"Biden ne va pas baisser les barrières douanières du jour au lendemain"

INTERVIEW. Plan de relance, fiscalité, guerre commerciale, environnement... quand Joe Biden va faire son entrée à la Maison Blanche en janvier prochain, il aura la lourde tâche de remettre sur pied l'économie américaine dévastée par la pandémie. Pour l'économiste de la société d'assurance-crédit Coface en charge de l'Amérique du Nord, Ruben Nizard, le lent processus de nomination du chef de l'État et les divisions au sein du Congrès pourraient freiner les ambitions économiques et sociales du nouveau président des États-Unis.
Grégoire Normand
Ruben Nizard, économiste de Coface en charge de l'Amérique du Nord
Ruben Nizard, économiste de Coface en charge de l'Amérique du Nord (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Quel est l'impact de l'élection de Biden à la Maison Blanche sur l'économie américaine ?

RUBEN NIZARD - Joe Biden a annoncé qu'il voulait faire passer un plan de relance fiscal très rapidement. Parmi les priorités de ce plan de relance, figure le prolongement de l'accord bipartisan du mois d'avril. Du côté des ménages, il a prévu une nouvelle distribution de chèques aux familles, une nouvelle extension de l'assurance-chômage. Il défend des aides et transferts pour les gouvernements locaux afin de gérer la crise sanitaire.

Les résultats de ce projet dépendent beaucoup de la majorité au Sénat. Cela pourrait compliquer la tâche de Joe Biden pour faire passer rapidement un texte de loi. En outre, le processus de nomination lent du président va aboutir au mois de janvier prochain. Tout texte de loi et plan de relance budgétaire devra attendre février 2021. Or la reprise américaine s'essouffle déjà.

L'autre élément important du plan de relance de Joe Biden est le programme d'investissements dans les infrastructures de 2.000 milliards de dollars sur son mandat. Ce serait un chantier prioritaire avec un texte voté dans les premiers jours après son élection. C'est un coup de pouce bénéfique à l'activité et l'emploi.

Quel est l'objectif de Biden en matière de fiscalité ?

Le mandat de Trump a été marqué par une forte baisse de fiscalité pour les ménages et les entreprises. L'impôt fédéral sur les sociétés est passé de 35% à 21%. C'est la baisse annoncée la plus forte depuis les années Reagan. De son côté, Biden a annoncé une hausse sur la fiscalité des entreprises de 21% à 28%. Ces mesures semblent cibler les plus grandes entreprises et les ménages les plus aisés.

Il y a actuellement des divisions assez importantes entre les Républicains et les Démocrates sur la question du soutien économique supplémentaire. Dans la première phase de la crise, le Congrès américain a fait voter des mesures pour plus de 3.000 milliards de dollars en soutien à l'économie. Parmi ces mesures, des chèques ont été distribués aux Américains les plus vulnérables, des allocations chômage de l'État fédéral de 600 dollars par semaine, qui viennent s'ajouter à l'assurance-chômage de chaque État, ont été versées. Pour les entreprises, un programme de prêts garantis par l'administration pour soutenir les petites entreprises a été mis en œuvre. Ces grands piliers de la réponse économique s'ajoutent aux nouvelles dépenses pour le secteur de la santé.

Où en sont les négociations sur le plan de relance ?

Les négociations sur la relance économique deviennent importantes. Elles ont stagné ces derniers mois et se heurtent à de fortes divisions. Au mois d'avril, la Chambre des représentants dominée par les Démocrates avait voté une enveloppe d'investissements supplémentaires estimée entre 2.000 et 3.000 milliards de dollars. Ce projet a été retoqué par les Républicains au Sénat.

Chez les Républicains, les élus ont essayé de passer des mesures moins fortes au Congrès avec un plan de l'ordre de 500 milliards de dollars. Il prévoyait un prolongement de mesures d'assurance-chômage avec un moindre niveau d'allocation (200 dollars par semaine). Les Républicains ont jugé que les premiers indicateurs économiques étaient assez encourageants et n'exigeaient pas d'investissements plus conséquents. En revanche, l'administration de Trump a poussé avant l'élection pour un plan de 2.000 milliards de dollars.

Dans quel état se trouve l'économie américaine actuellement ?

Les États-Unis avaient une croissance américaine au dessus de 2% avant la crise de Covid-19. Le niveau de 3% annoncé en 2016 lors de la campagne de Donald Trump n'a pas été atteint. C'est un échec relatif pour lui mais la croissance a néanmoins été plutôt forte et l'emploi se portait bien. Des signes de fragilité apparaissaient néanmoins avant la crise. Le secteur manufacturier était en récession en 2019 malgré des performances économiques soutenues par les services et la consommation des ménages. Les industries souffraient déjà.

La pandémie a complètement modifié le paysage économique. Le chômage a grimpé en flèche (de 3,5% en février à 14,7% en avril) à un niveau record depuis la Grande dépression des années 30. Le PIB s'est effondré au second trimestre 2020. Le confinement américain a été moins coordonné qu'en Europe. Les décisions ont été prises État par État et il y a de grandes divergences. Ce qui explique une moindre récession aux États-Unis  par rapport à l'Europe. Des réouvertures très rapides ont eu lieu dans certains États.

En outre, les mesures ont permis de soutenir l'activité. Le rebond du PIB au troisième trimestre a été de 7,4% en rythme trimestriel. Cela ne compense pas les pertes d'activité du second trimestre. La situation de l'emploi salarié est également moins favorable qu'avant la crise. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour revenir au niveau de février 2020. À la fin de l'été, l'activité industrielle se normalisait alors que son niveau était encore inférieur de 7% à son niveau d'avant crise. Dans notre scénario principal, on ne voit pas de retour à la normale pour l'économie américaine avant le début d'année 2022, surtout avec la troisième vague de contaminations.

Quelles sont les ambitions de Joe Biden en matière de politique environnementale ?

Il a des ambitions assez élevées avec un objectif de neutralité carbone d'ici 2050 par exemple. Il a annoncé également des mesures importantes pour assurer une transition énergétique. En ce qui concerne la fracturation hydraulique pour l'exploitation du pétrole et gaz de schiste par exemple, il promet de bloquer la délivrance de nouveaux permis sur les territoires fédéraux, et plus largement une baisse des subventions pour les énergies fossiles. Il a clairement assuré qu'il voulait aller vers une ère post-énergie fossile et post-pétrole.

L'une des premières mesures serait la réintégration des États-Unis dans l'accord de Paris. Il souhaite une relance économique plus verte et plus respectueuse de l'environnement. Il a affiché une politique environnementale et climatique claire et ambitieuse qui tranche avec les positions de Donald Trump. Le président républicain souhaite poursuivre les subventions aux secteurs énergétiques pour permettre aux États-Unis de garder une indépendance énergétique. Avant la crise de Covid-19, les États-Unis sont devenus exportateurs nets grâce au boom du pétrole de schiste. Avec la chute des prix, la crise a accentué la fragilité des acteurs du pétrole et du gaz. Dans son discours, Donald Trump insistait sur la nécessité pour les États-Unis d'assurer leur indépendance énergétique à l'égard des pays du Moyen-Orient.

La politique commerciale américaine va-t-elle vraiment changer avec l'arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche ?

Joe Biden a annoncé pendant sa campagne qu'il souhaitait se réengager dans les institutions internationales comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et se rapprocher des alliés historiques comme l'Europe. Une reprise des négociations du traité sur le Tafta entre les États-Unis et l'Europe est envisagée. L'aile gauche du parti démocrate est malgré tout réticente au Tafta et il n'est pas sûr que le sujet avance vraiment. Globalement, Biden souhaite réengager le dialogue. Malgré cette volonté, de nombreux sujets de tensions commerciales pourraient subsister comme les subventions aux industries aéronautiques.

Avant la guerre commerciale avec la Chine, les barrières douanières étaient en moyenne à 7-8%. Depuis 2018, les niveaux de barrières douanières sont passés à plus de 20%. S'il y a des diminutions des barrières douanières, elles ne seront que très progressives. Les inquiétudes sur les pratiques commerciales chinoises existent aussi chez les démocrates, notamment sur la question majeure de la propriété intellectuelle, et de la sécurité dans le numérique. En outre, les engagements d'achats de biens américains de 200 milliards de dollars par la Chine sont loin d'être atteints. Biden ne va pas baisser les barrières douanières du jour au lendemain.

Avec la seconde vague de contaminations, quelle est la position de la Réserve fédérale américaine ?

La Réserve fédérale a annoncé qu'elle attendait une relance budgétaire. Jerome Powell et les gouverneurs poussent en faveur d'un nouveau plan de relance américain. La Réserve fédérale estime qu'elle a fait ce qui était en son pouvoir. Elle a ramené les taux d'intérêt proches de zéro et n'envisage pas des taux négatifs. Sur les programmes d'achats d'actifs, la politique monétaire a été extrêmement forte et réactive. Les programmes d'achats d'actifs avaient déjà augmenté avant la crise. Avec tous les programmes de rachats d'actifs, le bilan de la Fed a atteint des sommets. Les actifs détenus par la Fed ont presque doublé par rapport à la fin de l'année 2019 (+70 %). La banque centrale a moins de marges de manœuvre. La Réserve fédérale ne devrait donc pas annoncer de nouvelles mesures importantes lors de ses prochaines réunions.

Grégoire Normand

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Commentaires 6
à écrit le 13/11/2020 à 8:34
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si vous croyer que les etats unis fond faire des cadeaux a l'europe vous etes des bisounours il ne roule que pour eux et rien d'autre tous comme en europe ou l'allemagne se sert de l'europe pour favorise ses entreprises tout le contraire de la fr...

à écrit le 10/11/2020 à 9:36
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Biden n' est pas encore élu, pour cela il doit être exempté des lourdes accusations de fraude qui pèsent sur l' élection, ainsi le sénateur noir Vernon Jones vient de prendre hier ouvertement parti contre son camp démocrate pour f...

à écrit le 10/11/2020 à 9:14
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La cour supreme va devoir trancher sur cette "election", quel suspens.....

à écrit le 10/11/2020 à 8:43
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Pas de miracle a attendre : Biden sera testé positif a la mentalité anglo-saxonne " NOUS d'abord , et les autres ?...... s'il en reste" ! C'est culturel ........

à écrit le 10/11/2020 à 8:43
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Pas de miracle a attendre : Biden sera testé positif a la mentalité anglo-saxonne " nous d'abord , et les autres ?...... s'il en reste" ! C'est culturel ........

à écrit le 10/11/2020 à 8:24
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"il a prévu une nouvelle distribution de chèques aux familles" Il serait vraiment intéressant de faire une étude internationale afin de savoir ce que font les citoyens du pays avec cet argent qu'on leur fourni, à mon avis patriotes comme sont les...

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