Face aux Etats-Unis, le risque de décrochage de l'Europe s'accentue

La crise énergétique a considérablement creusé l'écart de compétitivité entre l'Europe et les Etats-Unis. Et même si les prix de l'énergie s'essoufflent sur le Vieux continent, les effets de la politique monétaire restrictive de la Banque centrale européenne vont se propager pendant encore de longs mois. Résultat, la récession dans plusieurs grands pays de la zone euro (Allemagne, Italie) pourrait accroître le risque de décrochage de l'Europe face aux Etats-Unis en 2024.
Grégoire Normand
Toujours divisés sur les nouvelles règles budgétaires à adopter après la pandémie, les Etats européens risquent de payer un lourd tribut économique.
Toujours divisés sur les nouvelles règles budgétaires à adopter après la pandémie, les Etats européens risquent de payer un lourd tribut économique. (Crédits : Reuters)

Les nuages s'amoncellent au dessus de l'économie européenne. Frappée de plein fouet par la crise énergétique, l'Allemagne traverse actuellement une période de récession. Depuis un an, les exportations vers la Chine et les pays voisins de la zone euro sont en berne. Outre-Rhin, l'industrie continue de pâtir de l'envolée des prix de l'énergie et de sa dépendance au fossile. En Italie, les mauvais signaux se multiplient. L'économie italienne a frôlé la récession au troisième trimestre (+0,1%) après un repli marqué au second trimestre (-0,4%). Du côté de l'Hexagone, la croissance est particulièrement poussive. L'Insee a enregistré une maigre accélération du PIB au troisième trimestre (+0,1%) et la fin de l'année s'annonce particulièrement difficile. L'OCDE vient de réviser à la baisse ses projections pour 2024 à 0,8% contre 1,2% auparavant.

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Dans ce contexte, le fossé entre la zone euro et les Etats-Unis pourrait s'élargir. « Le risque de décrochage entre les Etats-Unis et l'Europe existe en raison notamment du choc énergétique. La crise ne touche pas de la même façon les deux puissances économiques. Et même si les prix de l'énergie redescendent, cette crise remet en question le modèle économique de l'Allemagne. Désormais, les Etats-Unis exportent du GNL vers l'Europe. Les Etats-Unis deviennent de plus en plus attractifs pour les industries énergo-intensives. La question est de savoir combien de temps cela va durer », explique à La Tribune, l'économiste de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) François Geerolf et co-auteur d'un récent article présenté au Parlement européen. Dans leur article, les économistes ont pointé les risques d'un écart criant entre les deux économies par une série de graphiques particulièrement frappants.

zone euro USA

Politique budgétaire : la grande divergence

Sur le plan budgétaire, les deux zones économiques affichent des objectifs divergents. Aux Etats-Unis, l'administration américaine poursuit sa politique budgétaire expansionniste. Depuis son élection à la Maison Blanche à l'automne 2020, Joe Biden a présenté un arsenal de mesures et de plans de relance massifs destinés à soutenir l'économie américaine pendant la crise sanitaire et doper la transition écologique.

Pressé par l'urgence climatique, le démocrate compte bien s'appuyer sur l'Inflation Reduction Act (IRA) pour décarboner le tissu industriel américain et doper l'économie verte (Green Deal). « Sur la politique budgétaire, l'Europe a toujours l'impression de faire du "quoi qu'il en coûte" mais les Etats-Unis en font beaucoup plus. Le gouvernement américain soutient l'offre via sa politique industrielle et aussi la demande via sa politique budgétaire », souligne François Geerolf, enseignant à l'université de Californie (UCLA). A moins d'un an de l'élection présidentielle, Joe Biden ne devrait pas appuyer sur le frein des dépenses alors que le chômage est inférieur à 4% de l'autre côté de l'Atlantique.

En Europe, les Etats veulent revenir à des politiques budgétaires plus restrictives après les années Covid. Placées sous la surveillance des agences de notation et des marchés l'Allemagne et la France veulent donner des gages de « sérieux budgétaires » depuis quelques mois. « L'Europe prévoit de revenir à un déficit inférieur à 2% d'ici 2028. Le FMI table sur un déficit inférieur à 3% dès 2024. C'est un rythme de réduction très rapide », indique François Geerolf. À Washington, la situation est largement différente. « Les Etats-Unis ne prévoient pas de revenir à une politique budgétaire restrictive avant 2028. Les Etats Unis se fichent de la charge d'intérêt de la dette », poursuit l'économiste. À l'inverse, les gouvernements sur le Vieux continent ne cessent d'alerter sur les intérêts payés sur la dette. 

L'inflation risque de creuser l'écart

La guerre en Ukraine et les effets à retardement de la pandémie sur les difficultés d'approvisionnement ont propulsé les prix à des niveaux record des deux côtés de l'Atlantique ces deux dernières années. Face à cette flambée des prix, la Réserve Fédérale (FED) a commencé à durcir sa politique monétaire bien avant la Banque centrale européenne (BCE). Confrontée à une crise énergétique sans précédent, l'Europe, dépendante du marché des énergies fossiles russes, a subi de plein fouet les répercussions délétères de la guerre en Ukraine.

Les banquiers centraux du Vieux continent ont donc serré la vis monétaire à un rythme inédit. Mais les conséquences de cette politique monétaire restrictive à marche forcée risquent d'accroître le décrochage entre la zone euro et le pays de l'Oncle Sam. « C'est une erreur en Europe de faire la même politique monétaire que celle des Etats-Unis. En Europe, la hausse des taux est allée beaucoup trop vite et beaucoup trop loin », juge François Geerolf. Dans les milieux économiques et patronaux en France, la grogne commence à monter. « Il faut que la BCE baissent rapidement ses taux. Si la BCE ne change pas rapidement sa politique, le remède sera plus violent que le mal », avertit un dirigeant tricolore.

Toujours divisés sur les nouvelles règles budgétaires à adopter après la pandémie, les Etats européens risquent de payer un lourd tribut économique. « Les règles budgétaires vont forcer les Etats à faire de l'austérité », prévient l'économiste. En 2012, la crise des dettes souveraines en zone euro avait considérablement fragilisé la position de l'Europe face au géant américain. Cette fois-ci, ce scénario ne devrait pas se reproduire. « La situation est différente de la crise de 2012. L'Europe ne cherche pas à faire des restrictions budgétaires à tout va. Mais les Etats-Unis font deux fois plus d'efforts budgétaires que l'Europe », rappelle l'économiste. Autant dire que le grand écart pourrait empirer.

Grégoire Normand

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Commentaires 14
à écrit le 07/12/2023 à 3:02
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Même les Américains qui vivent dans les États les plus pauvres gagnent plus que le Français moyen. Cette tendance n'est pas si nouvelle, le Financial Times fait état de ce fossé grandissant entre l'Europe et les États-Unis depuis un certain temps, ma...

le 07/12/2023 à 7:37
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"les Français sont heureux de se consoler avec de vieux mythes tels que "nous vivons mieux" " Non ils ne se posent pas autant de questions c'est toi qui étaye ton idée, enfin qui essaye, et c'est tout. Ce e sont pas les français qu idécident du modèl...

le 07/12/2023 à 17:14
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@Orel : le revenu disponible ne fait pas tout, car aux Etat-Unis, il faut que vous hypothéquiez votre maison en cas de gros pépin de santé et ne parlons pas des études, alors que j'ai commencé ma vie professionnelle sans emprunt sur le dos, Obama ava...

à écrit le 06/12/2023 à 20:30
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Les Américains ont compris qu’il y a des montagnes d’épargne au niveau mondial. En s’endettant ils attirent cet argent qu’ils investissent et transforment en richesse. C’est différent de la dette publique française qui finance des aides sociales.

le 07/12/2023 à 12:04
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que dire de nos elite qui ne pense et vivent usa et pas europe et encore moins france il suffit de voir l'ancien ministre de l'education ou encore m macron denigrer la france

à écrit le 06/12/2023 à 18:18
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Il n'y a pas cette quête permanente d'esclaves salariaux aux états unis, les ouvriers sont correctement payés et de bons salaires ça fait une bonne croissance économique. Ensuite tout le monde sait que l'UE est condamnée, elle devrait plutôt chercher...

le 07/12/2023 à 8:03
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Hypertrophie du moi : surestimation de ses propres capacités et de son importance, qui se manifeste par la suffisance, l'orgueil, l'autophilie, l'égocentrisme et un sentiment de supériorité avec autoritarisme, parfois voilée d'une feinte modestie, e...

le 07/12/2023 à 8:19
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Je ne sais pas justement, je doute que notre classe dirigeante européenne aie un égo suffisant, je pense qu'ils n'en ont même plus du tout d'égo, encaisser pour lutter contre l'ennuie, pour pallier à leur peur semble être leur unique objectif. Pas d'...

à écrit le 06/12/2023 à 17:54
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Les USA se fichent complètement de leur déficits mais en continuant ainsi petit à petit leur monnaie perdra la crédibilité qui rend possible ce privilègie. Ils ont l'avantage de manquer d'un concurrent serieux parmi les autres pays, mais ce n'est pas...

le 07/12/2023 à 16:49
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Oui, le fameux "le dollar est notre devise, mais c'est votre problème", énoncé en 1971, toujours valable de nos jours, mais les lignes bougent, le vieil allié Saoudien demandant par exemple depuis le début de l'année qu'on lui paie son pétrole en yua...

à écrit le 06/12/2023 à 17:53
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Les USA se fichent complètement de leur déficits mais en continuant ainsi petit à petit leur monnaie perdra la crédibilité qui rend possible se privilègie. Ils ont l'avantage de manquer d'un concurrent serieux parmi les autres pays, mais ce n'est pas...

à écrit le 06/12/2023 à 17:23
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il n'y a pas de décrochage. l'Union Européenne est plus industrialisée à hauteur de 4 points de PIB (données Banque Mondiale), malgré le (prétendu) bonus du gaz/pétrole de schiste pour les USA. l'écart s'est en fait accru en faveur du "vieux continen...

à écrit le 06/12/2023 à 16:24
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La BCE a trop fait n'importe quoi pendant les années confinement 2020-2021. En n'augmentant pas ses taux d'intérêt, elle a donné une croissance à crédit à l'Europe. Maintenant, il faut payer les pots cassés. C'est toujours pareil : Quand on ne fait q...

à écrit le 06/12/2023 à 16:22
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Les USA n'ont jamais autant mérité le nom de nouveau monde par opposition au vieux monde européen qui s'essouffle avant de s'éteindre inévitablement . Il est amusant de noter que la Russie va contribuer à réaliser le rêve américain de l'effacement ...

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