Inflation en Turquie : pourquoi la politique d'Erdogan pourrait provoquer une crise monétaire

Alors que l'inflation atteint 73,5% en Turquie, un nouveau record, Recep Tayyip Erdogan refuse toujours de relever les taux d'intérêt du pays pour endiguer la hausse des prix. Le chef de l'Etat turc veut ainsi préserver la croissance de son pays qui repose largement sur la consommation de sa population et les nombreux crédits accordés généreusement aux entreprises, provoquant une bulle immobilière. Pourquoi une telle stratégie ? Quelles en sont les conséquences pour la population turque et l'avenir du pays ? Explications de Rémi Bourgeot, économiste et chercheur à l'IRIS.

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L'inflation atteint désormais 73,5% en Turquie, son plus haut depuis décembre 1998, selon les dernières données officielles communiquées ce vendredi.
L'inflation atteint désormais 73,5% en Turquie, son plus haut depuis décembre 1998, selon les dernières données officielles communiquées ce vendredi. (Crédits : Murad Sezer)

Chaque mois, c'est un nouveau record. L'inflation atteint désormais 73,5% en Turquie, son plus haut depuis décembre 1998, selon les dernières données officielles communiquées ce vendredi. Un fléau qui touche tous les secteurs, du transport (+ 107,62% en un an en mai), à l'alimentaire (+91,63%). Seule éclaircie, la hausse des prix à la consommation a, elle, ralenti en mai par rapport à sa progression en avril. Ce même jour, des économistes turcs indépendants du Groupe de recherche sur l'inflation (Enag) ont, eux, affirmé que l'inflation atteint en réalité 160,76 % sur un an.

Dans ce pays régulièrement en proie à une inflation galopante, la guerre en Ukraine, qui a provoqué une flambée des prix de l'énergie, est venue aggraver une économie déjà fragile. Face à cette situation, la Turquie a pourtant adopté une stratégie à rebours de celles mises en place dans plusieurs pays où l'inflation sévit aussi. Les Etats-Unis et l'Europe notamment, ont en effet entrepris de remonter leurs taux d'intérêt dans le but de freiner la hausse des prix. Recep Tayyip Erdogan persiste quant à lui à les maintenir bas, estimant que les remonter favoriserait l'inflation. La banque centrale turque, qui avait été contrainte par le chef de l'Etat à abaisser son taux directeur de 19% à 14% fin 2021, l'a donc maintenu à ce seuil. Pourquoi une telle stratégie ? Quelles en sont les conséquences pour la population turque ? Le pays se dirige-t-il vers une crise économique et monétaire ? Le point sur la situation avec Rémi Bourgeot, économiste spécialiste des questions monétaires et technologiques et chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

LA TRIBUNE- Pourquoi Recept Tayyip Erdogan refuse-t-il de remonter les taux d'intérêt du pays ?

RÉMI BOURGEOT- Toute la politique monétaire est guidée par le gouvernement, plus particulièrement par le président et elle consiste à refuser d'augmenter les taux d'intérêt. C'est un pays dont le modèle économique repose largement sur la consommation et l'investissement. Recep Tayyip Erdogan a donc basé sa politique économique ces dernières années sur le gonflement de bulles immobilières avec différents mécanismes de crédits aux entreprises pilotés par l'Etat. Il y a en effet eu un énorme mouvement de constructions immobilières dans les grandes villes turques et des projets d'infrastructures titanesque financés par des crédits généreux et des mécanismes spéciaux de financement. Le crédit à la consommation est, en outre, omniprésent en Turquie. Un relèvement des taux d'intérêt aurait donc pour conséquences de freiner la consommation. En contrepartie, cela contribue à nourrir des spirales d'inflation.

Or, garder l'inflation à un niveau très élevé a pour conséquence de faire chuter le taux de change de la monnaie du pays par rapport aux devises étrangères, notamment américaine et européenne, ce qui est problématique, car pour financer ses projets immobiliers, la Turquie a recours à des financements en euro et en dollars. Quand la livre turque se déprécie, le poids de la dette augmente et cela peut entraîner des mouvements de panique. Pour contrer ce phénomène, Erdogan a mis sur pied un système qui a semblé dans un premier temps incompréhensible aux économistes, mais qui fonctionne en partie. L'année passée, il a instauré une politique garantissant la valeur de la livre turque en monnaie étrangère ce qui a permis d'enrayer l'effondrement de la devise. En effet, si la livre turque a perdu plus de 47,79% de sa valeur sur un an, cette chute est mesurée au regard de celle qu'elle aurait pu enregistrer au vu du niveau d'inflation.

Mais là encore, ce n'est pas sans conséquence. Lorsqu'on stabilise le taux de change par rapport à l'euro ou le dollar dans un contexte de forte inflation, les prix convertis en devises étrangères explosent ce qui est très pénalisant pour la compétitivité turque. En témoigne un déficit commercial turc qui ne cesse de se creuser.

Quelles en sont les conséquences pour la population turque ?

Bien que la consommation et la croissance restent fortes - bénéficiant notamment du rebond après la crise du Covid-19- beaucoup de catégories de la population sont touchées de plein fouet par la hausse des prix. Par ailleurs, une grande désillusion s'est installée dans la population, conduisant à certains revers électoraux essuyés par l'exécutif ces dernières années.

Et si les disparités se creusent entre les classes sociales, c'est également le cas entre les générations. Pour les plus jeunes, les perspectives sont bouchées, il y a une vague de migrations et de fuites de cerveaux ce qui devient préoccupant et entrave le développement industriel du pays. C'est, en effet, un autre fléau qui frappe la Turquie : son développement industriel s'est arrêté. Elle se retrouve bloquée au statut de sous-traitant sans véritable projet. À titre d'exemple, elle n'a jamais développé de véritable marque de voiture nationale.

Quelles sont les perspectives pour la Turquie si Erdogan poursuit sa politique économique et monétaire ?

Cela peut durer tant que son mécanisme pour contrôler son taux de change tient, mais si la livre commence à s'effondrer, il sera contraint de changer de politique et de remonter les taux. Cela risque d'être très violent avec un fort impact sur la croissance. Mais surtout, cela pourrait intervenir trop tard une fois le taux de change en chute libre. Il y a donc, à court terme, un risque de crise monétaire avec également un effondrement de la compétitivité.

Néanmoins, Erdogan peut se montrer très réactif et compter sur ses soutiens. Au-delà de l'aspect économique, il y a aussi une dimension géopolitique. Lors du dernier épisode de crise en Turquie, on a ainsi pu observer un afflux de capitaux venus du Moyen-Orient, du Qatar en particulier, qui avait permis de stabiliser la situation.

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Commentaire 1
à écrit le 18/06/2022 à 1:37
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La stratégie est claire :ne pas augmenter les taux , pour permettre aux riches d’emprunter de l’argent et écraser économie les classes moyennes, une forme de déclassement, comme beaucoup de pays d’Europe ont fait avant le covid . Encore un président...

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