COP28 : Le pétrole enflamme le débat à Dubaï

Dévoilée hier, une lettre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole enjoint à ses membres de rejeter tout accord mentionnant la fin des énergies fossiles.
Sultan Al-Jaber, ministre de l’Industrie émirati et président de la COP28, devra arbitrer entre intérêts pétroliers et climatiques.
Sultan Al-Jaber, ministre de l’Industrie émirati et président de la COP28, devra arbitrer entre intérêts pétroliers et climatiques. (Crédits : © Union Européenne/Hans Lucas via Reuters)

« L'industrie pétrolière et gazière est confrontée à un moment de vérité. » Le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), Fatih Birol, ne croyait pas si bien dire avant l'ouverture de la COP28 le 30 novembre à Dubaï (Émirats arabes unis). La révélation hier du contenu d'une lettre écrite mercredi par le secrétaire général de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a fait l'effet d'une bombe.

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Dans son texte, Haitham Al-Ghais appelle les membres de l'alliance Opep+ (13 pays de l'Opep et 10 autres pays exportateurs, dont la Russie) à « rejeter proactivement » tout accord mentionnant « l'élimination progressive des combustibles fossiles » (pétrole, gaz naturel et charbon) dans les négociations climatiques. Le responsable considère qu'« il serait inacceptable que des campagnes aux motivations politiques mettent en danger la prospérité et l'avenir de nos peuples ».

Polémique sur fond de conflit d'intérêts

Cette prise de position a soulevé une vague de critiques, à l'exemple d'Agnès Pannier-Runacher, la ministre française de la Transition énergétique, qui s'est dite « stupéfaite » et « en colère ». « C'est une chose assez répugnante de s'opposer à ce qu'on mette la barre là où elle doit être [sur le climat] », a abondé Teresa Ribera, ministre espagnole de la Transition écologique, dont le pays assure actuellement la présidence du Conseil de l'Union européenne.

L'un des enjeux de cette COP28 est en effet de prendre position sur l'avenir des hydrocarbures, notamment la fin programmée de leur financement et leur utilisation, responsable de 82 % des émissions de COpour l'ensemble du secteur énergétique. La désignation de Sultan Al-Jaber, ministre de l'Industrie et président du géant pétrolier émirati Adnoc, comme président de la COP avait déjà suscité la polémique en raison de conflit d'intérêts.

104,3 millions de barils par jour. C'est l'estimation de la demande pétrolière en 2024 par l'Opep. Ce qui constituera un nouveau record de consommation

« Peu importe ce que le texte dit, nous nous dirigeons vers une réduction de la dépendance aux combustibles fossiles », a voulu nuancer Steven Guilbeault, ministre canadien de l'Environnement et du Changement climatique, très impliqué dans les discussions. Il reste « très confiant » sur la mention des énergies fossiles dans l'accord final qui doit être approuvé par 197 pays mardi.

En fait, le secteur du pétrole et du gaz naturel (O&G) estime que la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) doit d'abord passer par une sécurisation de l'offre d'énergie, le temps que les capacités des énergies renouvelables et du nucléaire atteignent le niveau nécessaire. Sauf que, jusqu'à présent, l'industrie pétrolière et gazière mondiale, qui a engrangé 4 000 milliards de dollars de revenus en 2022 (contre une moyenne de 1500 milliards de dollars les années précédentes, selon l'AIE) grâce à l'envolée des cours, a préféré verser des dividendes aux actionnaires et financer son lobbying plutôt que développer plus rapidement les technologies propres. En 2022, le secteur n'y a consacré qu'à peine 2% de ses investissements, au lieu des 50% nécessaires pour atteindre l'objectif de neutralité carbone à l'horizon 2050, pointe l'AIE.

Le Canada veut limiter les émissions de son secteur pétrolier

Les projections sur la demande future en pétrole, gaz naturel et charbon (80 % de l'énergie primaire consommée dans le monde) font aussi polémique. Dans ses perspectives à cinq ans, l'AIE date le pic de la demande pétrolière mondiale dès 2030, avant de décroître progressivement. Pour 2024, elle prévoit une hausse des besoins de 930 000 barils par jour (soit 102,9 Mb/j en tout). L'Opep table sur 2,2 millions de barils par jour supplémentaires (soit 104,3 Mb/j), et elle réfute l'idée d'une projection d'un pic de la demande. De fait, 2024 signera un nouveau record historique de consommation de l'or noir.

Comment, dans ces conditions, programmer l'arrêt de la combustion des hydrocarbures ? Le Canada, quatrième producteur mondial de pétrole en 2022, en sait quelque chose. Pour atteindre l'objectif de neutralité carbone en 2050, le gouvernement de Justin Trudeau projette d'imposer à partir de 2030 aux producteurs d'O&G une réduction de leurs émissions de GES de 35% à 38% en dessous de leurs niveaux de 2019. Pour y arriver, il propose de mettre en place un marché de quotas de carbone, une solution qui, avec la séquestration et le stockage des GES (lire page 10), est en débat à la COP28. L'enjeu est important pour le Canada: le secteur O&G représente à lui seul 28 % des émissions du pays, contre 22 % pour le transport. Mais même un gouvernement pro-climat comme le Canada vise à réduire les émissions, pas le volume d'extraction de pétrole et de gaz.

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Commentaires 3
à écrit le 10/12/2023 à 9:44
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Tout a été programmé pour que cela se passe ainsi ! Et que rien n'en ressorte...! Nous ne sommes que des dupes médiatiques ! ;-)

à écrit le 10/12/2023 à 7:46
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La demande est trop forte pour le pétrole. On ne peut pas arrêter un produit que tout le monde réclame, c'est une question d'évidence et de bon sens. La lutte pour le climat est perdue d'avance

le 10/12/2023 à 9:50
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Sachant que la production suit la consommation, il est hypocrite de notre part de leur demander de se "suicider" ! Arrêtons déjà la publicité commerciale et les intermédiaires... et nous aurons fait un pas vers la sortie ! ,-)

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