, le tout permettant de savoir s'adapter rapidement en cas de crise.

Et confirme que l'effet Lindy se vérifie pour le monde des entreprises plus que centenaires !

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(1) Marc Giget et Véronique Hillen "Pérennité, innovation et résiliences des entreprises", éditions European Institute for creative strategies & innovation (EICSI), 290 pages +annexes, 25 euros.

Robert Jules

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Commentaire 1
à écrit le 28/05/2021 à 15:56
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Parce que sa puissance financière est systémique du fait d'une classe politique poreuse à la vénalité parce que si nous étions en véritable libéralisme, à savoir le truc que l'on ne connait pas, elle serait en danger tous les jours l'olbligeant à se ...

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