Brésil : la destitution de Dilma Rousseff est-elle un coup d'Etat  ?

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La présidente du Brésil Dilma Rousseff risque d'être destituée.
La présidente du Brésil Dilma Rousseff risque d'être destituée. (Crédits : © Ueslei Marcelino / Reuters)
Quoique votée par les députés, la procédure de destitution de la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, est vécue comme un coup d'Etat par ses partisans et une partie de l'opposition centriste brésilienne. Explications.

Avant même le vote de la procédure de destitution de la présidente du Brésil Dilma Rousseff par les députés dimanche 17 avril, on évoquait un risque de « coup d'Etat » du côté du parti des travailleurs (PT), auquel la présidente brésilienne appartient. Pourtant, c'est bien la représentation nationale par le biais des députés et conformément à la constitution fédérale qui a déjugé dimanche Dilma Rousseff par 367 voix pour, 137 contre, 7 abstentions et 2 absences. Il fallait 342 votes pour engager la procédure de destitution. Avant le vote du Sénat en mai - vote acquis à l'opposition -, il est toutefois permis de s'interroger sur la caractère démocratique de cette manœuvre politique.

Concrètement, l'acte de destitution a été demandé par le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, sous l'impulsion de juristes. Tous reprochent à Dilma Rousseff une forme d' « irresponsabilité » budgétaire. En 2014, année de sa réélection à la présidence du Brésil, elle aurait fait supporter temporairement à des organismes financiers publics certaines dépenses de l'Etat et d'autres administrations excédants celles adoptées dans le budget voté par le parlement. Au total, ces dépenses camouflées dépasseraient 40 milliards de réais (9,8 milliards d'euros). Des pratiques illégales mais courantes chez les prédécesseurs de Dilma Rousseff, même si les montants étaient bien inférieurs.

Un instigateur qui traîne de nombreuses casseroles ...

Mais au-delà de cette faute grave de la présidente, c'est bien l'identité de l'instigateur de la procédure de destitution qui laisse perplexe. Eduardo Cunha, président de la Chambre des députés, et membre du parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), qui fut jadis l'un des deux partis de la dictature militaire, est en effet cité dans une multitude de scandales. Son nom est évoqué dans les « Panama papers », qui l'accusent de blanchiment et de corruption, et le détail de ses pots de vin s'étalent dans les journaux. Possible vice-président en cas de destitution de Dilma Rousseff, il renforcerait aussi dans ce cas son immunité juridique.

Violence politique

Comme lui, beaucoup de députés qui ont voté sa destitution sont salis par des affaires de malversation. Or, certains ont vu le vice-président (PMDB) de la coalition gouvernementale, Michel Temer, leur promettre divers postes et amendements favorables en échange d'un vote approbateur de la destitution. Acteur majeur de la coalition gouvernementale avec le parti de Dilma Rousseff, Michel Temer est considéré comme un traître par les militants du PT. Mais ses agissements sont surtout révélateurs de la haine profonde au Brésil entre les deux tendances historiquement au pouvoir. Au-delà des « Tchau querida » (pour « Ciao Chérie ») douteux adressés par l'opposition à la présidente, la violence politique inouïe au Brésil a atteint son paroxysme ce dimanche lorsque le député ultraconservateur Jair Bolsonaro a rendu hommage, au moment de voter la destitution, à la mémoire du colonel Ustra, tortionnaire personnel de Dilma Rousseff qui fut prisonnière politique pendant la dictateur de la junte militaire qui gouverna le pays entre 1964 et 1985...

 Le scandale du Lava Jato

Tous les coups sont donc permis. L'opposition n'hésite d'ailleurs pas à comparer la destitution de Dilma Rousseff à celle de l'ancien président Fernando Color, en 1992. Les deux situations n'ont pourtant rien à voir : notoirement véreux, Fernando Color a détourné de l'argent publique à des fins personnelles. Il aurait bénéficié de 6,5 millions de dollars en 33 mois de mandat, selon une estimation faite à l'époque. Alors que Dilma Rousseff, si elle appartient à un parti sali par les affaires, n'est pour l'instant pas mise en cause pour des faits de de corruption ou de malversation ayant conduit à un enrichissement personnel. Certes, la présidente a tenté de protéger son prédécesseur Lula de la justice. Certes, son parti s'est embourbée dans le gigantesque scandale « Lava Jato », des surfacturations pour une multitude de grands travaux publics menées par l'entreprise Petrobras à des fins de financements occultes. Mais elle n'est actuellement pas touchée directement par cette affaire.

Quelle démocratie au Brésil ?

Dès lors, quelle importance démocratique accordée à cette insurrection parlementaire ? De fait, la procédure engagée est prévue dans la constitution. Mais il se cache dans cette affaire des manœuvres qui s'apparentent à des manœuvres menées par des leaders malhonnêtes pour se protéger. Une sorte de « coup d'Etat légal »... « Je ne suis pas pro-Dilma, mais elle a été élue démocratiquement par 54 millions de brésiliens il y a deux ans. La destituer maintenant serait équivalent à un coup d'Etat », s'indigne Ana, une jeune juriste brésilienne, qui se dit proche des idées du PSOL (Parti socialiste et liberté) - gauche -  dont le jeune député Jean Wyllys, militant des droits homosexuels cité par le Monde, dit avoir « honte de faire partie de ce congrès ».

Divisions au sein de la population

Mais la procédure de destitution de Dilma Rousseff n'est, du reste, pas qu'une manœuvre politique menée en haut lieu par des parlementaires intéressés par leur cas personnel. Depuis plusieurs semaines, le peuple brésilien manifeste en masse contre la politique menée par celle qui a succédé à l'emblématique Lula (PT) (2003-2011), l'instaurateur de la fameuse Bolsa familia, un programme social brésilien qui a sorti de l'extrême pauvreté plus de 10 millions de familles. Un plan que la bourgeoisie brésilienne apparente souvent à de l'assistanat. En parallèle, les classes moyennes se sentent délaissée par la politique, axée sur les plus démunis, menée par le PT depuis 13 ans. Elles voient les classes les plus pauvres se rapprocher d'elles en terme de niveau de vie, ce qui consciemment ou inconsciemment, alimente les aigreurs et les divisions dans un pays très structuré par les inégalités sociales.

Austérité

Par ailleurs, Dilma Rousseff a aussi déçu une partie de son électorat de gauche en opérant après sa réélection de 2014, un tournant vers l'austérité en réponse à la montée de la crise économique. Après des années de croissance forte sur laquelle l'Etat s'est trop longtemps reposé, la chute du prix des matières premières et la baisse sensible de la demande chinoise ont en effet provoqué un retournement brutal de la conjoncture brésilienne, plongeant le pays dans la récession. Dégradé par Standard & Poor's en 2015 à BB+ - soit une catégorie de dettes jugées spéculatives - le gouvernement brésilien a annoncé en 2015 deux plans d'économies successifs prévoyant notamment un gel des salaires et des embauches dans le secteur public, la réduction des allocations chômage et des pensions de retraites, et la révision à la baisse de programmes sociaux, notamment dans les secteurs du logement et de la santé.

Toutes ces mesures d'austérité n'ont pas pour autant convaincu l'électorat de droite, bien au contraire. D'autant que le pays est désormais en récession. Ainsi Dilma Rousseff vit au Brésil dans un climat d'extrême impopularité. Un contexte pesant dont se servent les leaders de l'opposition pour appuyer la supercherie parlementaire qu'est en train de vivre le Brésil...

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Commentaires
a écrit le 21/05/2016 à 15:21 :
Les pro Dilma essayent de tromper la presse internationale. Les pays qui soutiennent cette idée délirant de coup de état au Brésil, sont Cuba (!!!) et Venézuela (!!!). Aucun pays démocratique soutient ce délire de "coup d'état"!
Certains artistes brésiliens ont beaucoup rempli leurs portefeuilles pendant le gouvernement Dilma/ Lula. En échange ils défendent ce Gouvernement Dilma/ Lula qui a laissé un déficit de 170 milliards de reais aux coffres publics. Ces artistes ne font que défendre leurs portefeuilles, tandis que des brésiliens pauvres meurent tous les jours dans le couloirs des hôpitaux publics avant même de pouvoir se faire soigner.
a écrit le 21/04/2016 à 7:27 :
Une femme de gauche sans foi ni loi qui aspire à la dictature suprême en se réclamant du peuple après l'avoir flatté de manière éhontée. C'est le profil habituel. Le Brésil est ruiné bien sûr.... La France a aussi ses Dilma...
a écrit le 21/04/2016 à 1:02 :
au Brésil c'est la gôche classique: celle qui ruine les peuples. Les chavistes du vénézuela, amis de Rousseff ont plongé leur pays dans la misère et les brésiliens ne veulent pas de ça chez eux : il est temps que cette clique dégage.
a écrit le 20/04/2016 à 23:59 :
En tant que brésilien, économiste et engagé dans la politique je peux vous assurer qu'une partie importante de ces informations sont fausses ou au moins fortement contestables. Malheureusement je n'ai pas de temps et je ne gagne pas d'argent pour le faire comme les jornalistes.
a écrit le 20/04/2016 à 10:21 :
Oui quand on regarde de prêt c'est un coup....

Tout cela ne sent pas la rose.... La mafia politique Brésilienne n'aime pas la gauche...
Une fois Roussef destituée le pays va exploser.

retour à la dictature et à l'ordre ultralibéral à 95%

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